Identité et l'Autre maternel
Auteur : Nazir Hamad 13/02/2006
Je commence mon intervention de ce soir par cette anecdote. Il s'agit de l'histoire d'un homme qui se présente à la poste pour récupérer une lettre recommandée. Il présente l'avis de la poste et attend. L'employé cherche cette lettre et demande une pièce d'identité à son client. L'homme lui répond qu'il a perdu son portefeuille et que quelqu'un lui a téléphoné pour lui signifier qu'il l'a trouvé dans la rue et qu'il allait le lui envoyer par la poste en coli recommandé. Et il ajoute : "Ma carte d'identité et mon permis de conduire sont dans la lettre et il suffit de l'ouvrir pour le constater." L'employé de la poste lui rétorque qu'il n'a pas le droit de le faire lui-même et qu'en tout cas, il lui faut un document, le passeport par exemple. Cet échange stérile est interrompu par un autre homme qui attendait dans la queue. Il présente sa carte d'identité et affirme qu'il connaît l'homme en question et donne comme preuve, son nom et son adresse. Cette affaire trouve son issue heureuse grâce à l'intervention d'un témoin digne de foi. Un témoignage rendu crédible grâce à la présentation d'un document officiel garant de l'identité de son propriétaire.
Si je vous raconte cette anecdote c'est pour vous dire que personne n'échappe à cette dichotomie entre la volonté du corps social d'asseoir la base de l'identité du groupe et de ses membres et la difficulté pour un homme de fixer des repères qui lui garantissent une identité stable.
Cette dichotomie oppose en permanence la certitude que cherchent à assurer les documents officiels au "sujet qui se caractérise lui, comme étant de l'ordre du manque." (Lacan, Problèmes cruciaux, leçon de 5 mai 1965). Depuis des siècles, les états, les nations s'organisent pour fournir à chacun de leurs membres les éléments identitaires nécessaires garantissant leur identité auprès de leur propre administration ainsi qu'auprès des autres Etats. Il s'agit de la carte d'identité ou du passeport national.
Qu'est-ce que ces documents comportent-ils comme renseignements ?
Le prénom que nos parents nous ont donné, le nom qu'ils nous ont transmis, le lieu et date de naissance, la taille, les traits ou un de nos traits physiques marquants, notre photographie et notre signature. Mais comme tout cela se révèle souvent défaillant dans la fixation définitive de l'identité de chacun, les autorités concernées intègrent le progrès scientifique dans la fiabilisation des documents identitaires. De nos jours, c'est le recours à l'ADN qui apparaît comme étant l'élément identitaire infaillible. Avec cette technique, nous sommes ce que nos gènes renseignent sur nous. Et les autorités, tel que le chien de Lacan, ne se tromperont plus jamais dans la reconnaissance de l'identité de quelqu'un. Tel que le chien de Lacan, on ne nous prend plus jamais pour un autre.
Peut-être tenons-nous là l'idéal de l'identité. Une identité qui nous réduit à la somme de nos gènes. Des gènes qui identifient l'individu que nous représentons et accessoirement le groupe ethnique auquel nous appartenons. D'ailleurs, les militaires sont les premiers intéressés par ce progrès scientifique. Beaucoup de leurs laboratoires de recherche travaillent sur l'élaboration des virus qui attaquent des groupes de gènes sélectivement. On lâchera une bombe sur une zone habitée, et le virus, suivant le fameux commentaire : Dieu connaîtra les siens, reconnaîtront les gènes ciblés par la bombe. Il y a quelque temps, la presse nous a révélé la mésaventure d'une de ces recherches. Le laboratoire en question s'est trouvé obligé d'abandonner ses recherches dans ce domaine parce qu'une partie de la population de cet Etat partageait le patrimoine génétique du groupe ennemi.
