La question du symptôme chez l'enfant
Conférence à Recife - Novembre 2008
Auteur : Marika Bergès-Bounes 20/01/2009
La question du symptôme chez l'enfant amène des interrogations dont je serai contente de débattre avec vous. Et plus que de théorie freudienne ou lacanienne exhaustive, je parlerai clinique.
Nous ne pouvons que repartir de la fonction de compromis du symptôme, (Inhibition, symptôme, angoisse, Freud, 1926) compromis sur lequel Lacan a insisté après Freud : le symptôme aveugle et masque en même temps, on ne voit que lui et on ne sait pas ce qu'il exprime, tout à la fois : "il va dans le sens d'un désir de reconnaissance, mais ce désir reste exclu, refoulé", dit Lacan, avant d'affirmer que le symptôme "vient du Réel, il est le Réel".
Aurait-il une fonction différente chez l'enfant et chez l'adulte ? Et comment amène-t-il l'enfant à consulter, puisqu'on sait bien que, dans la quasi-totalité des cas, la demande est du côté des parents, pas de celui de l'enfant. J. Bergès et G. Balbo parlent même de "non demande" : "l'enfant ne formule à l'analyste aucune demande et se rend souvent auprès de lui contre son gré, ignorant tout des buts d'une cure mais tenant à sa souffrance dont il tire jouissance pour renforcer son sentiment de toute puissance : l'enfant est le maître de la jouissance". Le symptôme aurait-il changé au gré des mutations socio-familiales, comme on l'entend si souvent dire, ce qui déterminerait une nouvelle conduite de la cure et déplacerait notre position d'analyste ?
Comme on le sait, Freud, à part le petit Hans, n'a pas parlé de psychanalyse d'enfants, Lacan très peu.
C'est en 1932, que M. Klein publie son livre La psychanalyse des enfants, thérapie verbale qui apparaît donc autour des années 30, alors que "l'enfant dans l'adulte" et la sexualité infantile ont toujours été au coeur de la théorie analytique classique.
Ce paradoxe demeure car nombre de psychanalystes n'ont hélas, jamais écouté un enfant de leur vie dans leur pratique professionnelle, leur intérêt se limitant à "l'enfant dans l'adulte" dans les cures...
Ce symptôme de l'enfant qui amène les familles à consulter, symptôme tout puissant qui bouscule famille et école, quelle en est la teneur et l'enjeu ?
Est-ce de la maltraitance ? de la jouissance ? de l'impertinence, c'est-à-dire une manière, pour le sujet de l'inconscient, de se manifester ? d'être sujet en disant "non" de cette façon ? de dire son désir, tout en le laissant exclu ? pour l'enfant, de questionner le rapport que chaque parent entretient avec le phallus ?
En tout cas, c'est ce symptôme qui mène la danse et qui nous mène, nous aussi analystes d'enfants, tant la pression sociale et familiale est rude, dans une intervention qui ressemblerait davantage à de la psychothérapie qu'à de la psychanalyse, si nous ne sommes pas vigilants. C'est un reproche qui nous est facilement adressé : les analystes d'enfants seraient davantage dans la réparation, l'adaptation, la normalisation, l'envie de faire cesser ou d'atténuer le symptôme, plus que dans l'écoute du discours de l'enfant, de ses associations, de ses signifiants. Notamment avec les symptômes scolaires si répandus actuellement, tous les "dys" (dyslexie, dyspraxie, dysphasie) qui mettent tout le monde dans un état d'urgence alors qu'on sait bien que le temps de l'école n'est pas celui de la thérapie.
D'autant que l'enfant est dans la dépendance des parents, et aussi en situation d'apprendre, c'est-à-dire dans l'obligation de faire passer leur jouissance avant la sienne, dans l'acquisition des apprentissages notamment.
Cette dépendance de l'enfant aux parents peut amener des symptômes dans un rapport direct, inversé ou réactionnel à la situation familiale : les symptômes peuvent même apparaître comme des signes de "bonne santé" par rapport à la pathologie ou aux embarras de certains parents. Le symptôme de l'enfant, ne serait-il alors que l'écho des turbulences familiales ? Notre premier travail d'analyste consiste donc à mettre en question les interprétations déjà faites, à les écouter, les interroger, car les symptômes de l'enfant prennent sens pour les parents en fonction de leur propre histoire.
