Heurs et malheurs de la féminité
Colloque de Fès (2006)
Auteur : Anne Cathelineau 14/02/2007
"L'homme, une femme, ce ne sont rien que signifiants. C'est de là, du dire en tant qu'incarnation distincte du sexe qu'ils prennent leur fonction" nous dit Lacan dans Encore (1).
La question étant alors de savoir de quel coté on se situe. C'est une question qui n'a rien d'évident et qui dans une cure peut occuper beaucoup de place.
Tout de suite après dans le séminaire, Lacan évoque la Genèse qui nous raconte la création, création à partir de rien, "de rien d'autre que de signifiants". Alors, qu'en est-il de la création d'Ève, la première femme ? et peut-on trouver de ce côté ce qui pourrait fonder une identité féminine ?
Première difficulté, il n'y a pas un récit mais plusieurs.
Le premier se trouve en 1,27 et en 5,2
1, 27
"Et Dieu a créé l'homme à son image à l'image de Dieu il l'a créé
Mâle et femelle il les a créés"
5,2
"Mâle et femelle il les a créés
Et ils les a bénis et il a crié leur nom l'homme
le jour où ils ont été créés" (2)
En hébreu le mot femelle, c'est neqéva. Il se rattache à la racine NaQaV qui signifie
- trouer, percer
- séparer, distinguer
- maudire (3)
Le Coran reprend à sa manière ce récit dans la sûrat al-nisâ', la Sourate des femmes (4) :
"Ô vous les hommes !
craignez votre Seigneur
qui vous a créés d'un seul être
puis, de celui-ci, il a créé son épouse
et il a fait naître de ce couple
un grand nombre d'hommes et de femmes"
Le mot ici utilisé pour femmes, (qui est un collectif) c'est donc nisâ'. Il dérive de la racine NaSaWa qui signifie
- être atteint, blessé, éprouver une douleur au tendon
- oublier quelque chose ou quelqu'un
Le nom d'action de ce verbe, très proche du mot nisâ', nis'un, signifie, quant à lui, chose qu'on oublie ou qu'il faut oublier, de là, tout ce qu'on oublie à dessein, c'est à dire :
- menus objets que le voyageur laisse à l'auberge parce qu'ils ne valent pas la peine d'être emportés,
- linge sali du sang des règles et jeté,
- lait coupé d'eau. (5)
Vous voyez en quoi ces signifiants sémitiques peuvent nous être utiles pour lire les mathèmes de la sexuation que présente Lacan dans son séminaire. En effet, le lieu qu'une femme habite est un lieu qui indique le trou pur et simple. Le réel n'est limité par aucun terme d'exception auquel elle puisse se référer contrairement à un homme. (D'ailleurs en hébreu le mot "mâle" zakhar, est de la même racine que le verbe qui signifie se souvenir). Pour elle, pas de signifiant maître pour assurer un refoulement et donc une signifiance (6) : de ce fait, Lacan dira qu'elle n'est pas toute.
C'est ce qui peut faire difficulté et on voit bien comment pour y répondre une femme peut se trouver du coté masculin.
Si l'on se réfère à la littérature midrashique, qui commente ces récits, on constate qu'il y a deux Ève.
La première est identifiée, à l'époque des géonim (7) , à Lilith (Alphabet de ben Sira). C'est celle qui a été créée en même temps qu'Adam (Gen. 1,27 et 5,2) à partir de la poussière de la terre. Elle revendique, du fait de leur origine commune, un statut de parfaite égalité. Elle se heurte constamment à lui, et fini par le quitter en s'envolant dans les airs avec l'aide du nom ineffable de Dieu qu'elle prononce. Sur la plainte d'Adam, Dieu lui envoie trois anges qui menacent de faire mourir ses enfants si elle ne s'amende pas mais elle refuse en expliquant qu'elle n'a été créée que pour nuire aux nouveaux nés.
Lilith tire son origine de la démonologie babylonienne. Il s'agissait d'esprits maléfiques qui séduisaient les hommes et mettaient en danger la vie des femmes en couches. Dans le Talmud, c'est une créature ailée à la longue chevelure qui vient tourmenter ceux qui dorment seuls. Dans ces traditions talmudiques, les rabbins établissent un lien avec layelah, nuit en hébreu. Serait-ce la femme de la nuit, celle qui évoque le désir sexuel ?
Mais reprenons notre histoire. Dieu, à la demande d'Adam, créé donc une deuxième Ève, (8) ce qui explique le second récit en 2, 21-23 ( attribué au Yahviste, c'est la source la plus ancienne) :
21
"Et Adonaï Dieu a fait tomber un engourdissement sur l'homme et il s'est endormi
Et il a pris un de ses cotés et il a refermé la chair par dessous
22
Et Adonaï Dieu a construit le côté qu'il a pris de l'homme en femme
Et il l'a fait venir vers l'homme
23
Et l'homme a dit cette fois-ci c'est l'os de mes os et c'est la chair de ma chair
Pour celle-ci on l'appellera femme car c'est de l'homme que celle-ci a été prise"
Sur ce récit, le midrash n'est pas moins éloquent. Il en tire les conclusions suivantes :
"L'homme doit demander à la femme de devenir son épouse et non pas la femme à l'homme de devenir son époux car c'est l'homme qui a subi la perte d'une côte et c'est à lui de s'efforcer de récupérer ce qu'il a perdu".