Ce que je vous dis-là n'est pas de l'ordre de la spéculation. L'histoire nous a appris qu'en cas de crises armées, ou simplement, en cas de tension passagère entre Etats ou entre groupes ethniques, chacun de nous est réduit à ses éléments ou à un élément identitaire : la circoncision par exemple, ou encore l'accent, la couleur de la peau, le nom propre et que sais-je encore. Et quand tel est le cas, ce n'est pas comment vous vous comptez qui intéresse l'autre, mais c'est plutôt, le comment on vous compte qui détermine votre destin.
Le Monde du 3 Janvier, nous révèle que 37% de Noirs du Royaume Uni sont déjà ainsi fichés. Pourquoi les noirs ? Allez savoir.
Rien n'arrête le progrès. Un jour nous serons tous porteur d'une seule carte d'identité, nos gènes. Et comme tout est génétique, c'est archi-connu, nous serons définitivement comptés selon les renseignements que nos gènes portent. Et nous serons ainsi assignés à une place qui nous est scientifiquement destinée.
Est-ce de la science fiction ? Non, car les signes avant coureurs de cette évolution que je crois inéluctable, se lisent dans les travaux des divers chercheurs. Nous apprenons, et nous n'avons plus le droit de le contester, que l'autisme est génétique, la schizophrénie, la dépression, les sentiments religieux, les sentiments d'amour et de haine le sont aussi. Le livre noir de la psychanalyse arrive au bon moment dans la mesure où ce livre représente une continuité logique des travaux de l'équipe de l'INSERM en France et des écrits des partisans de la théorie créationniste aux Etats-Unis. Autrement dit, il s'agit de nous débarrasser de ce qui cause notre malaise : le manque et l'absence de garant. Tout est écrit.
Cependant, cet antagonisme est d'autant plus critique que chacun de nous pour se sentir appartenir, a besoin de repères qui assoient pour lui ses éléments identitaires. L'expérience clinique avec les adoptifs privés de leur histoire d'origine nous fournit un exemple que je dirais expérimental, de ce que l'homme cherche comme repères pour construire une appartenance. Ces hommes et ces femmes sont travaillés par la quête de l'origine et ils veulent tout savoir afin de combler ce qui fait trou dans leur histoire. Autant cette demande dont l'objet est de rendre leur histoire racontable, me paraît légitime, autant elle peut pour quelques uns, rendre la vie impossible.
Maintenant que j'ai eu des nombreuses occasions d'écouter ces hommes et ces femmes, j'ai appris qu'il y a quatre repères au moins, qui sont essentiels dans l'inscription de chacun dans ce qui fait la singularité de sa vie : Le phénotype, y compris les traits de ressemblance à quelqu'un, une date, la date de naissance par exemple, un lieu, autrement dit, une communauté qui reconnaît quelqu'un comme un de ses membres et une adresse, ce qui implique un foyer et un nom.
À la réflexion, ces quatre indices sont moins banals qu'ils ne donnent à croire au premier abord. Le fait de les ressembler représente pour ces hommes et ces femmes une libération de ce que je qualifierais de capture de l'origine. Il suffit parfois que l'une de ces indices manque, ou présente une particularité inattendue pour déclencher des réactions inattendues elles-aussi. Je me souviens encore de cette jeune femme qui s'est effondrée quand elle a découvert que ses géniteurs vivaient dans une caisse de camion abandonnée à l'extérieur d'un village. Cela l'a beaucoup choquée parce qu'elle a eu l'impression qu'ils n'appartenaient pas à l'espèce humaine. "On n'a pas le droit de tomber si bas", répétait-elle avec douleur. Pourquoi s'était-elle fixée sur ce détail, alors que l'histoire de ses géniteurs était particulièrement dramatique ?
La réponse m'a été inspirée à Sienne par le tableau Les effets du bon gouvernement de Lorenzetti Ambrosio. Ce tableau, si vous avez l'occasion de le voir, se lit de gauche à droite. Cela commence par la figure de la sagesse qui tient en main la bible. De là, descend une corde qui est passée à la figure de la justice. Ensuite, la corde passe dans la main de la Concorde présentée avec un rabot sur les genoux destiné à aplanir les disputes. Puis, la même corde arrive aux mains de 24 citoyens qui symbolisent le gouvernement de Sienne à l'époque. Enfin, la corde finit dans les mains d'un vieillard habillé en noir et blanc, les couleurs de la ville. À ses pieds se trouvent les jumeaux et la louve qui rappellent l'origine romaine de la ville.
