Psychanalyse de l'Enfant et de l'Adolescent

 
  • Imprimer
  • Envoyer

Mythe et transmission

Auteur : Françoise Bernard 14/06/2009

Bibliographies Notes

L'intérêt du mythe est toujours autant d'actualité. Sa dimension symbolique s'appréhende dans une décentration du temps et de l'espace, le "in illo tempore", pour sans cesse remettre au travail l'imaginarisation du "trou noir" de l'origine, et ainsi cerner le réel.

On peut y répérer trois temps logiques :

  1. Enrichir la capacité imaginative rendue possible au troisième temps de la pulsion par le pôle hallucinatoire de satisfaction, qui met en place les représentations, travail d'autant plus nécessaire à l'heure actuelle vu l'appauvrissement du monde imaginaire intérieur.
  2. Mettre à distance le pulsionnel.
  3. Faire le lien de manière "oblique" entre l'histoire de chacun et celle des autres, à travers un mythe fondateur qui rassemble les questions de l'origine, de la mort, de la sexualité, de la loi, ainsi que de l'importance de la parole tenue et de la dette.

Mythe et transmission.

C'est à partir de ma pratique et de ma place d'analyste que je propose quelques réflexions sur un dispositif de parcours au sein de l'institution scolaire. Il s'appuie sur une éthique analytique et s'inscrit dans la transmission d'un mythe.

Comment l'interprétation d'un mythe peut- elle transmettre une réflexion sur son mythe personnel, ses valeurs, ses repères et soutenir le risque du désir et de la parole.

Comment la présentation d'un mythe au coeur d'un dispositif pédagogique de réflexion en groupe sur l'élaboration de son parcours et de ses projets personnels et scolaires peut-elle permettre qu'une parole d'analyste puisse, dans le transfert, faire pièce à une indifférence affichée, voire ressentie, d'un certain nombre d'adolescents, puisse permettre qu'une violence certaine s'exprime autrement que dans la mise en scène d'un échec scolaire.

Je situe ma démarche dans un processus complexe, en mouvement et articulé en trois temps logiques, que je mentionne sans les développer ici.

Il s'agit pour des étudiants, des élèves, des personnels éducatifs d'interroger son parcours de vie, professionnel, scolaire, personnel, de trouver ses repères et ce, en groupe.

Dans le cadre scolaire, un enseignant, un membre du personnel éducatif est présent tout au long du dispositif. L'équipe pédagogique accompagne de prés ou de loin ce processus. Je souligne ici le rôle premier de ces enseignants, de ce personnel éducatif, et bien entendu de ces chefs d'établissement, qui questionnent le devenir des élèves et prennent le risque de la mise en place de ce dispositif dans leur classe. C'est grâce à ces quelques-uns, que cette expérience peut, depuis des années, être mise en place et évoluer.

Ce travail s'inscrit par ailleurs dans des programmes régionaux de réussite scolaire-ce thème de réussite étant l'un des signifiants pédagogiques les plus usités et parfois mis en interrogation.

Sous-jacente à ce dispositif, une méthode s'appuie, à plusieurs reprises et sous différentes formes sur un mythe, celui du Labyrinthe, de Thésée et du Minotaure. Je n'en évoquerai ici qu'un aspect.

Puisque nous parlons de transmission, il n'est pas sans intérêt de savoir comment ce mythe m'a été transmis.

"Un jour, un grand-père bienveillant dit à sa petite fille, qui jouait à la marelle : "Demain, je t'offrirai un palet". La petite fille rêve d'un palais enchanté et d'un grand-père souverain du royaume. Le lendemain, il lui offre un palet bien plat pour qu'elle puisse mieux jouer à la marelle. Elle reçoit ainsi en transmission insue - l'équivocité du signifiant, l'importance accordée à un jeu immémorial, et la déception liée à l'existence d'un objet réel -Nous le savons, ça n'est jamais ça !

Des années plus tard, cette petite fille devenue grande, introduit à l'Université , dans le cadre d'une U.V , une réflexion sur le jeu de la marelle pour permettre à ses étudiants de dire dans un parcours préinscrit et diversifié leurs différentes approches de la vie, chacun retrouvant sa singularité dans ce jeu universel. Le deuxième tour de ce jeu de la marelle fait ouverture et conduit à élaborer un dispositif de parcours, s'appuyant sur le mythe du Labyrinthe.