La mère de Noé, 8 ans, en CE1, consulte pour les sévères troubles des apprentissages de son fils ; malgré 3 ans d'orthophonie, il ne sait pas lire, ne reconnaît pas les sons, ne connaît pas sa date de naissance, ne se repère pas dans le passé-présent-futur. Il n'a aucun copain et semble déprimé : pâle, les larmes au bord des cils, il ne parle pas, ne répond pas. A chaque question, il regarde silencieusement sa mère, comme s'il attendait qu'elle réponde à sa place ou s'il lui demandait du regard l'autorisation de répondre - ce qu'il ne fait pas. Il est dans une sidération muette.
Quand je demande à la mère si elle a des hypothèses sur les difficultés de Noé, elle me répond sans hésiter : "Oui, j'en ai deux ! Il y a une mauvaise entente entre mon mari et moi et Noé est pris là-dedans... comme s'il était le bouc émissaire malgré lui... comme s'il était le buvard de ces problèmes... parce qu'il est témoin... mais il ne dit rien, rien ! Et nous, on est tellement violents en paroles ! La deuxième hypothèse, c'est que je suis trop attachée à lui et lui à moi... j'accède à tout ce qu'il demande, il a rien à faire, mon mari dit qu'à peine il demande, je le fais... mon mari est un peu jaloux, il dit que je suis plus attentive au désir de Noé qu'au sien... mais ça fait longtemps que j'ai plus de désir pour lui, le sexe ça m'attire pas... mes parents, ils faisaient pas attention à nous et ma soeur et moi on les a surpris plusieurs fois... ça me déplaisait que mon père touche ma mère... j'étais jalouse... je détestais ça... je sais pas à quelle place j'aurais voulu être... ma mère qui était embrassée par mon père ou mon père qui caressait ma mère... Moi, je voudrais que notre ménage ne soit pas à la dérive, mais y'a plus rien entre nous... ça ne dérive pas, ça coule !" : première rencontre avec une mère qui parle tout de suite de sa sexualité et de celle de la génération d'avant comme explication à l'inhibition intellectuelle de son fils, évoquant à l'envers la libido sciendi de Freud. Proximité mère-fils repérée par la mère, fréquente chez les enfants non lecteurs qui restent l'objet de la mère et lui laissent tout le savoir. "Passion de l'ignorance", comme le disait Lacan, chez ces enfants, qui, en vérité, protègent leur mère en la laissant toute puissante du côté du savoir, ne s'en accaparant rien. Ces enfants non lecteurs peuvent être des "chevaliers de leur mère", "des soldats des signifiants de la mère", vouant leur énergie à masquer l'insupportable de la castration de la mère.
Il est évident que ce sera le travail analytique de l'enfant et, en parallèle celui de sa mère, qui permettra ici peut-être à chacun d'occuper une place plus dégagée de ces enjeux familiaux passionnels.
Les bénéfices secondaires ("il fait ça pour nous embêter", "il fait ça pour qu'on s'occupe de lui") ne sont que latéraux, mais peuvent alourdir le tableau.
Il s'agit là d'un premier modèle du symptôme, le modèle névrotique chez l'enfant. On y retrouve la même logique que dans les autres formations de l'inconscient, le lapsus, l'acte manqué. Mais ce modèle de symptôme est souvent pris dans une configuration plus large, il n'est pas rare de voir arriver les familles avec des bilans biologiques, ORL, visuels ou neuropsychologiques (dyslexie), où de multiples facteurs se conjuguent ou se contrarient ; d'où la nécessité d'une investigation clinique fine, à l'écoute des signifiants de chacun.
Il est d'ailleurs intéressant de noter qu'actuellement, en pédopsychiatrie, il n'est plus question de symptômes mais de "troubles" dans les classifications internationales, ce qui permet de s'en tenir à une description objective des difficultés et d'escamoter toute théorie sous-jacente, nommément la théorie psychanalytique. Il n'y a plus de névrose, de psychose, mais des "troubles" : "troubles des apprentissages", "troubles des conduites", "troubles envahissants du développement"... Exit le symptôme comme Freud en a parlé.