Voilà l'idéal d'un dispositif solide qui soude le groupe et assure à chacun de ses membres un sentiment d'appartenance. La corde est tenue par ses deux bouts par ce qui fait origine. Cette origine est à la fois biologique et spirituelle. Entre les deux, le citoyen tient un bout qui fait pour lui lien, disons lien social.
Pour construire ses fictions, chacun a besoin de quelques repères tels que nous l'avons vu dans la démarche des jeunes adoptifs. Un montage fictionnel qui a pour but de maintenir un rapport avec la vérité. La vérité nous dit Lacan, a la structure d'une fiction.
Pourtant, parfois, cela ne marche pas. Il arrive que des jeunes adoptifs restent pris dans une quête éperdue malgré la masse de renseignements qu'ils obtiennent sur leur histoire. Ils font comme si la vie qu'ils vivent n'est pas leur vraie vie et que leur destin d'homme et de femme est ailleurs, en tout cas, pas à l'endroit où les 24 citoyens se trouvent et l'invitent à prendre place. Ils ont tendance, pour rester dans la métaphore du tableau, à s'intéresser aux deux bouts considérant qu'ils ont été privés de quelque chose à découvrir du côté de l'origine biologique de la mère génitrice par exemple, ou de l'origine culturelle qui reste pour eux entourée d'un halo sacré.
On pourrait me rétorquer, et on aurait raison, qu'il suffit de priver un groupe de sa terre, de sa langue, ou de sa culture, pour qu'elles se sacralisent. Et quand tel est le cas, c'est la base sur laquelle se construit pour tout un chacun ses mythes individuels ainsi que culturels, qui se trouve ébranlée. Et il est fort probable de voir un individu ou un groupe humain se mette à fonctionner dans une sorte d'objectivation de son malaise qui occulte le malaise dans la culture, au nom même de ce qui cause son malaise réel.
Freud, dans son hypothèse de Totem et tabou, illustre parfaitement cette construction fictionnelle avec une dimension spirituelle d'un côté et une dimension biologique de l'autre et au milieu, la fameuse corde tenue par les 24, ceux qui se constituent autour du meurtre de leur grand homme. Freud pose l'hypothèse d'un acte originel structurant et la nécessité par la suite de sa reproduction comme quelque chose qui vient asseoir et renforcer le lien social. Cela amène donc Freud à introduire deux autres meurtres dont celui du Moïse comme fondateur du groupe spécifique et le meurtre du père comme fondateur de la subjectivité de l'homme en tant que sujet,
Seulement, les choses ne sont pas si simples que cela. Les trois temps constitutifs d'un sujet humain dans sa culture restent une vision de l'esprit si on les lit comme des événements chronologiques. Supposer que tout a commencé par le meurtre du père de la horde, ressemble à mes yeux, à une démarche religieuse où la question de l'origine est réglée une fois pour toute par la croyance en un Autre sacré tout puissant auquel on prête des actes et des intentions. Totem et Tabou n'est envisageable comme hypothèse que si les trois temps sont noués borroméennement. À ce moment-là, on peut poser que dire qu'à l'origine il y avait un père et que ce père a été tué et mangé devient en quelque sorte l'hypothèse de quelqu'un qui peut en parler tout en s'en passant. Et dire à l'origine devient l'équivalent d'un conte de fée qui commence par le refrain habituel : "Il était une fois." Aucun enfant, aussi pris, aussi mobilisé par un tel récit ne vous demande : "quand ?" En écrivant cela, je reste fidèle à la thèse de Lacan quand il nous dit que le but de Totem et tabou est de faire instaurer le lieu du vrai père, "le seul père" situé comme une référence absolue pour tout parlant. Cette référence est d'autant plus fondamentale, qu'il fait subsister des pères y compris celui que l'enfant est amené à connaître dans la réalité et qui a pour fonction de relativiser la prétention à l'exclusivité de la jouissance avec la mère.