Cela peut nous intéresser dans la mesure où une femme vient bien pour un homme représenter cet objet perdu, objet petit a et aussi sur ce qu'il en est du rapport au symbolique d'un être parlant de ce coté là, c'est à dire en position féminine. Or, nous dit Lacan, une femme ne peut se sentir dans cet ordre symbolique qu'en quelque sorte engagée elle-même comme objet dans quelque chose qui la transcende, qui la soumet, et c'est ce qui fait le caractère fondamentalement conflictuel, voir sans issue de sa position. A moins de ne se soumettre à cet ordre, fût-ce temporairement, pour que sa position soit autre chose que conflictuelle. Mais il n'y aura pas pour autant de rapport sexuel sauf à ce qu'elle y entre en fonction en tant que mère.
Et c'est peut-être pour répondre à ce fait qu'il n'y a pas de rapport sexuel, que l'on rencontre en Islam et en particulier au Maghreb la croyance au "raged", l'enfant endormi dans le ventre de sa mère. Selon cette croyance, la croissance du foetus est arrêté par magie blanche et peut reprendre des années plus tard. Dès les premiers siècles de l'islam, on légifère sur ce point pour résoudre le problème posé par la naissance d'un enfant dont la mère est veuve ou répudiée. Les quatre grandes écoles juridiques (hanéfites, malékites, chafiites, hanbalites) ont admis de longues durées de grossesse, deux, quatre voir cinq ans comme c'est le cas dans l'école malékite, école la plus répandue au Maghreb. Ce ne sont ni le Coran ni la Sunna qui ont été sollicités pour justifier la doctrine mais des cas d'espèce attestant d'un usage établi. Cette croyance reste vive de nos jours, elle a même fait récemment l'objet d'un film : L'enfant endormi, de Yasmine Kassari qui raconte l'histoire d'une jeune-femme marocaine de la région de l'Oriental dont le mari émigre à l'étranger le lendemain de leur noce et qui veut attendre son retour pour mettre son enfant au monde. Joël Colin, auteur d'une thèse sur le sujet rapporte quant à lui dans son travail les propos d'un médecin du service de gynécologie-maternité de l'hôpital de Tizi-Ouzou en Algérie. La question de l'enfant endormi revient fréquemment dans les entretiens avec les patientes pour cacher des relations adultérines quand le mari est absent, a émigré à l'étranger et qu'il faut expliquer des durées anormales de grossesse, et dans les cas de stérilité car il s'agit d'une situation où elle risque d'être répudiée.
"Tout se passe, nous dit Joël Colin, comme si des modalités contradictoires traversaient la société et le droit de telle sorte qu'au rigorisme violent et excessif qui se manifeste dans le crime d'honneur et les châtiments légaux s'oppose un antidote porteur de détente, l'enfant endormi et les longues durées de grossesse, capables de rétablir l'ordre lui aussi, mais par des solutions apaisantes" (9)
Il me semble que c'est aussi une manière d'inscrire la jouissance féminine (10) dans la relation conjugale et dans le champs social, un moyen de la faire toute, Une, autrement que dans une maternité réelle. Il s'agit plutôt ici d'une maternité virtuelle, en sommeil. Ce que je trouve intéressant c'est que l'on voit la manière dont une femme dans cette tradition peut trouver abri dans le symbolique bien que ce soit toujours de la femme comme mère dont il s'agit.
Notes :
(1) Le séminaire. Livre XX. Encore, de Jacques Lacan ; texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2002
(2) Au Commencement : traduction de la Genèse, H. Meschonnic, Paris, Désclée de Brouwer, 2002
(3) Gesenius' hebrew and chaldee lexicon to the Old Testament scriptures
(4) Le Coran, préf. par J. Grosjean, introd., trad. et notes par D. Masson, Paris, Gallimard, 1987
(5) Dictionnaire arabe-français, par A. de Biberstein Kazimirski, Paris, Maisonneuve, 1860
(6) Inconscient et féminité, Marie-Charlotte Cadeau
(7) Titre honorifique conféré aux présidents des académies babyloniennes de Soura et de Poumbedita à l'époque posttalmudique du VI au XIème siècle.
(8) Midrash Rabba. Tome I. Genèse Rabba, trad. de l'hébreu par B. Maruani et A. Cohen-Arazi, Paris, Verdier, 1987
(9) "L'enfant endormi dans le ventre de sa mère", Joël Colin in Médecine / Sciences, n°2, vol. 15, fév. 1999
(10) Sur cette question, voir le travail de Sandrine Seror-Depaz intitulé "D'une jouissance féminine" paru dans La Letra (Quito).