La réduction du symptôme à un "trouble" implique alors qu'il ne s'agit plus d'interroger la place d'un symptôme dans l'économie psychique d'un enfant, mais de le faire disparaître, d'où le succès grandissant des thérapies comportementales ou des médicaments (ritaline chez les enfants hyperactifs par exemple).
Par ailleurs, la place du corps dans les symptômes chez l'enfant n'est-elle pas prévalente, plus insistante ? Énurésie, encoprésie, hyperactivité, troubles des apprentissages où la participation et l'érotisation du corps sont évidentes : le corps de l'enfant nous sollicite, nous aveugle, nous fascine : "plus je vois, moins j'écoute, plus j'entends moins je regarde, c'est un des embarras de la psychanalyse chez l'enfant", disait J. Bergès pour lequel le discours de l'enfant était prioritaire.
Pour Lacan, le symptôme est "la nature propre de la réalité humaine" ; Ch. Melman, lui, insiste sur "le culte du ratage" : "nous sommes attachés au ratage représenté par le symptôme" [...] "Ce qui pour nous fait union, c'est le symptôme, c'est le malaise". Le symptôme serait donc l'expression du ratage qui nous fonde et aurait un statut d'écriture à déchiffrer.
Comment donc considérer cette marque de l'insu qu'est le symptôme, qui protège un fonctionnement bancal mais où la jouissance a sa place dans l'inconfort même ? Le symptôme ne vient-il pas manifester comment "du sujet" peut être repéré et peut être subjectivé ?
Car le sujet est déjà là pourvu que quelqu'un vienne soutenir l'hypothèse du sujet chez lui, l'hypothèse que l'analyste a à faire dès la première rencontre avec l'enfant. J. Bergès a beaucoup insisté sur cette "clinique de l'hypothèse" : la mère fait l'hypothèse très tôt que son enfant est un sujet : elle est débordée par la posturo-motricité de son enfant - pourtant totalement immature -, surprise par ses retournements inattendus, ses intérêts à autre chose ou à quelque un d'autre qu'elle-même ; ce qui, très tôt, lui échappe de son enfant - ce peut d'ailleurs être des symptômes précoces, (refus du sein, difficultés d'endormissement, etc...) qui l'étonnent, venant ruiner pour elle l'illusion de la complétude avec son enfant et amener, par cet écart, une coupure, du tiers, et, partant, l'inscription symbolique de l'enfant comme sujet.
Les manipulations médiatiques actuelles visent à effacer ce statut de sujet de l'enfant : nous sommes "sommés" dans les institutions, de le mesurer, de l'étiqueter ("hyperactif", "dyspraxique", etc.), de le victimiser dans un glissement de la pathologie au handicap (l'enfant reconnu "handicapé", va bénéficier d'aides scolaires ou financières).
Mais la pratique analytique avec les enfants nous apprend toujours la même chose, quel que soit le symptôme, c'est-à-dire la persistance des interrogations autour de la mise en place de la subjectivité et le travail de l'inconscient. Travail qui passe par "l'association libre" de l'enfant et qui devient possible dès lors que l'enfant accepte de faire une demande en son nom - ce qui spécifie la position psychanalytique - l'inquiétude de l'entourage l'ayant amené à consulter dans un premier temps.
On pourrait avancer que, répondre à la demande des parents, nous mettrait dans une position de psychothérapeutes - nous serions ainsi instrumentalisés, mis au service de la norme, de la disparition du symptôme et de l'adaptation sous ses formes scolaire, familiale, sociale... Alors que supposer une demande chez l'enfant, faire l'hypothèse qu'il est capable d'en faire une en son nom, serait du côté de la psychanalyse puisqu'elle mettrait l'enfant aux prises avec ses associations et le travail du signifiant. Ce qui spécifie la position psychanalytique, c'est d'écouter la parole de l'enfant, en lui supposant une place de sujet.
Est-ce une illusion de penser qu'on peut faire de la "psychanalyse pure" avec l'enfant, embarrassé par les attentes et les angoisses de ses parents à son endroit ?