Lacan ajoute que cette hypothèse repose "sur une motion strictement mythique, en tant qu'elle est la catégorisation même d'une forme de l'impossible, voire de l'impensable, à savoir l'éternisation d'un père à l'origine ; dont les caractéristiques sont qu'il aura été tué." (Lacan, Problèmes cruciaux, éditions de l'Association Lacanienne, p.211) Cela revient à dire que sa mort, son meurtre supposé par ses enfants, n'est pas concomitant avec l'instauration de la loi. Ce père mythique c'est quelque chose qui n'intervient dans aucun moment dialectique que par le truchement du père réel, lequel vient à un moment quelconque remplir le rôle et la fonction, et permet de vivifier la relation imaginaire et lui donner sa nouvelle dimension." (ibid. p.211) Le statut de ce père est qu'il a toujours été mort.
Le verbe tuer est à entendre sous la plume de Lacan comme tu es. Lacan veut dire que cela parle dans l'Autre, et cet Autre désigne non pas une origine qui permet à l'identité d'y trouver ses appuis et au groupe d'y puiser les éléments de sa mêmeté. Au contraire, cet Autre est introduit pour nous rappeler que le sujet n'est pas sa propre origine et que l'objet comme nous le voyons dans la référence kleinienne, est source d'égarement. L'Autre donc, est le lieu où se constitue le je qui parle avec celui qui entend. Le bon entendeur n'a pas son Autre, puisque il n'y a pas d'Autre de l'Autre. Cela n'est pas difficile à comprendre, et il apparaît parfois d'une simplicité infantile. L'exemple qui me vient à l'esprit c'est la réplique d'un enfant adoptif à un camarade de classe qui lui dit : "Adopté ça veut dire qu'on n'a pas de père !" et cet enfant de répondre : "J'ai un père puisque je suis un fils."
À suivre Lacan sur ce terrain nous découvrons qu'il a une position tout à fait radicale en ce qui concerne ce montage fictionnel. Il l'adopte certes, mais il s'arrête longuement sur les quelques nuances que Freud y introduit. C'est ainsi par exemple que nous apprenons que si Freud fait de Moïse un Egyptien "c'est pour répudier ce que j'appellerai la racine raciale du phénomène, la psychologie de la chose." (Voir Le triomphe de la religion, Seuil, 2005, p.38) Et Lacan d'ajouter : "La voie de Freud procède à hauteur d'homme ... et pas d'un homme qui fait classe." ibid. p. 39
Si en effet, Freud fait de Moïse un Egyptien, c'est pour nous faire comprendre qu'il n'y a de référence à l'origine que dans la mesure où celle-ci est posée comme divisée. Le monothéisme devient sous sa plume une histoire d'héritage. Et en tant qu'héritier, Moïse devient redevable. Ce qui revient à dire que son Autre de référence souffre d'une entame qui introduit la question de la dette symbolique. Cette entame est à considérer à mes yeux, comme une alliance non pas avec le Tout puissant, mais avec le signifiant. Freud apparaît ainsi bien avant Lacan, comme dupe du signifiant sinon du réel. Freud est donc le bon dupe.
La psychologie de la chose est le domaine de la revendication groupale qui donne à ses tenants la prétention à une jouissance exclusive d'un Autre appelé à venir combler imaginairement ce qui fait malaise. Et en cela, le groupe devient à l'image de l'enfant qui jouit et aspire à se maintenir exclusivement dans la jouissance avec son Autre maternel. Faut-il s'étonner de voir d'autres prophètes venir, chacun à sa manière, réapproprier le verbe pour tantôt l'incarner dans une sorte de continuité charnelle avec le Père tout puissant, et tantôt, dans une sorte de correctif ultime comme seul l'élu fidèle à l'esprit du message est capable d'y apporter.
