Les adolescents symptômes d'une différence récusée
Auteur : Jean-Marie Forget 26/07/2003
Le monde adulte se trouve berné en ce que l'objet du désir de chacun ne serait plus reconnu comme fondamentalement inaccessible, renaissant de ses cendres, mais qu'il pourrait être cerné par la technicité ou accessible par l'économie, voire consommable.
La consistance du rapport des hommes et des femmes s'en trouve considérablement modifiée. Hommes et femmes ne visent plus des objets sexuels distincts, de leurs places respectives différentes, mais se trouvent participer, au même titre, à la quête d'un objet accessible. La positivation d'un tel objet a comme effet de lui faire perdre sa fonction de représentation d'un manque que le sujet s'efforce indéfiniment de combler, et suggère l'illusion qu'une liquidation de ce manque serait possible. Hommes et femmes se trouvent partenaires de la quête d'un objet d'une même consistance, leur lien à l'objet devient identique, et le rapport entre eux se réduit de ce fait à un rapport homo-sexué. Ils ne sont plus confrontés à une altérité dans les ratages de leur rapport sexuel, mais sont prisonniers d'une alternative, d'être successivement acteur ou objet de cette consommation.
L'enfant se trouve implicitement et logiquement invité à partager d'une manière ou d'une autre cette perversion des échanges.
Toutefois, l'enfant n'est pas seulement tributaire de ce type de relations. Il est le produit de la sexualité de ses parents, et la marque d'une perte en tant que : 1 homme + 1 femme = 1 enfant, soit 1 + 1 = 1 et non 2. De ce fait, l'enfant présentifie une perte comme marque de la sexualité et comme témoignage d'un rapport impossible au réel de l'objet du fait du recours à la parole, du fait qu'il parle.
Si dans son jeune âge, l'enfant peut s'accommoder de la participation proposée à la perversion des échanges, c'est au prix de la mise à l'écart de sa subjectivité qui resurgit régulièrement lors de crises, d'à coups déconcertants sinon violents pour l'entourage et qui semblent incompréhensibles. C'est alors l'occasion de demandes d'aide psychologiques qui sont adressées au clinicien. L'adolescent est confronté à ceci autrement puisqu'il accède à une sexualité dont l'enjeu va lui poser problème. Il se heurte à l'écart existant entre la structure de la sexualité présentifiant la perte et l'économie actuelle qui récuse celle-ci en garantissant une jouissance sans limite.
L'adolescent s'accommode mal de cette situation, du fait de l'insistance de la puberté qui dans le réel du corps indique la consistance de la sexualité. Cette présentification de la perte et de la différence que véhiculent les ébauches de sa subjectivité se trouve récusée par le monde adulte puisqu'elle met en cause l'économie positivée de son mode d'échange. Les élans de la subjectivité de l'adolescent sont "récusés" et non "refusés" par le monde adulte, ce qui correspondrait à une forme de prise en compte de celle-ci. L'adresse de l'adolescent, où celui-ci met à l'épreuve sa subjectivité, ne rencontre pas la prise en compte de la subjectivité d'un autre qui le conduirait à faire l'expérience de ses propres marques, qui le conduirait à s'entendre affirmer, à s'entendre parler, à s'entendre choisir, et à se retrouver, ou non, dans ses affirmations, dans ses paroles, dans ses choix.
La récusation de la différence que l'adolescent reçoit du monde qui l'entoure a comme effet de rejeter la dimension même de sa parole, de taxer d'illégitimité de qu'il manifeste de lui-même, qu'il ne peut réaliser que dans l'après-coup d'une adresse à l'autre. Cette récusation de la parole contraint à des mises en scènes de celle-ci, voire à des passages à l'actes et à des violences diverses.
C'est dire comment l'économie actuelle, marquée de la positivation de l'objet donne une charge et une portée particulière aux adresses de l'adolescent à l'égard du monde adulte. Ces adresses visent à ce que soit prise en compte la différence dont l'adolescent se trouve structurellement être la présentification alors que cette économie la récuse, et qu'elle en a évacué la représentation. Par son initiative, par l'insistance de sa puberté, par l'élan de sa subjectivité, l'adolescent se trouve mettre en cause ce qui fait la mesure des échanges actuels, qui est l'exclusion de la différence. Le climat actuel de racisme, qui souligne l'insupportable de cette différence, en fournit l'exemple au quotidien.
L'adolescence consiste pour le sujet à deux pas structurels conjoints : celui qui concerne la mise en jeu de son identité propre qui est initiatique, et celui qui tient à la mise en cause logique de la structure actuelle du lien social, marqué du déni de la différence et qui charge le franchissement de l'adolescence d'un enjeu qui n'est pas de son fait.
On peut en saisir trois conséquences :
- L'impasse que peut rencontrer l'adolescent quand la récusation sociale de la différence rend impossible la reconnaissance de sa parole et le contraint à la pente logique de la mise en acte,
- La charge particulière de cette adresse de l'adolescent à l'égard de l'adulte sollicité dans la structure même de sa subjectivité. La reconnaissance de la dimension de la parole est un temps logique de constitution de la subjectivité même.
- L'exigence est particulière pour ceux qui sont les interlocuteurs des adolescents, puisqu'ils sont sollicités à la fois dans leur subjectivité, mais aussi dans la rigueur de la place qu'ils occupent dans le social vis-à-vis des adolescents.
