Que nous enseigne l'enfant sur la structuration du sujet ?
Journées sur "Le Sujet"
Auteur : Marika Bergès-Bounes 14/01/2009
Je pars de la consultation d'un père et de son enfant de 10 ans qui "oublie" de faire pipi et rentre mouillé chaque jour : où y a t'il du sujet ? Quand cet enfant, très gêné, parle de sa "honte" (il ne parle de son énurésie à personne et cache ses vêtements souillés) ? Quand il dit sentir son envie d'uriner mais qu'il attend et qu' "après c'est trop tard" ? Quand il éclate en sanglots incoercibles au moment de la consultation où le père évoque la séparation d'avec la mère, 5 ans auparavant ? Chagrin encore actuel dont il ne peut rien dire puisqu'il n'a jamais posé de question sur cette séparation. Il semble que la place de cet enfant ne soit pas constituée, qu'il a à la frayer, puisqu'il n'a pas eu pour ses parents une place d'objet dont il aurait pu se soutenir pour être sujet. Il a pourtant représenté un enjeu pour chacun d'entre eux, mais n'a pu être inscrit dans un désir commun : en effet, il a été nommé Jules Yann. Jules comme sa mère le désirait, Yann comme le souhaitait son père... Il est le produit bancal de ces deux désirs qui "louchent", de ces deux prénoms accolés puisque ces parents déjà divisés, dans une séparation annoncée, n'ont pu renoncer, chacun de leur côté, à ce qui les menait dans leur histoire individuelle. Sa place d'objet, produit du désir sexuel du père et de la mère, a été, en quelque sorte éludée et sa place de sujet en est affectée, dans un "dysfonctionnement corporel" et un effacement du "je".
Qu'entendons-nous par sujet ? Sujet de l'inconscient ? Sujet pure coupure ? Manifestation symptomatique ? Sujet par rapport à un objet ? Sujet pour un autre ? Sujet de l'énonciation qui passe par le non, la Verneinung ? Sujet du désir ? Le sujet qui doit advenir ("wo es war, soll ich verden") ? Le sujet travaillé par le futur antérieur ? ("je n'aurai pas été celui qui...")
Pour Jean Bergès - puisque S.Thibierge m'a demandé d'exposer les interrogations de J.Bergès sur la naissance du sujet, la question du sujet et de la psychanalyse de l'enfant -, c'est dans l'échange entre l'hypothèse précoce de la mère (ou de celle qui en tient lieu) que son enfant est un sujet, et la relance motrice de l'enfant - qui est première, ce que Jean Bergès appelle le "débordement" de la mère par l'enfant - que l'enfant est précipité comme sujet par cet objet qui le constitue. C'est par le débordement de sa motricité que l'enfant se signale, se manifeste à la mère qui a fait depuis toujours dans sa tête l'hypothèse que son enfant a un statut de sujet (c'est ce qu'il appelle la "clinique de l'hypothèse") : l'inscription dans le désir des parents fait exister l'enfant comme aliénation, bien avant la phase du miroir qui va la relancer et la phalliciser.
J. Bergès consacre une grande énergie à ce thème du "débordement" : l'immaturation des fonctions du nouveau-né - à laquelle la mère se substitue entièrement dans les premiers mois pour qu'il puisse vivre - n'exclue pas le fonctionnement : ainsi très tôt, si le nouveau-né entend du bruit, et que ce bruit s'arrête (la voix de la mère par exemple) l'enfant regarde dans la direction de ce qui ne se produit plus dans les oreilles : il anticipe donc par sa posture ce qui vient à manquer : anticipation visuo-motrice. Le débordement par le fonctionnement de l'enfant, sensoriel, tonique, compétent à fonctionner dès la naissance, surprend ainsi la mère dans les brusques mouvements vers l'arrière de l'axe du corps de l'enfant quand il est dans ses bras, les retournements inattendus sur la table à langer, les "changements de plan entre l'auditif et le visuel, du tonique au moteur, du sommeil à l'éveil, des cris au calme". De même, J. Bergès relève souvent comment un très jeune enfant dans les bras de sa mère - où l'on pourrait supposer qu'il est bien et que rien n'y manque - peut solliciter du regard ou de la voix un troisième personnage dans un jeu de "coucou" ou de séduction extérieur à elle, qui la prend à rebours. Ce qui échappe ainsi très tôt à la mère, retournements toniques intempestifs, oeillades infidèles ou même symptômes précocissimes comme le refus du sein ou les difficultés d'endormissement, vient ruiner pour la mère l'illusion de l'harmonie, de la perfection à deux, et amène, par cet écart, la possibilité d'un tiers, d'une coupure, et, partant, l'inscription symbolique de l'enfant comme sujet. En somme, dans cette immaturation motrice foncière - à laquelle la mère supplée, ce qui la rend toute puissante - tout mouvement ou intérêt inattendu et nouveau fait figure d'autre, de tiers, de sujet pour elle.