Dire redevable implique à mon sens, deux conséquences inévitables. La première concerne la primauté du symbolique. Si on peut dire que le symbolique est premier, c'est que le sujet y est pris doublement. D'abord, par l'interdit qu'il instaure et par l'impossible qu'il génère ensuite. L'impossible est à entendre ici non pas comme le contraire du possible, mais comme étant le réel. Si on part du postulat "qu'au tout début était le verbe", ce verbe n'est le verbe de personne. L'incarner nous laisse entendre que l'identité du groupe, en tout cas, ceux qui participe hebdomadairement au repas totémique, se construit de cette référence à la chose non plus comme étant définitivement exclue par le signifiant, mais comme étant le corps même du signifiant et la chair de la chair de chacun des membres du groupe.
La loi, nous dit Lacan, se fait suffisamment connaître comme identique à un ordre de langage. Et si l'on admet cette approche, on peut envisager une lecture de l'Oedipe qui écarte le lien de cause à effet entre la loi et la chose comme le laisse entendre une lecture quelque peu anthropologique de ce complexe. Autrement dit, la conception de la loi qui structure les hommes, comme quelque chose qui se règle à la loi qui régit les échanges et l'interdit de l'inceste. Cette conception devient pour ainsi dire, une conception tout à fait problématique. Car si on définit la loi comme l'héritière de la chose, toute appartenance implique forcément une prétention exclusive à l'origine et ce faisant, le désir serait en quelque sorte, la négation du sujet, puisqu'il implique forcément sa mort.
Faut-il vraiment tuer le père afin de promouvoir sa loi ? Dans la leçon XIV donnée dans le cadre du séminaire : Les problèmes cruciaux 64/65, Safouan prend la parole pour répondre à Major et à Serge Leclaire récusant leur affirmation qui fait de la barrière de l'inceste la barrière qui sépare l'inconscient du conscient. Safouan, prenant Lacan à témoin va s'insurger contre cette position en nous disant que Lacan ne soutient cette idée nulle part. Et si quelques-uns se sont appuyés sur la phrase de Lacan qui dit que "la loi ne frappe pas seulement le désir, mais encore sa vérité", il s'agit d'une mauvaise compréhension de la phrase de Lacan. "Loi ici", dit Safouan, "ne désigne sûrement pas la condition de l'inceste ...mais la loi de l'Autre, la loi de l'autorité de l'Autre. Cette autorité, comme le dit monsieur Lacan, est cette autorité obscure qui confère à l'Autre ce premier dire et qui donne à ses paroles leur valeur d'oracle. Bref, loin de ce qui frappe la vérité du désir, la loi, la morale du père, est justement la seule chose que commande la vérité." (ibid, p.259, édition de l'ALI).
Cela me semble intéressant à retenir car une telle nuance relance la question que j'ai soulevée plus haut. L'Oedipe est-il à l'origine de la loi ou est-il une conséquence de la loi ? Désirer la mère pour un enfant veut-il dire qu'il veut coucher avec elle, ou être ce qui manque pour elle ? Peut-on parler du sexuel dans le désir de l'enfant pour sa mère ou son père ou s'agit-il de ce que se subsume de ce sexuel dans le signifiant qui organise la loi ? Ne peut-on ainsi soutenir que c'est dans la mesure où le père désire la mère que celle-ci devient désirable ? Et sans ce désir d'un homme qui vient signifier à l'enfant qu'il ne peut conserver l'exclusivité de la jouissance avec son Autre, la mère ne reste-t-elle pas la chose ?
Poser ces questions nous oblige à nous positionner en ce qui concerne nos références théoriques.
Il n'y a pas de savoir sur la jouissance de l'Autre, comme il n'y a pas d'accès aux processus premiers que par des mots qui eux sont relatifs aux processus secondaires.
Le désir c'est la loi. La loi, ce n'est pas seulement ce qui interdit, c'est aussi ce qui permet le désir. Si Freud postule qu'un lien social s'établit sur la base de l'interdiction du désir incestueux, Lacan renverse cette même démarche dans la mesure où il affirme que le désir vient signifier quelque chose de l'impossible, et la mère est cet impossible, elle est la mort pour un sujet qui tend vers elle. Peut-être l'autisme est une des figures de ce que le sujet advient dans ce qu'il faut considérer comme la mère-version. La loi vient donner cette possibilité de désirer à partir de cet impossible.
