Psychanalyse et identité

 
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L'étranger dans la langue (À Édouard Glissant)

Auteur : Esther Tellermann 23/01/2008

Bibliographies Notes

Comment ne pas écrire d'une "saison unique", d'une seule langue, celle qui imprima le fer ? Car il y a pour vous, Edouard Glissant, comme pour tout poète, un avant qui déchire, le lieu d'un incendie. Ecrivain "antillais", dit-on. Vous dites vouloir penser le "chaos-monde" dans le tissage de la langue française et du parler créole qui l'infléchit. Vous voulez écrire que "noir" est l'antériorité, métis la couleur de demain. Car "autrefois" a pour vous la violence du cri, le souvenir des blessures des cannes, des fouets, des lassitudes.

Ainsi votre oeuvre a voulu les cantiques tropicaux, les échos des Afrique déportées, des terres et des îles vierges lacérées, des eaux devenues rouges, des corps martyrisés. Votre oeuvre a imprimé dans la langue française la brousse, les battues, l'homme "saccagé vif". Elle veut dire dans la langue blanche le sang qui détourne aujourd'hui son agonie -du terreau souillé de tous les morts- des lambeaux de leur chair; elle veut dire la naissance du mélange-créolitude.

Vous torturez la langue du négrier, lui faite rendre sève, faite oeuvre de poète qui laboure les terres taries, les ensemence de vos légendes. Le "sel est noir", disiez-vous, à ceux nostalgiques du corps-matrice de l'origine où s'amarrerait l'identité. Sur lui fleurit le "Tout-monde", le multiple sexué du poème, de sa pluralité polysémique. De ceux qui furent de plusieurs langues, de ceux qui franchissaient les frontières, naquirent les utopies qui nous ont guidés ou fracassés. Vous êtes de ceux-là. Car vous savez l'origine un rêve, mais le rêve vous le savez premier, propre à penser le divers de demain.

Vous reprenez les mots domptés dans les discours, pour les rendre aux muets, aux destitués, à ceux que pourraient encore taire la domination, celle d'un même idéal planétaire consumériste, d'une même jouissance partagée. À ce Un de la globalisation, vous opposez le divers du Tout-monde, le nouant au "cri du monde" des peuples contraints, à ceux que l'histoire rejette, étouffe, menace de néantisation.

Vous ne répondez plus par la révolte de la "négritude" revendiquée mais la création d'une poétique, celle de la "créolisation".

J'aimerais analyser vos strophes, vos versets, ceux de Sel noir, de Boises, de Fastes, de Pays rêvé, pays réel. Car votre oeuvre poétique et romanesque est indissociable de votre Poétique qui explicite votre questionnement de l'identité : c'est dire que l'identité, vous le montrez est la fulgurance signifiante déjà évanouie dans le présent de l'énonciation de la trace d'un sujet qui parle, investit la langue de sa parole propre, ici l'investit du poème. Ce que l'on pourrait dire "créolisation du français" est l'intrusion dans la langue d'un rythme singulier venu d'un lieu autre. Pour vous le créole, vous le savez pour tout poète, de l'Autre de la langue même, de l'étranger dans la langue.

Il y a dans vos rythmes des fleuves, des parfums, des soleils, des moissons, des écumes. Il y a des nuits, des morts, des épouses venant de votre sol lointain que l'Histoire a voulu nôtre, qui enrichissent la littérature française, l'ouvrant à l'Est arpenté déjà par Claudel, Malraux, Ségalen, aux Antilles du paysage et du cri comme épopée du monde. Votre Poétique, elle, systématise la posture éthique et politique du poème qui ne se veut plus pensée de l'Etre ou témoignage sur la catastrophe, mais ouverture à la relation à l'autre, vérité tremblante, trouée, échange.

Echange entre les langues qui se renverraient l'une l'autre dans leur devenir, se regardent et s'interpénètrent sans se confondre. Telle est votre pensée de la créolisation pour demain, comme poétique de la relation dans la différenciation, contre le Un de l'universel véhiculé par la métaphysique occidentale.

Ainsi pensez-vous le discord sexuel dans votre langue même, capable de dysphonie au sein de la symphonie qu'est votre livre, mêlant poèmes, proses, réflexions philosophiques, non pour en faire un tout, mais un réseau dont chaque fil tient nécessité de l'autre.

