Les symptômes ne sont plus des symptômes
Auteur : Jean-Marie Forget 18/11/2008
Par ces propos je voudrais attirer votre attention sur le fait que souvent les manifestations de souffrances de chacun ne sont plus organisées comme nous sommes habitués à les concevoir, comme des symptômes à proprement parler, où un sujet tient compte de sa souffrance et demande de l'aide pour obtenir un soulagement de cette souffrance.
Dans un symptôme, nous souffrons d'une contradiction entre ce que nous désirons faire et les obstacles extérieurs ou intérieurs que nous rencontrons dans la réalisation d'une satisfaction. Pour qu'une telle configuration se produise, il faut, bien entendu, qu'un obstacle soit pris en compte dans le psychisme d'un sujet pour que surgisse la contradiction.
L'état actuel de permissivité que véhicule le discours social n'entretient pas pour chacun les interdits intérieurs qui imposent dans la vie sociale de différer la recherche d'une satisfaction immédiate, et qui ordonnent le caractère insaisissable de l'objet du désir qui nous anime. Bien au contraire, le logique actuelle du discours social, voire familial, entretient l'illusion que l'objet de satisfaction serait directement et immédiatement accessible, que ce soit par le biais de la consommation ou par celui de la technologie.
Si le sujet ne consent pas aux limites qui le structurent intérieurement, quand il n'est pas psychotique, le praticien peut faire le constat qu'il se cogne dans le réel à des obstacles qui lui servent de butées, et qui peuvent être la maladie, un accident, un traumatisme ou un risque de mort. Dans ce cas, la contradiction et la souffrance qui sont inhérentes à la dimension du symptôme se manifestent non pas dans le psychisme du sujet mais entre le sujet et ce qui vient faire butée dans son entourage, avant qu'il ne puisse s'approprier ses propres repères, dans le meilleur des cas.
1- Quand l'adulte est interpellé.
Je vous propose l'exemple d'un adolescent. Il vient à la demande pressante de sa mère qui l'accompagne. Les jours précédents il a mis le quartier à feux et à sang après une déception sentimentale. Ivre et désespéré, il a tout cassé dans l'appartement de sa mère - les parents étant séparés - puis il a dégradé des éléments de la voirie et des voitures en stationnement dans la rue. Les pompiers et la police sont intervenus. Il s'est échappé à temps et s'est réfugié chez des amis où sa mère a retrouvé sa trace.
Quand je les rencontre, le mère étant présente, je propose de commencer notre entretien en commun - car je suppose qu'elle-même ou que les proches ont une responsabilité partielle dans la crise actuelle -, il refuse obstinément et violemment. Ce qui me conduit à en passer par ses exigences, à lui reconnaître une position de maître vis-à-vis de ma pratique et de mon savoir faire. Je le vois donc seul. Il me parle alors sans réserve, et sans s'interrompre, de la violence dont il se sent l'objet, ballotté par les passions et les jalousies réciproques de ses parents séparés et des autres membres de la famille. Son discours est un discours de révolte passionnée dans lequel je n'ai pas la possibilité d'intervenir. Il me prend à témoin de ses maux, sans que j'aie le loisir de manifester autre chose que des mouvements de tête ou des grognements pour assurer ses propos de ma présence attentive. Il me semble intarissable. J'en viens toutefois à lui proposer, à un instant où il reprend son souffle, de le revoir le lendemain pour reparler de tout cela. Il s'apaise alors, et de son regard fait le tour de mon bureau, s'arrête sur les rayons de livres de ma bibliothèque et prend un air préoccupé pour me dire son embarras : scolarisé en terminale, il a en fin de semaine une interrogation qu'il n'a pas préparée. Il a besoin pour cela d'un livre qu'il n'a pas pu acheter : "Cinq psychanalyses" de S. Freud. Il me demande alors si j'ai ce livre dans ma bibliothèque et s'il peut me l'emprunter. Je lui prête donc l'ouvrage - qu'il me rend quelque temps plus tard -, et nous débutons ainsi nos entretiens.
Cet exemple illustre l'exigence que rencontre l'adulte quand l'adolescent s'adresse à lui pour manifester sa souffrance - une souffrance non structurée - pour en permettre la structuration en une demande. L'interlocuteur de l'adolescent est sollicité et mis à l'épreuve dans sa structure d'être de parole plutôt que dans le savoir rattaché à sa fonction ou dans sa compétence supposée. On pourrait dire que l'adolescent s'adresse à l'Autre comme à une instance symbolique, tout en se méfiant du pouvoir imaginaire dont pourrait user cet Autre s'il en venait à manier l'arbitraire du symbolique. Cette défiance à l'égard de l'Autre supposé non fiable, révèle bien le type de difficulté que rencontrent actuellement les jeunes. Le terme de "récusation" que nous employons à propos de leurs manifestations correspond bien à la recherche d'une instance symbolique dont ils ne consentent pas à ce qu'elle exerce l'autorité. Ce lien du sujet à l'Autre fait supposer que le sujet confond dans ce rapport l'imaginaire et le symbolique, comme s'ils étaient en continuité et qu'il se protège des aléas de cette continuité supposée.
