Psychanalyse de l'Enfant et de l'Adolescent

 
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Verneinung

Auteur : Dominique Désveaux 17/11/2008

Bibliographies Notes

Ce travail sur la Verneinung reprend l'articulation dynamique et clinique qu'en fait Jean Bergès dans son livre : "Le corps dans la neurologie et la psychanalyse".

Pour Bergès, l'article de Freud sur la Verneinung est une avancée décisive visant à transformer le concept de représentation en concept d'anticipation, en tenant compte non plus de l'objet en tant qu'il serait présent, mais en tant que précisément il n'est pas là.

Dans "L'esquisse", Freud parle bien de représentation de mot consciente et de représentation de chose inconsciente dans l'appareil du langage.

Dans le travail de Jean Bergès, il y a un axiome essentiel : c'est le débordement nécessaire de la fonction de la mère par le fonctionnement de l'enfant.

C'est la perspective dans laquelle il nous amène à considérer le travail de la Verneinung.

Dans un premier temps, Bergès reprend le commentaire d'Hyppolite sur "L'esquisse", où celui ci décrit la Verneinung comme le moment mythique permettant la levée du refoulement (Aufhebung) sans toucher au refoulé.

Moment mythique, parce qu'il n'est pas inscrit autrement que dans un temps logique: pas d'avant, pas d'après.

Donc, commente Jean Bergès ce moment mythique étend sa puissance, son signifiant, aussi bien du côté du refoulement de la mère que du côté du refoulement de l'enfant.

Il s'agit d'interroger la mise en place du jugement (die Bejahung), au moment où Freud aborde le principe de réalité, dans un glissement du premier dispositif autour du refoulement dans le moi-plaisir au profit de ce jugement. "L'opération de la fonction du jugement n'est rendue possible que par la création du symbole de la négation qui a permis à la pensée un premier degré d'indépendance à l'égard des conséquences du refoulement, et par là, à l'égard de la contrainte du principe de plaisir". Freud, in La négation (Résultats, idées, problèmes, Tome II)

Que nous en dit Jean Bergès ?

Le refoulement ne donne que de la frustration, des ratés, du côté des décharges et de l'hallucination. Tandis qu'à partir du moment où je vais prendre mes marques dans le réel et modifier par l'action quelque chose de ce réel, à ce moment là, il ne s'agit plus de refoulement mais de jugement.

Donc, au moment de la Bejahung, du côté de l'enfant cela nécessite une mise en place du grand Autre, où précisément se trouve la loi, c'est à dire là où se situe le manque de la mère.

Effectivement, pour transitiver, ne faut-il pas que la mère soit devant son propre manque, ne faut-il pas qu'elle vive sa division subjective pour permettre à l'enfant de l'absenter ? C'est du vécu de son manque que la mère ne peut pas tout savoir pour son enfant, donc, lui faire crédit de ses propres hypothèses.

Il s'agit donc avant tout de repérer dans le discours de la mère ce qui fait hypothèse, anticipation, ce qui avère qu'elle transitive pour suivre l'élaboration que fera l'enfant à partir du moment fondamental mettant en jeu la Verneinung : C'est à ce prix que l'enfant accède au " non" symbolique. Nous accédons à la pensée par la négation, dit Freud.

La Verneinung apparaît ainsi comme une accession au symbolique par l'émergence de ce que le NON a de symbolisant sur la négation du savoir inconscient , et la compétence à faire des hypothèses vient permettre au sujet une modalité d'accession à l'ordre du symbolique, autrement dit à se frayer un passage par le symbolique, à travers la méconnaissance, jusqu'au savoir inconscient.

C'est en ce sens, nous dit Bergès, que Verneinung et hypothèse peuvent remplir la même fonction : dans l'hypothèse, il s'agit de se frayer un passage à travers la méconnaissance, donc à travers le moi, à travers "ce que je ne sais pas".

Le jugement, la Bejahung suppose donc : de ne pas se laisser déborder par le corps de la mère.

Et de la même manière que Freud dans "L'esquisse" montre que le jugement est secondaire, la Chose (das Ding), du fait d'être nommée, devient place vide qui va devenir le support du refoulement secondaire, et l'essentiel du refoulement primaire consiste précisément à laisser cette place vide : meurtre de la Chose qui va permettre au sujet d'entrer dans le monde des signifiants.