De quel mythe s'agit-il ?

Brièvement : Thésée affronte le Minotaure et, victorieux, ressort du Labyrinthe grâce au fil d'Ariane, il devient roi d'Athènes succédant à son père.

Transmission de ce mythe

Chacun connaît ce mythe. Il a été repris par de nombreux écrivains, de Plutarque à Apollodore, chacun en donnant sa version, plus près de nous Michel Leiris, Marguerite Yourcenar, Borges...la revue du Minotaure, à laquelle Lacan a participé.

Quelques mots sur le mythe, extraits de mon livre "Le Parcours et le Projet", aux Editions d'Organisation, en collaboration avec R. Simonet : "Intemporel, invérifiable, le mythe n'est pas pour autant récit désordonné. En effet, le mythe est organisé. C'est une histoire structurée, avec des personnages, comportant un début, des étapes, une fin. Via l'organisation des signes, un certain sens se met en route. Comme le dit Pierre Grimal, le mythe "dessine une image, un symbole, si l'on veut, d'une réalité qui serait autrement ineffable".

Chacun interprète ce mythe du labyrinthe

Je n'ignore pas l'intérêt de la remarque de Charles Melman reprenant le texte de John Scheid dans "Les trois Leçons : Lacan et les anciens"

"Dans le mythe du labyrinthe, dans la mesure où Ariane est venue offrir à Thésée un fil qui ne pouvait plus, du fait du labyrinthe, que venir se recroiser lui-même, sans pouvoir rencontrer la chaîne qui aurait permis leur union heureuse, eh bien, Ariane offrant à Thésée ce fil les condamnait du même coup à ne jamais pouvoir se rencontrer (c'est triste ... mais c'est beau !)".

Je reprendrai le mythe autour de quelques signifiants.

Je vais en déployer brièvement quelques uns : la parole et ses lois, le Minotaure comme représentant du Réel, l'inscription dans une filiation, la question du père mort et le thème de la parole non tenue.

Les discussions qui s'engagent sur ce thème font émerger que cette parole a deux poids deux mesures et qu'il y a des paroles qui n'engagent en rien, d'autres affirment qu'on ne peut pas dire les choses gratuitement et ne pas les tenir. Les discussions font entendre ce dont a si bien parlé Jacqueline Légaut dans Les lois de la parole (éditions ERES)

En ce qui concerne le labyrinthe et le Minotaure : reprenons, par exemple, le texte de Virgile cité dans "Le Métier de Zeus : mythe du tissage et du tissu dans le monde gréco-romain" de John Scheid et Jesper Svenbro. "... Le Labyrinthe, lieu plus "symbolique" qu'"architectural" est un espace associé au tissage : Jadis en la Haute Crète, écrit Virgile, on dit que le Labyrinthe recélait un parcours tissé (textum... iter) de murs aveugles et l'ambiguïté fallacieuse de mille chemins, où les marques d'une route se rompaient sur une erreur qu'on ne discernait pas et d'où l'on ne pouvait revenir. Telle la parade où les fils des Troyens entrelacent (impediunt) leurs pas et, par jeu, tissent (texunt) des échappés et des combats "".

Dans cette version, nulle mention du Minotaure.

Dans d'autres versions, comme celle d'Euripide, le Minotaure est désigné comme un être à la double nature, sans plus de commentaires.

Or, il me semble que l'énigme du Minotaure fait métaphore d'un trou noir à propos de cette rencontre. Le Minotaure, n'est-ce pas rencontrer l'altérité en soi ? Ne court-on pas, comme le remarque Alain Bellet, un risque mortel dans la rencontre avec une part de nous-mêmes qui nous expose à disparaître. N'est-ce pas la problématique du narcissisme que le mythe permet de déployer sur le plan imaginaire ? La métaphore du Minotaure ouvre sur un insu qu'il faut maintenir afin de signifier qu'il n'y pas de connaissance bouclée et donc pas de groupe qui se referme sur lui même autour d'un objet bien identifié. Le Minotaure peut ainsi apparaître comme signifiant le trou du Réel, la Chose.

Ainsi, par exemple l'interprétation d'une jeune ado de 16 ans qui met en scène la maladie - représentée par le minotaure - la malade et Ariane.

Il y eut en classe une lecture avec trois élèves, elle en était le souffleur.

