Psychanalyse et identité

 
  • Imprimer
  • Envoyer

Journée de travail avec Édouard Glissant

Groupe de Cordoue

Auteur : Jeanne Wiltord 10/07/2007

Bibliographies Notes

Je suis heureuse qu'Édouard Glissant ait pu répondre favorablement à l'invitation que lui a adressée l'Association lacanienne internationale et je le remercie d'avoir accepté de travailler avec nous aujourd'hui.

Les contraintes de son enseignement à New York ne lui avaient en effet pas permis de participer au colloque sur les identités nouvelles, organisé cette année à Fez par le groupe de Cordoue, l'université de Fez et des psychanalystes marocains. Nous avions pris date pour une rencontre de travail à Paris où il devait organiser en Mai, avec l'Institut du Tout-Monde dont il est le fondateur, des manifestations à l'occasion de la 2ème commémoration des abolitions de l'esclavage et de la traite négrière dans les premières colonies de la France.

Il a publié à cette occasion, le rapport sur la création d'un lieu de la mémoire de l'esclavage, que le président de la République, Jacques Chirac, lui avait demandé l'an dernier et l'a intitulé "Mémoires des esclavages". "Mémoires" écrit au pluriel, indique son souci d'éclairer le passé en faisant parler les différentes mémoires collectives, celles des peuples colonisés, celle du peuple colonisateur, pour faire ce qui n'a jamais été fait : entrer ensemble dans une "nouvelle région du monde".

À la fois poète-romancier-philosophe (les traits d'union indiquent le refus de soumettre son écriture à une séparation des genres littéraires), E.Glissant est né à la Martinique d'où il est parti faire des études de philosophie à la Sorbonne et d'ethnographie au musée de l'Homme.

Ce qui était à l'époque, une nécessité pour les jeunes bacheliers antillais qui souhaitaient faire des études supérieures, "partir", va devenir une problématique centrale de son oeuvre, la pensée de l'errance : ne pas s'approprier un territoire mais aller ailleurs, aller voir ailleurs, aller se voir ailleurs.

A Paris, il continue le travail d'écriture poétique engagé avant son départ de la Martinique, participe au travail de la revue "Les lettres nouvelles" en même temps qu'au mouvement d'idées (autour de la revue Présence africaine) des écrivains et intellectuels africains, antillais et haïtiens, qui sera marqué en 1956 par le premier congrès des intellectuels et artistes noirs à la Sorbonne auquel il participe avec Césaire, Rabemananjaro et d'autres. C'est aussi le temps de son engagement actif dans les luttes de décolonisation. En 1961, il est expulsé des Antilles et assigné à résidence en France.

Si j'ai évoqué la Martinique où est né É.Glissant, ce n'est pas pour l'enfermer avec son oeuvre dans un régionalisme où il ne se reconnaîtrait pas, mais parce que ce pays né du désastre d'une histoire coloniale, est pour Glissant un lieu, le lieu d'une expérience. C'est à partir de cette expérience et depuis les silences léguées par la lecture qu'a légitimée le seul discours colonial, il va élaborer les outils théoriques pour en rendre possible une lecture Autre. "Il faut revenir, nous dit-t-il, au seul lieu où nos problèmes nous guettent" (Le Discours Antillais).

Pour y revenir, E. Glissant, va faire une lecture minutieuse du lieu de cette expérience dans le Le Discours Antillais, texte inclassable où il laisse jouer, à travers son écriture, l'hétérogénéité constitutive de la réalité martiniquaise. Amasser, ressasser, que l'histoire cesse de ne pas s'écrire.

Ce lieu, la société de Plantation, ne se réduit pas à un territoire géographique, c'est un "lieu - commun", un lieu "incontournable".

"Lieu - commun", en ce que la rencontre forcée que l'expansion du capitalisme marchand européen a opérée entre colons européens et esclaves transbordés d'Afrique par la traite négrière, a non seulement déplacé le centre des échanges commerciaux mais a inauguré un "grand changement civilisationnel", qui a produit des économies sociales inédites, "des formes nouvelles" de sensibilité, de pensée et d'identité, marquées par le passage de "l'Un imposé par l'Occident à l'ensemble diffracté du Divers" (Le Discours Antillais).