Freud va plus loin en avançant que l'enracinement dans le corps propre de la pensée se fait pas l'image motrice du langage. Lacan l'écrit "l'apensée".

Et c'est là également que J.Bergès nous apporte son avancée personnelle : le signifiant n'est pas seulement une différence de ce que l'on entend, mais aussi de ce en quoi ce que l'on entend est inscrit dans le corps, apte à juger ces différences par le corps propre lui même. ( "La compétence du corps à soutenir du signifiant").

La question centrale au regard des diverses pathologies, sera :

Que se passe-t-il quand il y a incompétence à prendre ses marques par rapport à la motricité et à la posture maternelle dont l'éprouvé tient lieu de "Chose" sans différence possible ?

FORT-DA

Si la présence-absence de la mère pour l'enfant vient introduire le symbolique dans le FORT-DA, c'est de l'image qu'il s'agit. Freud la désigne du mot de trait dans "L'esquisse". C'est d'être absente que la chose se trouve non pas être substituée par le signifiant mais évoquée par lui.

Le travail de l'Aufhebung, ( levée de refoulement) c'est la possibilité de penser, de soulager l'implacable du signifiant.

Si nous continuons cette articulation de la Verneinung avec le Fort-Da que nous propose J.Bergès, alors logiquement nous sommes obligés de nous poser la question de la présence - absence de l'enfant pour la mère. Et nous dit Bergès, ce serait la chance fournie à l'enfant d'éprouver son corps propre, comme lieu de dépassement de sa fonction immature par le fonctionnement des esthésies, s'il est libéré de la motricité et de la capture de la mère. C'est là une façon de situer dans le corps le trait unaire, souligné par la mère elle même, si elle vient se démarquer par son écart avec l'image.

Si la mère ne veut pas le savoir, alors il n'y a pas place dans le grand Autre pour le moindre objet "petit a", et rien ne vient à manquer.

Lacan dans "L'identification" nous dit : "La demande est libérée de la demande du grand Autre, dans la mesure où le sujet exclut ce non-savoir du grand Autre".

Il est donc nécessaire que la mère attende quelque chose de l'enfant, qu'elle le repère comme sujet.

Ce n'est que dans la mesure où l'enfant peut faire l'hypothèse que le grand Autre ne répond pas, que de cette non-réponse dans le grand Autre où se trouve la mère va se repérer l'objet du désir. Nous voyons ainsi que parce qu'il y a Verneinung, l'enfant peut évoluer vers une demande dès lors qu'il a décollé de l'image comme besoin.

Mais fondamentalement, le passage du besoin à la demande ne vient pas de l'enfant il vient de la mère. C'est toujours dans cet écart entre fonction et fonctionnement, qu'implique le débordement de la mère, que ce décollage pour l'enfant peut se faire.

Cette question permet de poser la question du leurre Car, dans la constitution de la mère comme Autre, ce mouvement de leurre est essentiel, pas seulement pour la mère mais pour l'enfant. Cela suppose de savoir dans quelle mesure la mère va pouvoir abandonner une part de sa jouissance autre entre son corps et le réel de l'enfant au profit d'une jouissance phallique, qui elle, est en dehors du corps de la mère.

C'est à ce prix que la mère sera capable de faire cette hypothèse là : le fonctionnement des fonctions de l'enfant doit déborder ce en quoi elle est elle même la fonction.

D'où l'importance de travailler cet écart situé par Bergès dans le dispositif du schéma optique, propre à métaphoriser ce premier moi présenté de façon mythique dans la Verneinung. D'autre part, ce modèle visualise la relation spéculaire et son nouage à la relation symbolique.

Tout l'investissement libidinal, dit Lacan dans "l'Angoisse" passe par l'image spéculaire : il y a reste, et c'est ce reste que le phallus caractérise, et celui ci ne peut se repérer que sous la forme d'un manque. Ce manque est cerné d'une coupure au niveau de l'image spéculaire, précisément en regard de l'objet a, objet non spéculaire.