Nous pouvons repérer ce qui suscite cette défiance à l'égard de l'autre dans un exemple clinique qui me semble un exemple princeps.
2- Quand l'Autre est jouisseur.
Alexandre, 16 ans, est venu consulter avec son père et à l'initiative de celui-ci, pour un échec scolaire liée à une timidité massive. Au sortir du premier entretien mené en commun, Alexandre lui vole du haschisch. Le père me téléphone, scandalisé de ce vol, et me demande ce qu'il doit faire. Dans cet appel, le père d'Alexandre associe trois démarches : il m'informe du vol de son fils, il me demande mon appui pour le sanctionner et m'avoue implicitement sa propre consommation de haschisch.
Nous voyons ici que l'adolescent a été privé du recours à la parole par la défaillance de la position symbolique du père. L'impossibilité de recours à la parole, ou plus exactement la récusation de la parole, est à distinguer des différentes distorsions de la parole dont nous connaissons les effets dans la constitution des névroses. Ce n'est pas ici que les propos du sujet sont déformés par l'interlocuteur, c'est que la légitimité même de la parole est mise en cause. L'adolescent recherche dans son père un être de parole, c'est-à-dire assumant un manque, du fait que son rapport à l'objet est médiatisé par le langage. Là où il cherche un père, il rencontre un adulte qui jouit du réel d'un objet et qui court-circuite ainsi la médiation de la parole et la référence à l'inter-dit. Là où il cherche un appui bienveillant pour adresser et faire entendre sa parole, il constate que la dimension de la parole est bafouée. Alexandre ne trouve pas chez son père une parole fiable qui puisse l'inciter à différer ses satisfactions. La toxicomanie du père parasite le fils dans son rapport au plaisir car il transgresse la loi instituée, qu'il est censé faire respecter.
Nous voyons bien comment l'adolescent a utilisé l'initiative du père à le faire consulter pour dévoiler sa toxicomanie et l'impasse dans laquelle il se trouve. Le recours à la mise en scène du vol révèle qu'il était impossible à l'adolescent de dire cette toxicomanie sans risquer de disqualifier son père. Cette impossibilité de parole est à l'origine de nombreuses formes de mises en actes que nous constatons dans le monde actuel. Et c'est seulement la réintroduction d'une instance symbolique, comme nous l'avons vu dans l'exemple précédent qui permet de réintroduire de recours à une parole fiable.
3- Rester étranger à soi-même.
Nous pourrions commenter cet exemple de bien des manières, mais pour suivre le fil de nos réflexions ici, nous pouvons essentiellement souligner :
- Un adolescent cherche les gages de la légitimité d'un père dans un vol. Il pourrait se révolter, provoquer celui-ci ou l'affronter. Il n'en fait rien. C'est par un vol, qui est une transgression de la loi, qu'il tente de réintroduire un interdit qui faisait défaut à son père. La transgression de la loi devient une manière de faire appel à la moralité du père. Le vol peut se comprendre comme un appel à la moralité ! C'est dire qu'il nous faut être prudents avant de juger le sens profond d'une telle mise en acte. Alexandre aurait pu se montrer manipulateur, demander à son père du haschisch, par une parole malhonnête. Ce n'est pas le cas. Ce qu'il cherche par la mise en scène, ce n'est pas la drogue, c'est d'introduire la référence à l'interdit, comme condition de toute parole.
- Ensuite, l'adolescent ne veut pas reconnaître la portée symbolique de sa mise en acte. S'il dévoile dans le même temps la toxicomanie du père et sa défaillance symbolique, il ne veut pas admettre en parole le sens que lui révèle le commentaire de celui qui en est témoin. Alexandre réduisait ce vol à une banalité. C'était une occasion, parmi d'autres, de s'approvisionner en produit. Il n'accepte aucune compréhension immédiate de cet acte et sa détermination impose d'être respectée, car il menace de mettre un terme à l'entretien. Le sens de ce qu'il manifeste doit lui rester étranger et il tient à ce caractère d'altérité en n'acceptant pas de reconnaître la portée de ce qu'il montre ainsi. S'il insiste pour que le sens lui reste étranger, c'est que cette mise en acte est la mise en scène de sa division intérieure. Ne pas pouvoir compter sur le soutien d'un père pour parler amène Alexandre à mettre en scène sa division intérieure, cette division sur laquelle il ne peut chercher un appui dans son intimité.
