Psychanalyse de l'Enfant et de l'Adolescent

 
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L'enfant et le savoir

"Je sais pas... c'est ma mère qui sait..."

Auteur : Marika Bergès-Bounes 24/01/2005

Bibliographies Notes

Cette phrase répétée à l'envi par tous les enfants (*) qui viennent consulter pour des difficultés à lire et écrire : "Je sais pas... c'est ma mère qui sait...", montre sans cesse que ces enfants sont divisés quant au savoir : le désir d'apprendre n'est pas le leur, ce sont les autres qui en tiennent lieu, quasiment contre l'enfant qui, lui, n'en veut rien savoir et rien s'en approprier. Ces enfants non lecteurs mettent à mal le savoir des autres, parents, éducateurs, rééducateurs, analystes, ils résistent à la proposition du code, à l'acceptation de la transmission, au jeu de la lettre. Qu'est-ce qui résiste là ? Quelle inscription refuse de se faire ? Pour faire jouir quel Autre ? Où est le "sujet" qui lit ? En tout cas, pas dans l'acte de lire où il met en échec tous ceux qui veulent pour lui et à sa place.

Le discours de Capucine, 11 ans, est exemplaire à cet égard : "On est venu pour faire un test pour la lecture, pour la concentration, je sais pas moi, c'est mes parents qui savent mieux que moi. Au début, on a cru que c'était la vue, on a mis des lunettes mais les lettres se mélangeaient ; mais finalement c'est la respiration, alors on est en train de faire de la sophrologie... et aussi on va chez une psychomotricienne, et elle a dit que ça allait beaucoup mieux."

"- Oui, mais vous, qu'en dites-vous ?"

"- Je sais pas, moi... Il faut demander à ma mère... Je demande beaucoup plus d'efforts que les autres pour arriver à ces résultats-là..." Cette dernière phrase, à la syntaxe apparemment maladroite, peut-elle être entendue comme une confusion je-autre, ou plutôt ce "je" ne marquerait-il pas l'apparition fugace du sujet, la "belle" entrouvrant les volets dont parle Lacan dans la leçon 10 du Séminaire XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse. En effet, Capucine semble convoquer ophtalmologiste, orthophoniste, sophrologue, psychomotricienne, enseignante, parents, sans jamais être présente - sauf dans ce "je"-là ; elle les fait venir, s'agiter, penser, faire des hypothèses à son endroit, mais elle, où est-elle ? Que veut-elle dans cette quête qu'on pourrait qualifier d'hystérique ? "Che vuoi ?" Où est le sujet de l'énonciation ? Capucine qui dira aussi, mi-admirative, mi-agacée, à sa mère, toute-puissante en savoir : "Oui, mais toi, tu es plus qu'un dictionnaire !"

Les enfants en panne avec la lecture révèlent leurs positions à l'égard du savoir et leur dépendance à l'égard du savoir de l'autre. Ils nous permettent de nous rendre compte, étant donné la qualité de leur discours, qu'il ne s'agit en rien d'un lien présupposé entre les difficultés de la parole et du langage et l'incapacité à lire.

De sorte que, lorsqu'on veut envisager les mesures à prendre dans la perspective, sinon d'une vraie prévention, mais plutôt d'une détection précoce de ces embarras d'apprentissage, on s'aperçoit qu'il ne s'agit pas seulement de mettre l'accent sur les défauts de la parole ou du langage, mais que la question est beaucoup plus complexe : elle peut se poser en effet dès la grande section de maternelle ou dans les premiers mois du CP, où l'on peut repérer la difficulté de l'enfant à quitter la maison, la mère, sa voix notamment, à renoncer à être unique pour accepter la loi de l'école et la maîtresse pour tous : perte de la "chose" que le jeu de la lettre ne peut égaler pour lui. Les consultations précoces parents-enfant peuvent contribuer à ce que chacun approche sa place - y compris la maîtresse comme tiers - et que l'enfant accepte les lois de la transmission en accédant à la castration symbolique.

Le non-lecteur a affaire à la connaissance - c'est-à-dire à la dialectique entre la connaissance par la lecture et la passion de l'ignorance. Il ne s'agit pas de méconnaissance, c'est-à-dire des effets du refoulement supposant un insu actif de ce qui est su et constituant au bout du compte un hommage au refoulé qui peut faire retour.

Il ne s'agit donc pas chez le non-lecteur d'un avatar de la "spaltung", ou clivage psychique du sujet, inhérente au fait qu'il s'agit d'un sujet parlant, de ce que le langage suppose le meurtre de la chose, mais des effets de cette "spaltung" sur le statut de la lettre en tant que celle-ci serait un vestige de ce meurtre.

Or la clinique nous montre que c'est dans la dimension de son rapport au statut de la lettre chez la mère, supposée contenir toutes les lettres sans exception, et dans la mesure où la mère non seulement est au lieu de l'Autre mais l'occupe en fait en entier, sans aucun manque, que l'enfant non lecteur se campe comme pourvoyeur insatiable de la complétude de la mère.Au lieu de se constituer comme le signifiant du manque dans cet Autre, signifiant phallique, au contraire, abandonnant toute perspective de leurre, il apparaît comme un soldat du phallus de la mère - soldat voué à la défaite et à la soumission devant l'horreur de l'angoisse concernant la castration de la mère, soldat désubjectivé.

Notre tentative de compréhension de la clinique des non-lecteurs pourrait s'exprimer ainsi : de même que le refoulement et l'inconscient qui lui coexiste impliquent qu'il y a un savoir sans sujet, et que c'est là la conséquence du refoulement primordial, de même chez les enfants non lecteurs sommes-nous obligés d'admettre une connaissance sans sujet dans un refoulement secondaire qui provoque un évitement, un déplacement de cette connaissance toute attribuée à la mère.Le processus ayant abouti à l'émergence d'un savoir sans sujet ayant été l'objet d'une telle satisfaction - ou d'une telle jouissance -, il est en somme étendu non plus seulement au savoir mais à la connaissance. Tant que celle-ci est l'apanage exclusif de la mère, le sujet sur ce point est à l'abri de la perte de jouissance qui découlerait du retour du refoulé. Il s'agit là d'une hypothèse qui laisserait libre la discussion sur la qualité particulière du refoulement chez ces enfants.

Notes

(*) extrait d'un article paru dans le Journal Français de Psychiatrie sur "Ce que nous apprennent les enfants qui n'apprennent pas", Éd. Eres.

Bibliographie