Car votre Tout-monde est travaillé d'un chaos-monde. Il n'est pas le Un de la mondialisation, mais le travail du Un par le multiple, celui du divers du cosmopolitisme que vous appelez "tout monde". Ce Un remettant en question l'identité comme droit du sang, pureté de la race, n'a pas seulement, vous le savez, fait exercer un droit de colonisation à l'Europe, mais bien gangrené l'Europe même, pour vouloir détruire en elle l'étranger. C'est donc par le poème que vous voulez ouvrir le discours dominant au multilinguisme, à la créolisation. Car les thèmes derniers de "l'assimilation" font mouche pour tous ceux qui perdent leur langue dans l'anglais appauvri des technicités contemporaines.

"Nouvelle défense de la langue française" que d'ouvrir cette dernière par votre oeuvre dans l'imaginaire et le symbole, à la trace des peuples que la satiété jamais parfaite des économies dites développées méconnaît. "Nouvelle défense de la langue française" qui nous oblige à nous défaire de notre européocentrisme frileux, de la nostalgie du passé, de la mère-toute qui nous préserverait du désordre.

Vous nous montrez l'Amérique de demain, couleurs et sangs mêlés de la Caraïbe, de l'esclave et des maîtres, des karibs et des africains, des espagnols et des français, "vagabonds des villes et des champs", bannis eux-mêmes en leur temps des discours dominants. Pour cela vous composez votre Traité du Tout-monde, un chant jazzé qui n'ouvre pas à un nouveau dogme, mais dans ses syncopes à l'invention d'une relation à l'autre, comme relation d'un son à un autre son. Imaginaire musical plus que philosophique pour employer le ton et l'intervalle, l'inachèvement et le suspens, traquant le discord du divers dans les paysages aux verts entrecroisés où s'ancre votre nom.

C'est vrai désormais, les mondes chavirent, les peuples s'échangent, traversent les frontières. Vous proposez votre lecture de cette nouvelle donne, pour être depuis longtemps en Caraïbe sur le vif du questionnement identitaire. L'identité martiniquaise ne serait pas, vous l'avez dit il y a longtemps, soif du retour, écrasement nostalgique du multiple dans le rêve d'un sol perdu et retrouvé - pour vous la revendication dépassée de la négritude - mais cette faille où s'articulent un passé et un devenir, le même et l'étranger, la langue française et ce qui la déporte. En ce sens votre Poétique IV s'extrait du trauma.

Votre histoire rejoint pourtant un innommable longtemps innommé, risquant de faire se dissoudre la quête identitaire dans un autre Un-celui d'une déréalisation propre à nourrir un communautarisme exacerbé. Avec votre pensée de métissage vous proposez une autre alternative : les arrières pays culturels ne doivent pas sombrer dans le trou de la nomination. Vous rejoignez là, à mon sens, les analyses d'Ulrick Beck, professeur de sociologie à l'université de Munich. Il fait du "cosmopolitisme" (notion que vous récusez pourtant je crois) la grande idée du XXIème siècle, comme le néo-littéralisme veut imposer le Un totalitaire de la globalisation et son corollaire : un repli nationaliste et xénophobe. De plus en plus de vies se jouent en effet sur les frontières dans deux pays partagés, dans le bilinguisme. D'où pour certains le sentiment d'avoir à abandonner son identité d'origine, sous la houlette de "l'assimilation". Cette dernière exige la négation de traits identitaires qui font bon ménage avec le retour sur les générations suivantes de revendications communautaristes.

Beck propose à partir d'exemples déjà existants des solutions à cette hétérogénéité croissante des sociétés planétaires. Ces solutions rejoignent à mon avis les vôtres. L'ère de la mondialisation pose bien ce défi étouffé dans l'européocentrisme, la résurgence des nationalismes nostalgiques : comment traiter l'étranger ? Cette question intéresse les psychanalystes pour qui l'étranger est la division du sujet par le langage, l'hétérogénéité du sujet de l'inconscient. Question vitale dès lors de l'ambiguïté des guerres pour la paix, des combats pour les droits de l'homme qui remettent en question les souverainetés nationales pour la mise en place de valeurs transnationales, globalisées. Mais remarquons cependant dans ce panorama, des avancées : l'histoire de l'esclavage, du colonialisme est désormais au coeur des valeurs qui nous sont communes. Des forums transnationaux autour de la mémoire se multiplient. L'histoire même de la France, vous le savez, n'est plus l'histoire des conquêtes napoléoniennes, ni même d'une révolution idéalisée. Ce que Beck appelle histoire de la "seconde modernité" n'est plus celle des héros, des criminels actifs mais celle complexe des hommes qui peut nous extirper des impasses de la victimisation. Une histoire qui pense la question de l'autre est désormais en marche. Mais il ne s'agit pas de tomber dans le relativisme du multiculturalisme supposant une même idée essentialiste des cultures et de leur rivalité.