Il est essentiel pour l'adolescent que les témoins respectent cette altérité, en un premier temps, puisqu'elle représente la division intérieure sur laquelle il n'arrive pas à compter pour parler. Si celui ci met en scène une part de son intimité sur laquelle il ne peut pas compter pour parler, il n'est pas possible de le forcer à entendre le sens, alors qu'il n'en a pas les moyens, dans l'immédiat. Si on le force et si on ne respecte pas ce manque de moyens par un commentaire trop direct ou par une interprétation, on le précipite dans le passage à l'acte, on le fait "sortir de ses gonds" comme le dit le langage courant, il s'éjecte d'une position insupportable où il est réduit à rien, il se suicide par exemple, ou il fugue. C'est une véritable impossibilité qu'il est important de respecter en un premier temps. L'impossibilité de l'enfant ou de l'adolescent, pour un temps, de comprendre ce qu'il montre de lui-même fait qu'il risque un passage à l'acte si sa mise en scène n'est pas prise en compte comme telle.
Nous voyons la complexité de cette manifestation qu'on nomme "acting-out" et le côté trompeur de ce terme. Ce n'est pas un acte véritable au sens où il serait un choix personnel du sujet. Il est plus juste de dire que c'est une ébauche d'acte, une mise en scène, un "geste" qui fait allusion à ce qui ne peut pas être dit et qui n'est pas encore pensé. Il faut réintroduire et respecter le temps de penser. Si nous nous référons au travail de J. Lacan sur le temps logique (1), nous nous trouvons au "temps de voir", il s'agit d'introduire le "temps de comprendre" pour permettre "l'instant de conclure", qui est le temps du symptôme à proprement parler.
4 - Une recherche de légitimité.
Nous voyons tout de suite trois points fondamentaux
- La mise en scène s'adresse à un témoin qui est en position d'observateur, ou de regard. Les proches, ou ceux qui sont des interlocuteurs dans la vie sociale - particulièrement ceux qui sont concernés par l'enfant ou l'adolescent - se trouvent sollicités, comme témoins, à leur corps défendant, et ils se trouvent démunis, sans savoir comment réagir. L'insistance avec laquelle ils se trouvent sollicités est à la mesure du désarroi initial de l'adolescent, trahi auparavant par la défaillance symbolique de l'adulte. Ils sont l'objet de ce qu'on désigne du terme de "transfert sauvage" qui nécessite quelques précautions pour s'en dégager et pour en permettre une orientation vers une écoute disponible et adaptée.
- Dans cette mise en scène, l'enfant ou l'adolescent manifeste une partie de son identité, mais
- il ne veut rien savoir de ce versant de son identité, et ce non savoir doit être respecté, en un premier temps. Par contre, il charge le témoin de cette mise en scène du savoir qu'il refuse de s'approprier. Et c'est là une autre difficulté de ces manifestations puisque l'adulte est censé deviner (2) ce qui concerne l'adolescent, ce qui rend toute parole inutile, puisque l'adulte "sait" désormais. Cette situation stigmatise les difficultés habituelles de parler des adolescents, que J. Bergès avait très finement analysées.
Les adultes qui sont en position d'autorité pour lui dans la vie sociale sont particulièrement exposés à se trouver ainsi chargés, à leur insu, d'un "transfert sauvage" , chargés d'un savoir qu'ils sont censés assumer à la place de l'adolescent. A la différence du symptôme qui suppose un sujet supposé en comprendre le sens pour le patient, l'acting-out est "l'amorce du transfert"(3), ou le "transfert sauvage"(3) puisque le patient est persuadé que l'autre "sait" pour lui, devine ce qui lui est inconscient, puisqu'il vient de le mettre en scène et que, lui, ne veut rien en savoir. Le patient "se débarrasse"(3) des marques de son identité, pour que l'autre les décrypte à sa place, sans les précautions d'une demande d'aide du transfert, où le patient reconnaît comme sien l'embarras où le piège son symptôme. Le transfert sauvage il s'agit, dit J. Lacan, "de le domestiquer, comme on fait entrer l'éléphant sauvage dans l'enclos, ou comment on fait tourner le cheval en rond dans le manège"(3).
Cette manifestation, par la coupure qu'elle met en scène, - où le sujet tient à maintenir étranger à lui-même ce qu'il livre ainsi -, est un témoignage direct de ce défaut d'appui de l'adolescent sur la division subjective d'un interlocuteur. On voit encore ici que la contradiction inhérente au symptôme siège dans "l'entre-deux", dans l'écart entre le sujet et le témoin.