Ne peut-on ainsi affirmer que la revendication identitaire relève du domaine de cet Autre dans la mesure où cet Autre est incarné. A lire le stade du miroir, nous apprenons que le petit d'homme prend à témoin le regard de l'Autre, et part de son assentiment, de sa reconnaissance pour aboutir à l'assomption de son image. Mais cet Autre, à ce moment-là, est à la fois un lieu et une incarnation. Et dans la mesure où il s'incarne pour un petit d'homme, et dans la mesure où cet Autre le reconnaît, et maintient pour lui le pari du sujet désirant, que l'Autre maternel consacre par son entame l'Autre en tant que lieu.
Est-ce que je me trompe si je postule qu'on ne peut pas savoir sur la jouissance de l'Autre, mais on n'est pas sans avoir rencontré cette jouissance, refoulée certes, au contact du corps de la mère au moment où elle incarnait pour nous la figure de l'Autre maternel et soutenait l'hypothèse de sujet pour nous ? En acceptant un tel postulat, je peux en déduire que si Lacan ne cessait de répéter que le Christianisme est la vraie religion, c'est justement la seule religion qui a fait de l'incarnation de son Autre la base même de la religion. En disant cela, nous retrouvons donc les deux pôles de revendication identitaire, comme nous l'avons vu dans le tableau de Lorenzetti, le pôle biologique, incarné par la mère, ne serait-ce qu'une louve nourricière, et le pôle transcendantal incarné par le père qui est le fils et le verbe à la fois ?
Cette polysémie de l'Autre nous est proposée par Lacan lui-même quand il écrit : "Comment savoir si, comme le propose R. Graves, le père lui-même, notre père éternel à tous, n'est que le Nom entre autres de la Déesse blanche, celle à son dire qui se perd dans la nuit des temps, à en être la différente, l'Autre à jamais dans sa jouissance, telles ces formes de l'infini dont nous ne commençons l'énumération qu'à savoir que c'est elle qui nous surprendra, nous." (Lacan, Autres écrits, Seuil, 2001, p.562)
L'Histoire nous apprend que chaque fois qu'un groupe humain est soumis aux épreuves douloureuses de la réalité, il tend vers cet Autre pour l'appeler à venir suppléer à ce qui fait son malaise. Cet Autre est corps, comme dans l'église, et dire corps de l'Autre n'est pas sans impliquer le corps de la mère ne serait-ce qu'en tant de la mère du fils qui est Dieu et verbe à la fois.
En écrivant cela, je crois que je reste en accord avec l'esprit du séminaire du Charles Melman de 1999/2000. Melman commence son séminaire intitulé les paranoïas, en récusant énergiquement toute notion de constitution de classe à partir d'un champ qui regroupe des intérêts ou des traits communs. Il nous invite à ne pas confondre lorsqu'on parle d'un Nous ou d'un Vous, le sujet et l'individu mobilisé par un objet commun mis en avant comme idéal ou comme leitmotiv.
Melman se réfère à un texte comme référent essentiel pour beaucoup de groupes et notamment les monothéistes. Il dit que nous sommes tous les enfants de ce texte, mais il rajoute que "le phénomène de la signifiance est organisé autour de ce qui échappe à la prise par le signifiant, c'est ce reste, ce reste chu qui nourrît la signifiance." (Paranoïas, leçon de 15 octobre, p.15, éditions de l'Association). Autrement dit, la signifiance n'a pas de garant qui nous revoie à un signifié qui serait le dernier, et n'a de rapport à la vérité que dans la parole de quelqu'un qui ne peut que la mi-dire.
Enfin, c'est la place qu'on accorde à cette perte, à ce vide, qui nous pose en tant qu'être singulier ou en tant que le même. Le plaisir de la mêmeté "se fait au prix de la forclusion du phallus, forclusion de ce qui est, en principe censé, de faire différence (ibid. p.18).