Le discours de la plupart des enfants dans la cure va à l'encontre de cette hypothèse, puisque, à partir du moment où ils sont d'accord pour rencontrer un analyste, ils se laissent aller à l'association libre, qui est pour Lacan "la forme verbale sous laquelle apparaît le désir" et que J. Bergès et G. Balbo définissent ainsi : "la libre association a comme fonction de permettre ce battement où émerge dans la parole le sujet de l'inconscient... elle suppose l'existence d'un langage relatif au savoir insu" (in Psychothérapie d'enfants, enfant en psychanalyse. Erès 2004).
Au-delà de la demande souvent normative de leurs parents, les enfants viennent poser leurs questions à un analyste : comme le dit Ch. Melman, "voir un analyste leur donne un domicile".
C'est pourquoi le passage par le jeu, les objets ou le dessin, nous apparaissent souvent comme esquivant la parole de l'enfant : un peu comme si ces médiations constituaient un détour qui précisément les éloignerait de ce "domicile", les interventions de l'analyste risquant alors de n'exprimer que ses associations à lui, analyste. Peut-être, plus qu'avec les adultes, faut-il se méfier ici des sirènes de l'imaginaire de l'analyste, destinées à tenter de réduire le vide qu'il ne supporte pas chez l'enfant, dans une position transférentielle maternante, dans l'illusion de combler et d'être comblé : nourrir le symptôme de sens pour escamoter le manque qui nous constitue, au lieu d'écouter mot à mot le discours de l'enfant, en somme de donner la primauté au symbolique. Car le travail avec la parole est toujours possible : avec les enfants tout petits, les parents peuvent, dans un premier temps, venir exprimer leurs embarras : ainsi Mathieu, 3 ans et demi, arrive à la consultation, adressé par l'école et accompagné de ses parents : "il a un gros retard de langage, on ne le comprend pas, il fait semblant de parler". Il a la mélodie du langage mais peu de mots y sont reconnaissables, et par moments il est écholalique. Par moments aussi, il a un jargon imprévu, rapide et totalement incompréhensible. L'école parle pour lui de "retard", de "décalage", de "bizarrerie" et se pose la question d'un établissement spécialisé. Il n'y a aucun interdit, aucune limite, aucune règle, n'écoute rien ni personne : "c'est un petit sauvage", disent les parents, au bord de la séparation, fatigués, débordés par son anorexie et ses insomnies, s'en rejetant mutuellement la faute.
Des rencontres parents-enfants hebdomadaires sont mises en place pendant 3 mois environ : très vite le langage de Mathieu va s'installer, le sommeil s'améliorer, l'opposition céder : "Avant, tout son être était en opposition, on ne pouvait pas le toucher, il est sorti de sa bulle", disent les parents. Très vite aussi, il va trouver un objet transitionnel qu'il apporte en séance, un nounours rose. Ces rencontres sont l'occasion pour les parents de s'affronter sur tout très violemment, la séparation est sans cesse imminente, les injures vont bon train ! Mathieu va et vient dans la pièce, file aux toilettes de temps à autre, dit peu de choses mais écoute. Il écoute notamment la séance où le père parle de la mort de son propre père dont le deuil n'a jamais été fait : "tout s'est arrêté ce jour-là", dit-il, père qui porte encore la montre et la sacoche de son père. Il me demande une adresse d'analyste pour lui et va dans la semaine consulter de son côté. A la séance suivante, Mathieu demande à me "parler seul" et laisse ses parents médusés dans la salle d'attente... Il m'a apporté un gâteau et la thérapie individuelle commence par cette déclaration d'amour : "tu sais que je t'aime fort ! C'est ma maman que je t'aime !". Mouvement transférentiel indéniable, dans une confusion de pronoms compliqués qui pourrait être qualifiée de lapsus. Thérapie verbale commencée avec les parents et l'enfant, continuée avec l'enfant seul, une fois lâchés les deuils et les secrets de famille, le père ayant pu prendre sa place de père avec le travail de deuil de son propre père.
Les mouvements transférentiels des parents sont essentiels en psychanalyse d'enfant, mais comment donner la parole à l'enfant et à quel moment ? Ici, c'est Mathieu qui en a décidé, se mettant ainsi, tout seul, en place de sujet : "wo es war, soll ich verden", là où c'était, je dois advenir", comme le dit Freud.