La mise en place du jeu de la métaphore paternelle, bordant le manque de la mère permettra qu'adviennent de nouvelles significations venant ainsi limiter la jouissance de "faire un commun - comme un" avec la mère et assurer que le sujet ne soit pas celui qui tendra à se faire ce reste qui ne manquerait pas, venant alors garantir la jouissance de la complétude.

Ainsi nous voyons se dégager comment la symbolisation de l'absence va être cause du désir.

Reprenons ce que dit Lacan lorsqu'il situe qu'après la phase du miroir l'enfant se déprime parce que la mère ne lui obéit pas. Il constate qu'il n'est pas tout puissant.

Cette phase de la désobéissance de la mère, c'est le début de l'écart, de la faille qui va permettre le fonctionnement de l'enfant. Alors il peut y avoir passage entre fonctionnement du corps pris dans la parole à un fonctionnement du corps pris dans le langage écrit. C'est de l'exercice de débordement de cette fonction de la mère par le fonctionnement que sont créées les conditions de l'apprentissage, outil essentiel dans le travail auprès des enfants non lecteurs et autres pathologies de l'apprentissage.

Mais cela suppose, dit J. Bergès que l'enfant puisse tromper sa mère avec sa maîtresse, et ne plus écrire sur le corps de la mère.

La question du leurre étant reposée, supposant l'écart entre la langue maternelle et la capacité de la mère à véhiculer les lois du langage, que reprend encore J. Bergès de la Verneinung ?

Au sens de Freud, nous dit il, la Verneinung nous permet de soulager le refoulé, mais en plus, j'exerce sur le sujet supposé m'entendre, quelque chose de l'ordre d'une tromperie, c'est à dire, je plaide le vrai pour savoir le faux.

C'est là que Bergès introduit la question du nouveau sujet : cette Verneinung, encore faut il qu'elle s'adresse à quelqu'un, à quelqu'un qui m'écoute. Le bon entendeur. Que se passe-t-il si l'on n'entend pas ce que l'enfant dit, ou bien dans le cas de la névrose obsessionnelle, que le sujet soit le seul à ne pas entendre ce que les autres ont entendu ?

L'enfant qui a affaire à une mère savante, mère qui ne laisse aucune place dans le grand Autre à un non - savoir, ne peut parler sous peine d'avoir entendu ce qu'il est interdit d'entendre, à savoir le refoulé.

Ceci suppose encore une fois que la lettre soit tombée du corps de la mère. Donc, nous dit Bergès, la Verneinung n'est pas seulement là pour soulever le refoulé mais aussi pour situer, peut être un peu différemment le sujet et lui permettre de se trouver dans une place conditionnelle. Cette Verneinung peut porter sur ce en quoi la voix porte la parole, mais est également modulée, prise dans la filière de l'articulation. Elle rend ainsi le signifiant moins implacable, moins aliénant que si on le prend seulement du côté de ce qui est entendu. Donc, il s'agit qu'il y en ait un qui écoute. Si personne n'écoute l'enfant, comment persister dans l'hypothèse qu'il ferait d'un nouveau sujet vers qui serait envoyée la négation ?

Quant la Verneinung perd sa qualité symbolique pour déboucher dans le réel, "j'entends des pas" : est de l'ordre de l'hallucination et le rétablissement de l'équivoque "j'entendais pas" permet un jeu entre Verneinung, c'est à dire le symbolique et le réel de l'hallucination. A qui pouvait être adressé ce : "j'entendais pas" qu'entend Bergès, lui.

Quand le signifiant fait un écart phonétique dans les oreilles : j'entends des pas ... J'entendais pas, se pose la question de la lettre dans la mesure où il y a un écart de lettre pour un même phonème.

Et, nous rappelle Bergès, la compétence à utiliser la Verneinung ou bien l'éventualité d'un nouveau sujet, découlerait de ce en quoi la mère a permis ou pas de supposer qu'il existe chez son enfant la capacité à supposer lui même et d'être entendu.

Quel est le rôle de la lettre dans cette articulation de la Verneinung ? Lorsque la chose, "das Ding", va être dite et devient "die Sache", c'est dans cet écart que se fait l'inscription du signifiant. La lettre fait partie du jugement d'attribution ainsi que de ce qu'il reste de la représentation de mots : elle est articulable et inscriptible, donc elle met le corps en jeu.