5 - Assurer l'interdit.
Les aménagements stratégiques que peuvent trouver les adolescents en difficultés nous montrent bien que c'est le recours à l'interdit qu'ils recherchent. Pierre était initialement en rupture scolaire. J'ai aidé ses parents à se dégager des attentes idéales qu'ils entretenaient à l'égard de leur fils. Les affrontements violents entre le père et le fils me semblaient difficilement compréhensibles jusqu'au jour où j'ai découvert que le père était bègue, ce qu'il s'efforçait de masquer par certains comportements de prestance. Les provocations du fils le prenaient toujours de court et déchaînaient en lui des bouillonnements intérieurs difficilement contrôlables et explosifs. Il n'arrivait pas à trouver une fermeté appropriée à la sollicitation. Une fois les crises initiales passées, lors d'une année scolaire où cet adolescent reprenait progressivement pied, une censure s'est curieusement instituée. En début d'année, Pierre a été sanctionné et privé de son téléphone portable que le préfet. Passé le temps où la sanction devait s'appliquer, il n'a manifesté aucune velléité de récupérer cet objet. Les parents se sont beaucoup étonnés de ce comportement, en se gardant d'intervenir. C'était donc plus important pour Pierre de rester sous le coup d'une sanction symbolique que de récupérer l'objet confisqué. Il trouvait là le tranchant d'une sanction qui faisait défaut à l'autorité du père, dans une mise en scène sociale, "dans un entre-deux".
6 - Rechercher la subversion du symptôme.
Ces exemples illustrent des temps particuliers des manifestations de souffrances des adolescents. Ils témoignent de la défaillance antérieure de l'autorité symbolique des adultes. Ils témoignent de l'attente des adolescents d'une adresse symbolique fiable pour apprendre à se familiariser avec leurs propres marques, et pour structurer leur parole.
Nous voyons que souvent ces manifestations se situent dans un temps logique antérieur à celui qui préside à la structuration d'un symptôme à proprement parler. Ils se situent au temps de voir et non à l'instant de conclure (4), et ils ne peuvent être considérés comme des symptômes déjà constitués.
Il s'agit de prendre le temps de la mise en place de la position symbolique d'un interlocuteur pour assurer l'adolescent qu'une parole est possible. Celui qui se trouve l'adresse d'une telle manifestation se trouve éprouvé dans la structure de son rapport à l'objet de son désir, dans ce qui le structure dans sa parole même. C'est la structure de son discours propre qui témoigne de sa dé complétude, et non son silence.
Dans ces manifestations, la dimension du symptôme qu'est la contradiction se situe dans l'entre-deux, comme la souffrance, puisque c'est le témoin qui souffre ou qui est préoccupé par les manifestations de l'adolescent, à sa place.
C'est en ce sens que j'ai proposé d'identifier les manifestations de souffrances ainsi mises en scène dans le clivage de l'entre deux comme des "symptôme-out", c'est-à-dire de relever qu'elles sont structurées comme des acting-out, sans qu'il s'agisse de mises en actes à proprement parler et que ces mises en scènes sont des mises en scène de traits imaginaires ou symboliques (5).
Il reste que le travail du psychanalyste consiste à saisir où se situe dans la manifestation de souffrance, qui est présentée souvent comme une "gêne", un "malaise" ou un "trouble", la césure du symptôme qui passe par un endroit bizarre. Il s'agit de faire surgir la portée subversive du symptôme à proprement parler et que le sujet puisse se l'approprier. Nous avons vu qu'ici la césure est dans un "entre-deux", qui témoigne de la mise en scène de la division subjective du sujet, mais aussi de l'Autre sur laquelle le sujet n'a pas jusqu'alors réussi à trouver un appui.
Notes :
(1) Lacan J., "Le temps logique et l'assertion de certitude anticipée", in Ecrits, Le Seuil, Paris, 1966, pp.197-214./p>
(2) Bergès J., "Adolescents impasse", in Psychanalyse de l'enfant, Paris, Clims, 1989, tome 2, n°6, pp.47-50.
(3) Lacan J., L'angoisse, séminaire de l'année 1962-63, séance du 23 Janvier 1963, Edts A.L.I., Paris, 1996, 429 p.
(4) Lacan J., "Le temps logique et l'assertion de certitude anticipée", in Ecrits, Le Seuil, Paris, 1966, pp.197-214.
(5) Forget J.-M., L'adolescent face à ses actes et aux autres, Eres, Ramonville Ste Agne, 2005, 207 p.