Le fonctionnement de l'enfant déborde donc de la mère, la relance par sa posturomotricité, en même temps que la mère sollicite la motricité et le corps de son enfant, mais cette posturomotricité de la mère crée de l'anticipation chez l'enfant parce qu'elle est interrogative, "pas mécanique ou affirmative", elle fait appel chez l'enfant : "c'est l'interrogation du mouvement de la mère qui suscite de la demande chez l'enfant [...] l'activité de l'enfant est la mise en acte de l'hypothèse d'un savoir que la mère lui suppose".
Ce mode interrogatif - dans la posturomotricité et dans le discours de la mère est essentiel puisqu'il n'obture rien - la mère n'est ni toute puissante, ni toute savante mais au contraire, ouvre l'enfant aux possibles en lui supposant un savoir et en l'inscrivant tout de go comme sujet.
Cette inscription symbolique a déjà eu lieu dans la tête de la mère et du père dans la majorité des cas : l'enfant est attendu, anticipé, nommé, inscrit, il a déjà une place symbolique : "ce que Lacan apporte, c'est qu'il faut compter jusqu'à trois : c'est ce tiers qui introduit l'enfant au symbolique d'emblée. Non seulement parce qu'il a été parlé avant sa naissance dans la famille, le social, mais aussi parce que ce qui va être mis en jeu par la mère est de l'ordre d'une anticipation, d'une hypothèse. Car dans son discours à l'enfant, c'est une hypothèse qu'elle fait, à savoir qu'il comprend ce qu'elle dit, qu'il en connaît un bout de ce qu'elle raconte ; en somme, elle lui fait le crédit d'entendre. [...] La mère ne lance pas seulement l'objet voix, elle se lance elle-même dans la phrase qu'elle adresse à cet enfant [...] c'est dans les bruits de la tétée, de la toux, des sphincters, des cris ou des pleurs que la mère va peu à peu inscrire la structure de la langue maternelle, qui ne véhicule pas que les obligations de la phonématique ou les scansions de la syntaxe, mais aussi et surtout la langue que porte la voix du sujet parlant, sujet désirant : désir référé à la métaphore paternelle. Langue maternelle qui parle du père [...]. La mère anticipe une réponse dans la forme interrogative qu'elle donne à sa phrase, c'est là l'essentiel. Cette phrase est la démonstration de la supposition que l'enfant a quelque chose à entendre, quelque chose à répondre. Cette phrase, bâtie sur une syntaxe interrogative, est essentiellement hypothétique. [...] si le discours de la mère n'est pas hypothétique, elle ne laisse aucune place dans le lieu d'où elle parle [...] la mère qui, au lieu de l'Autre, émet une voix affirmative ou impérative, dépouille l'enfant de sa capacité à être sujet [...] l'hypothétique est lié au symbolique car anticipateur et supposant chez l'enfant un sujet entendant ; autrement dit, dans l'hypothétique, la mère crédite l'enfant d'un savoir, elle ne lui propose pas du savoir, elle lui demande ce qu'il sait". (J. Bergès. Le corps dans la neurologie et dans la psychanalyse. Leçons cliniques d'un psychanalyste d'enfants Erès 2005). Elle lui suppose donc un Autre.
La mère inscrit donc les bruits du corps de son enfant dans la logique de son discours, dans ses signifiants, elle leur donne sens ainsi ; mais la forme interrogative de ses propositions, de ses adresses, laisse en retour à l'enfant la place d'une réponse qui marque déjà son inscription de sujet.