Ce "lieu - commun" est aussi un lieu "incontournable" en tant qu'il est condition nécessaire pour penser ce passage et ses conséquences, inaugurales de la complexité du monde moderne. "Incontournable" aussi parce qu'"un lieu n'est pas un territoire". C'est dire qu'on ne saurait en faire le tour, qu'il n'est pas fermeture mais qu'il ouvre à une relation à l'autre "où je peux changer en échangeant avec l'autre sans me diluer, sans me perdre".

Les catégories qui structurent la pensée de l'Universel et qui ont organisé l'expansion de l'Occident dans sa visé de dominer le monde, ne sont pas adéquats dit E. Glissant, pour penser la problématique de l'identité telle qu'elle se pose dans les sociétés que la référence au Un n'a pas organisée , ni telle qu'elle se pose dans le monde depuis l'acte colonial inaugural du 16ème siècle.

C'est de ce lieu où a opéré le passage de l'Un au Divers, que nous pourrons nous tenir à la hauteur de l'enjeu : "un monde à remettre sur ses bases d'invention créatrice" (1982, J. Berque in préface au recueil de poèmes "Le sel noir").

C'est à partir de la société de Plantation marquée par le passage de l'identité-racine , atavique, qui inscrit dans une filiation, à l'identité-rhizome, comosite, qui récuse la limite du Un et refuse l'enracinement unique, identité mouvante qui ne cesse de se décentrer, de "se changer en s'échangeant sans se diluer", qu'É.Glissant va élaborer les outils conceptuels qui lui sont nécessaires. Il va pour cela "marronner" (référence centrale à la figure du nègre- marron dans l'oeuvre de Glissant) du discours conceptuel élaboré par l'Occident où le Un fait référence, pour déployer une pensée qui revendique de se situer à l'envers de la pensée structurée dans la référence au Un.

Pour penser, depuis le lieu où l'histoire est fragmentée de non-dits, d'opacités, de silences, de cassures, où l'histoire ne fait pas histoire, où il s'agit de construire la vérité historique d'une histoire qui pourrait enfin cesser de ne pas s'écrire, l'imaginaire (qui pour Glissant ne se confond pas avec l'imagination) prend une fonction centrale.

Quelques questions me sont venues à partir de l'élaboration de la "créolisation", outil conceptuel majeur de la pensée de Glissant en ce qu'elle promeut une identité ouverte, sans point fixe.

Je veux d'abord souligner qu'en élaborant le concept de "créolisation", Glissant va s'éloigner radicalement de la notion de "créolité". Il en critique la visée, chercher à définir un "être créole", qui substantialise la question de l'être, là où la créolisation est relations multiples, rencontres de cultures, processus qui ne cessent pas d'ouvrir sur de l'imprévisible. Le mirage de l'être, nous rappelle Glissant, "va très vite, dans l'histoire occidentale, déboucher sur toutes sortes de sectarismes, d'absolus métaphysiques, de fondamentalismes dont on voit aujourd'hui les effets catastrophiques".

Concept majeur dans la pensée de Glissant , la créolisation y a une fonction paradoxale, soulignée par le philosophe A. Ménil lors de la journée sur l'oeuvre d'E. Glissant qu'ont organisée au début de cette année, l'EHESS (Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales) et l'INHA (Institut National d'Histoire de l'Art).

Le lieu premier de la créolisation est la Société de Plantation de l'espace colonial martiniquais où, de la rencontre entre colons européens et esclaves africains, est advenue une langue créole. C'est en effet dans cette société de Plantation, à partir de (en dépit de ?... dans ?...) l'état de "démunition du passé" où les avait laissés la violence réelle et la mise à mal de la dimension symbolique qui ont caractérisé la traite négrière, que les esclaves auront pu maintenir leur humanité, à travers la relation inédite construite avec les colons.

Mais l'existence de cette langue ne suffira pas à spécifier le processus de créolisation qui devient pour Glissant un processus social dont il relève les traits structuraux dans l'espace de la société de Plantation, de l'Amérique du Sud au sud de Etats-Unis.