Il me semble au contraire que comme celle de Beck, votre pensée de la créolisation est pensée du singulier du sujet : chacun vit sur un territoire donné avec différentes histoires, différents souvenirs et peut être appréhendé par delà des groupes homogènes. C'est, me semble-t-il, votre idée du Tout-monde mais qui implique une politique qui est poésie, poétique, création, inconscient. Identité - rhizome pour demain, chacun peut s'ouvrir dans sa langue à la relation à l'étranger, à une langue autre, à la polysémie poétique comme au multilinguisme.

Ainsi pourrions-nous entendre le détour, le divers, le discontinu, l'importance du traduire déjà présent dans les cultures composites et fragiles que sont Haïti, la Martinique, le Brésil. Le renouveau de la langue vient aussi de ceux qui entendent ses stigmates, ses scarifications, le réel d'un trauma innommable. Toute véritable poésie se construit de cet innommable qui la troue : le 'cri du monde", la faille qui déplace les fictions identitaires de l'ego.

Le "chaos-monde" ouvre sur l'énonciation où l'identité se parle : non une identité cadavérisée dans l'idéal hiérarchique du maître ou de la victime, mais l'identité de la trace. De la trace des ritournelles, des histoires oubliées, surgies. Cependant dites-vous "il n'y a jamais qu'une seule histoire", faisant ressurgir le Un - sans doute : celui de la vie et de la mort, de la mort dans la vie sexuée, de la filiation en tant qu'elle suppose l'identification à un Idéal. Mais le poème invente, il invente l'imprévisible de la rencontre. L'ailleurs habite notre lieu, si nous pouvons habiter l'ailleurs de la parole, acceptons sa dérive.

Psychanalystes nous ne sommes jamais assez poètes, disait Lacan. Plus enclins comme chacun à enserrer l'énoncé, le sens imaginaire, qu'à entendre les marges symboliques de la parole. Plus enclins au rapport duel d'ego à ego qu'à la disparité subjective qui implique le 3, le tiers, l'étranger. C'est ce 3, dites-vous, qu'enseigne la Caraïbe, ce refoulé de l'Occident. Ce refoulé a sous votre plume des noms de femmes : Oriamé, Mycéa, Désira. Elle questionnent l'identique, la souche, elles sont au coeur du disparate, de l'inattendu, de la houle. Elles obligent aux vertiges et aux vents, au baroque de l'illégitime. Ruse, virevolte, volte-face de la langue française, secouée de l'intérieur par le créole qui la conduit, la mène à l'irruption. Le poème, votre poème, lui donne une identité transversale et traversée. C'est cela votre Tout-monde, le monde du traduire.

Utopie sans doute, mais elle contribue à insuffler au XXIème siècle la pensée qui la déporte de la nostalgie de l'antérieur, comme vous avez dans l'ordonnancement de la langue française déporté vos ressacs, vos cyclones. Redonnant par votre texte droit de cité au poème qui, dans sa polyphonie signifiante, ouvre au baroque du métissage.

Le cosmopolitisme de demain voudra des poétiques comme la vôtre, pour faire barrage aux universalismes conflictuels de la ressemblance, aujourd'hui ceux des trois monothéismes, de la mondialisation de la peur ou de l'espoir, de la morale de la revanche ou de celle du pardon.

Le cosmopolitisme des singularités transfrontalières sera celui d'une invention humaine à la mesure de la vôtre : le dépassement d'une fixation sur la splendeur du trauma ou de l'enfance. Une invention qui ouvre à l'hétérogénéité des archipels de la parole.

Édouard Glissant, Traité du tout-monde, Poétique IV, éditions Gallimard, 1997

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