Ce type de création qui peut surgir au cours de ces journées de réflexion est scandé par les remarques interrogatives, admiratives, pertinentes, les discussions, les silences, les rires.

La transmission de la dette ou la question du père mort.

Thésée oublie de mettre la voile blanche, signe de sa victoire contre le Minotaure et le père croyant que son fils est mort se jette dans la mer qui depuis porte son nom. Thésée devient roi d'Athènes et, comme nous le savons, fondateur de la démocratie.

Je me souviens de la remarque de cet adolescent : "S'il faut tuer son père pour devenir Roi, Ah ça non !", et de la discussion qui s'en est suivie sur ce que peut signifier le fait de passer à l'âge adulte et qui interroge la question du père mort.

Nous nous rendons compte comment le prêt d'un mythe permet d'être au plus près de son mythe personnel.

Je citerai ici J. Lacan" Le mythe individuel du névrosé" et son sous titre 'Poésie et vérité dans la névrose.'

Il existe, à l'intérieur de l'expérience analytique, quelque chose qui est à proprement parler un mythe....

Le mythe est ce qui donne une forme discursive à quelque chose qui ne peut pas être transmis dans la définition de la vérité' et ,... 'Dans le processus de la parole, la dimension de la vérité ne s'approche que d'une façon mythique'.

La mise en parole et la mise en scène de ce mythe.

Il est parlé et non pas lu. C'est une énonciation, située dans le processus de la parole et du langage.

À la différence de la lecture, un texte parlé fait entendre, comme nous le savons, l'énonciation ,l'hésitation, l'accent mis sur tel ou tel signifiant.

Ce mythe est conté une première fois, et le lendemain, dans un deuxième tour, il est conté par un membre du groupe qui avec sa position subjective, avec les signifiants qu'il emploie, transmet autre chose. A qui s'adresse-t-il ou elle, cet(te) élève ? En tout cas, le silence avec lequel il ou elle est écouté(e) reprend le silence avec lequel le mythe avait été écouté une première fois. Il lui donne une autre dimension qui met en interrogation, en abyme, les signifiants évoqués la veille ; une prosodie, un rythme vont apparaître. Un processus de symbolisation de l'Imaginaire et du Réel se met en place.

Les interprétations ne manquent pas de souligner le caractère pour le moins duel, biface des personnages, le Minotaure est-il victime ou méchant ? Thésée, un héros, certes mais défaillant, Ariane donne un fil mais trahit son demi-frère, Minos, un roi sans parole. Il n'y a pas de héros pur mais des figures qui suscitent la réflexion et le débat.

Ou bien, comme le disait un jeune sur un ton d'évidence "le labyrinthe, ce sont les rencontres, c'est le père, c'est l'ami qui trahit, c'est l'amour impossible" ....

Marie-Claude Blais, Marcel Gauchet, Dominique Ottavi, dans leur livre "Conditions de l'éducation", ont souligné la difficulté de l'imaginaire à l'école. "De manière générale, la connaissance, le savoir, la culture, ne font plus rêver - et c'est une perte dramatique pour l'école. Le pouvoir d'évocation qui les habitait s'est évaporé ; la promesse d'évasion qu'ils véhiculaient les a désertés. Le phénomène est pris dans une crise plus large de l'imagination... Elle ne se limite pas à l'école, loin s'en faut, mais elle la touche de plein fouet".

Venant d'un lieu autre que l'école, la proposition d'un parcours labyrinthique soutenu par l'énigme d'une rencontre du Minotaure fait émerger souvent des réflexions intéressantes, voire d'actualité:

Dans son livre "Les troubles du comportement : où est l'embrouille ?", Jean-Marie Forget écrit : "Dans l'inhibition, l'enfant cherche à préserver par son conformisme un rapport à son entourage qui soit sans aspérité, "aseptisé", alors qu'il étouffe du même coup son propre élan et l'affirmation de son désir. Par cette opération, il évite toute contradiction qui surgirait de l'incompatibilité de ses voeux avec les exigences et les attentes rêvées de son entourage. Il n'y a pas ici de contradiction puisque le sujet l'élude ; il n'y a pas de souffrance, ni de symptôme à proprement parler. L'enfant étouffe son désir et il est ainsi inhibé."

Cette fiction qui leur est proposée, les élèves s'en emparent comme support à leur parole.