L'énoncé "Le monde entier se créolise", articule la créolisation à l'état contemporain des sociétés, marqué selon É.Glissant par une réalité multiculturelle composite dont souligne A. Ménil, "toute idée d'une compréhension exhaustive doit être abandonnée". Ce nouvel énoncé ne va pas sans la nécessité d'opérer une "mutation douloureuse" qui impose de renoncer à définir l'identité par la souche, par l'origine, identité "exclusive et excluante" réfèrée au Un, pour passer à une identité inachevée et surtout inachevable, en constant devenir, processus ouvert à l'échange, au changement et dont les effets sont imprévisibles.

Déjà émancipée de la relation à une langue (créole), la créolisation dans cette nouvelle extension, est détachée des conditions historiques et économiques de la colonisation et de l'esclavage racialisé. Elle devient le nom d'une réalité historique nouvelle, imprévisible, mais qui pour s'effectuer suppose que les éléments culturels en présence sont "équivalents en valeur". Et "si dans des éléments culturels mis en relation, certains sont infériorisés par rapport à d'autres, la créolisation ne se fait pas vraiment. Elle se fait sur un mode bâtard ou un monde injuste. Dans des pays de créolisation comme la Caraïbe ou le Brésil, où des éléments culturels ont été mis en présence par le mode de peuplement qu'a été la traite des Africains, les constituants culturels africains et noirs ont été couramment infériorisés. La créolisation se pratique quand même dans ces conditions là, mais elle laisse un résidu amer, incontrôlable".

Ce "résidu amer" de la créolisation serait donc la conséquence des conditions historiques et économiques de la colonisation esclavagiste et racialisée où les éléments culturels mis en présence n'étaient pas "équivalents en valeur" et dont Glissant a décrit les conséquences dans Le Discours Antillais. Cette citation d' "Une Poétique du Divers", laisse entendre que là où les éléments culturels mis en présence seraient "équivalents en valeur", pourrait s'effectuer une créolisation sans "résidu amer". Nous aurons à préciser avec É.Glissant ce qu'il entend par l'"équivalence en valeur" des éléments culturels mis en présence dans un processus de créolisation. Cette notion me paraît être un élément décisif dans l'extension que Glissant donne au processus de créolisation.

Nous pouvons nous demander en effet, si l' extension qui cherche à dégager la créolisation des circonstances historiques de domination coloniale, si l'insistance à souligner l'imprévisible de ses effets, n'est pas une tentative pour maintenir ce concept comme Utopie nécessaire, là même où l'analyse faite dans Le Discours Antillais en recensait il y a déjà 50 ans, certaines impasses subjectives et sociales.

Pourrait-t-il en quelque sorte avoir créolisation sans "résidu amer" ?

L'identité plurielle composite, du lieu - commun, ne connaîtrait pas selon Glissant les rétrécissements identitaires excluants de l'identité atavique et de la référence au Un.

Ce que nous apprend la psychanalyse, c'est que le lieu où nous guettent les problèmes est le lieu d'altérité du langage (nommé par Lacan, Autre) où un sujet se fonde d'un trait de différence absolue, "trait unaire", dépersonnalisé, sans aucune qualité ni contenu subjectif.

Dans l'économie sociale et subjective née de la colonisation esclavagiste et racialisée, le trait de différence de couleur de peau a été un élément de différence déterminant de l'identification, c'est dire que la dimension scopique et la fonction du regard y ont été prévalents (et le restent actuellement pour nombre de sujets) par rapport à l'altérité radicale que supporte le trait symbolique de différence absolue. Avec le privilège ainsi donné à la dimension scopique à travers un trait de différence visible, le trait dont se soutient un sujet ne tient pas tant d'une articulation entre le réel et le symbolique, que d'une articulation entre le réel et l'imaginaire scopique.

Notre clinique nous enseigne que le passage d'un principe ségrégatif (où la couleur de la peau définit l'état des personnes) au principe républicain de citoyenneté (telle que l'inscrit la nouvelle loi juridique à l'abolition de l'esclavage en 1848, puis avec le statut de département en 1946) ne semble pas tant avoir institué dans ce champ social une coupure dans le nouage colonial du réel, du symbolique et de l'imaginaire qu'à l'avoir maintenu en le masquant par l'institution d' un mécanisme de déni.

Le sujet y reste contraint d'ajuster sa place dans l'Autre en fonction de l'image qu'il imagine pouvoir satisfaire aux demandes de ses interlocuteurs successifs. Il se trouve ainsi dans une sorte d'errance angoissée, appendu à l'assentiment qu'il attend des autres.