Si la Verneinung a pour fonction de soulever le refoulement, cette fonction est le produit de la mise en jeu conjointe du phonème et de l'articulation, mais il n'y a rien de visuel dans la Verneinung. Si le fort-da a une fonction dans le refoulement, cette fonction met en jeu un geste : c'est le phonème fort-da conjoint au visuel : ça vient, ça disparaît. Cela rejoint ce que dit Lacan de l'érotisation de l'activité. C'est à dire que c' est l'activité elle même qui est érotisée dans ce type de négation.

La lettre ne peut pas être dissociée de l'écriture, de la trace qui vient s'opposer à l'absence. Tant que la lettre n'est pas prise dans l'écrit, qu'elle ne met pas en jeu cette anticipation qu'est le corps en train d'écrire, rien ne peut s'inscrire de cette lettre.

Jean Bergès insiste sur le jeu de la lettre, lettre tombée du corps de la mère, car si le travail analytique ne se fait pas sur cette lettre, il restera dans l'imaginaire. C'est au moment où cette lettre sera tombée du discours de la mère qu'elle deviendra autre pour l'enfant.

La Verneinung permet également, me semble-t-il, le nouage de la pulsion à la demande : car la pulsion est un concept qui articule le signifiant et le corps.

Au troisième temps de la pulsion, surgit un nouveau sujet : "en tant que la pulsion a pu fermer son cours circulaire, comme le rappelle Lacan dans les "quatre concepts". C'est seulement avec son apparition au niveau de l'autre que peut être réalisé ce qu'il en est de la fonction de la pulsion."

"Quand le bébé vient accrocher une jouissance chez sa mère, cette jouissance éprouvée par la mère ne peut donc être que phallique, et en tant que telle, interdite au sujet mère, sauf pour les mère pour qui il s'agirait d'une jouissance autre, non marquée par l'interdit."

Ce qui est frappant à la lecture du livre de J. Bergès, c'est cette notion d'écart qui vient situer le travail de la Verneinung, et où vient se loger sa dimension opérationnelle :

  • Ecart entre fonction (vicariante) de la mère et fonctionnement de l'enfant.
  • Ecart entre langue maternelle et langue véhiculant les lois du langage et de la parole.
  • Ecart entre la mère et son image.
  • écart entre jouissance autre et jouissance phallique.
  • Ecart entre fonctionnement du corps pris dans la parole et fonctionnement du corps pris dans l'écrit.
  • Ecart entre lettre écrite et lettre lue.
  • Ecart entre "das Ding" et "die Sache" où se fait l'inscription du signifiant et la mise en jeu de la lettre.
  • Ecart entre la perte de la voix de la mère et celle de l'enfant dans le passage à la lecture et à l'écriture qui rejoint ce que dit Freud, à savoir qu'il y a un continuum entre les processus primaires et leur articulation à la pensée, et Bergès fait l'hypothèse que ce continuum passe par la perte de la voix de la mère et de l'enfant dans les apprentissages.

Cet écart signifiant se décline sur différents niveaux et va nous permettre de repérer les enjeux des diverses pathologies, Il semble tout à fait intéressant d'articuler la force opératoire de la Verneinung à ce qui fait écart signifiant, précisément, et de situer tout ce qui va découler de ce moment mythique de la Verneinung, à savoir le fort-da, l'image spéculaire, le troisième temps de la pulsion, la mise en route de la chaîne signifiante et le nouage borroméen.

Jean Bergès nous apprend que le symbolique est toujours premier chez l'enfant, mais l'étude de l'articulation qui rend possible l'efficace symbolique chez celui ci, ce qu'il va entendre de la Verneinung chez sa mère pour développer la sienne propre (c'est à dire ce en quoi la mère est refoulante), nous permettra peut être d'avancer sur les traces de Jean Bergès, traces à partir desquelles nous essaierons de suivre le sujet dans sa parole et ses apprentissages.

La Verneinung, en tant que pouvoir d'évocation, va situer le sujet dans son adresse à l'Autre.

Notes
Bibliographie