Mises en scène du mythe.

Récemment, une adolescente, qui dans une classe met en scène son rejet de l'école, souligne ce qu'elle appelle son indifférence à ce que les adultes peuvent offrir.

Lors de la proposition de réinterpréter le mythe, d'en écrire le scénario et de le jouer, elle écrit en un temps limité un texte à quatre personnages où se dit sa capacité de réflexion, et son talent d'écriture.

A ces adolescents on ne peut demander de s'expliquer de front, poser des questions "pourquoi tu es mal dans ta peau", "comment tu vois ta sexualité", "comment tu vois ton avenir,", "ton parcours scolaire, universitaire".

Quel serait l'effet de paroles trop frontales face à ces ados abouliques, inhibés, souvent dans le refus, la violence, l'opposition, en conflit au niveau institutionnel. Quel serait l'effet d'un "qu'est-ce qui ne va pas ?".

Il leur est proposé d'interpréter le mythe, ils s'en emparent, le mettent, en espace, en parole, en rap. Ils produisent de l'Imaginaire et du Symbolique. La représentation de situations parfois conflictuelles, parfois d'une apparente banalité laisse apparaître des problématiques individuelles et de groupe, personnelles et sociales qui peut avoir des effets mobilisateurs face à une situation bloquée.

En remobilisant la parole par l'invention et le jeu, on recrée de l'un dans une autre modalité ; les jeunes s'expriment plus activement, ils se reconnaissent autres que les images qu'ils donnent à voir ou qu'ils reçoivent de l'autre. 'Je me reconnais autre ' écrit cet élève de troisième d'une classe de collège de banlieue, en rupture de scolarité.

Quant à l'enseignant ou moi-même, nous nous gardons d'interpréter.

Dans ce parcours labyrinthique, je soulignerai ici la question de la position subjective. Ces adolescents mettent en jeu une interrogation subjective qu'ils soutiennent. Il me semble qu'il n'y aurait pas cette production de signifiants chez eux s'ils ne se savaient pas soutenus dans leur énonciation, et s'il n'y avait pas la mise en place d'un cadre rigoureux, énoncé et tenu.

Sans conclure, je souhaiterais souligner l'enjeu de ce travail, celui d'inscrire le mythe sur les deux axes de la transmission :

  1. La transmission au sens où Dominique Desveaux l'a abordée : être en situation de passeur.
    Un certain nombre de problématiques mises au travail, en élaboration de signifiants : ainsi la transmission intergénérationnelle - de l'aîné au cadet, du père au fils - et, ce qui l'accompagne, la problématique de la dette, de la parole et de ses lois, de la rencontre, du choix et la notion du Réel et de l'Impossible.
  2. Le deuxième axe de la transmission renvoie à ce qu'il en serait de la courroie de transmission : il y a, il peut y avoir - sans que cela relève de l'automatisme - remobilisation de l'échange face à une situation bloquée, parcellisée.
    Je suggère une hypothèse par rapport au retrait oppositionnel de certains ados. Ces trois journées de séminaire peuvent délier les langues et faire tissage entre la trame des signifiants de l'enseignant, les miens, et la chaîne des paroles des élèves. Paroles qui, comme des navettes, vont constituer un motif collectif brodé ou tissé, chaque fois différent, jamais achevé, courant toujours le risque de voir se briser le fil de la voix.

L'enseignant était déjà reconnu par les élèves comme un homme ou une femme de parole. Est-ce que mon départ fait trou dans ce tissage ? - et permet que quelque chose continue ? De quelle façon ce motif tissé, troué, va t-il continuer à se tisser avec d'autres enseignants? La toile sera t-elle assez forte, pour soutenir le désir de chacun? N'est-ce pas ce que souligne cette adolescente : "Pourvu que ce ne soit pas un conte de fée !" Et cet autre élève : "L'espoir d'être sauvé nous anime, cette chaleur sans laquelle nous ne pourrions vivre, il est dur de rêver, je continue d'espérer, grâce à eux.".

Ce "grâce à eux", nous pouvons l'interpréter comme concernant également ces adultes, ces analystes, ces éducateurs, qui encore et toujours cent fois sur le métier remettent leur ouvrage.

Il reste à chacun d'entre nous à inventer son propre motif et à poursuivre et la réflexion et l'invention.

Notes
Bibliographie