Quand la dimension du langage qui fonde la sexualité humaine est ainsi distordue et que le trait de différence visible est privilégié parmi les signifiants du discours qu'une mère adresse à son enfant, la peau devient le support d'un surinvestissement érotisé et la scène imaginaire d'une rencontre sexuelle obscène, réduite à un mélange.

Dans ce dispositif inconscient, où la mère est maintenue dans une position centrale, la naissance d'un enfant est souvent le moment où se révèle la précarité de l'assise symbolique de certains hommes. "De passage" auprès des femmes, toujours ailleurs, ces hommes ne mettent-t-ils pas ainsi en acte une stratégie pour éviter un risque subjectif majeur auquel les confronterait la reconnaissance symbolique de leur paternité ?

Je voudrais enfin, m'arrêter avec vous à la forme d'intelligence que Glissant lie à l'identité-rhizome. Forme d'intelligence rusée, débrouillarde, nécessaire dans les situations incertaines, instables, mouvantes, inquiétantes, où une menace peut se manifester à tout instant sous une forme imprévisible. Cette intelligence, dirions nous, permet à un sujet sans domicile fixe, sans arrêt aux aguets, de déployer à tout moment des capacités de leurre, d'esquive pour tromper l'autre, toujours perçu comme un adversaire potentiel et se sauver de la menace que sa présence peut faire surgir.

Comme l'indiquent l'expression "débouya pa péché" et la pratique sociale du "siyak", cette forme d'intelligence est valorisée dans les sociétés antillaises. Elle l'est aussi dans le bestiaire des contes martiniquais où elle est incarnée par Konpè lapin.

Caractérisé par certains traits d'identification au pouvoir colonial (vêtements, langue parlée, instrument de musique privilégié), Konpè lapin est sans arrêt engagé dans des actions qui visent à prendre à un puissant, un objet convoité, mais ce n'est jamais sans avoir réfléchi au préalable à la stratégie qui lui sera nécessaire pour atteindre ce but. C'est dire qu'il sait que "di épi wè sé dé", que dimension du langage et dimension scopique ne se confondent pas. Mais la difficulté à laquelle il reste confronté dans son rapport à l'objet en dépit de ce savoir, c'est que pour lui l'objet reste un objet de convoitise, signe de la toute-puissance, qu'il suffirait de prendre en en privant un maître tout puissant mais sans se soumettre aux contraintes des lois du langage qu'impose toute demande, ni aux contraintes du travail, puisque "tala ka travail sé pa tala ka manjé".

Dans leur ouvrage Les ruses de l'intelligence-la métis des grecs;, Détienne et Vernant définissent l'intelligence rusée comme "une grande catégorie de l'esprit", stable tout au long de l'hellénisme et qui apparaît "toujours en creux dans l'image que la pensée grecque a donné d'elle même". Dans le développement de la pensée philosophique elle est, écrivent-t-ils, "à pister dans les secteurs que le philosophe voue au silence, qu'il rejette du domaine de la connaissance, dont il parle sur le mode de l'ironie...".

Pensons ici à ce que Lacan souligne de la relation de la philosophie au discours du maître antique et de la référence au "point fixe" qui fonde ce discours et que la psychanalyse nomme phallus.

Vouée au silence dans le développement de la pensée philosophique, l'intelligence rusée se déploie dans certaines situations qui requièrent la mise en jeu de l'imaginaire, pour contourner, esquiver ruser avec un adversaire.

L'hypothèse que j'ai articulée dans l'article écrit sur cette question dans la revue Dérades (1er semestre 1999), est que cette catégorie de pensée aurait été "nécessaire à la survie d'une subjectivité qui a eu à se construire dans une relation où la dimension symbolique du Autre est mise à mal". J'ajoutais alors qu'elle "rend possible dans le champ de l'imaginaire le jeu de leurre, la négociation incessante, sans laquelle une angoisse massive, déstructurante, liée au surgissement du réel ne pourrait être esquivée.

Cette hypothèse et la remarque clinique qui la sous-tend, ne cessent pas de faire entendre sa pertinence dans notre travail clinique.

Notes
Bibliographie