L'enfant autonome et ses paradoxes
Auteur : Dominique Ottavi 13/06/2009
Professeur en Sciences de l'Education à Caen et chargée de séminaire avec M. Gaucher et M.Claude Blais en philosophie politique de l'éducation à l'EHESS,
Dominique Ottavi insiste sur la différenciation de deux signifiants : l'individualisme qui est exacerbation du narcissisme tandis que l'individuation permet une ouverture à l' esprit critique et plus tard à la citoyenneté.
La querelle des Pédagogues et des Républicains réactive la distinction entre connaissance et savoir. A l'endroit d'une pédagogie présentée comme un "prêt à penser", D. Ottavi a le talent de nous conduire à revisiter la question de l'autorité et à repenser les conditions d'une transmission des savoirs.
L'enfant autonome et ses paradoxes.
Le thème rebattu mais qui continue à devoir être repensé figure dans les instructions officielles, dans les ouvrages de vulgarisation à usage des parents...
L'idéal de rendre autonome l'enfant, de l'émanciper des servitudes diverses qu'il subit est ancien, ses racines plongent dans les Lumières et au-delà. Il s'inscrit aussi dans l'institution scolaire française dès sa fondation, et là gisent des ambiguïtés qu'il faut lever.
Pour schématiser, cet idéal est alors double :
- citoyen : une éducation publique politique vise à former le citoyen d'une démocratie, ce qui passe par l'individu émancipé des dogmes religieux (laïcité), de l'ignorance et de la passivité, et même de la toute-puissance des parents qui ne sont plus les seuls à éduquer l'enfant.
- et psychologique : avec l'éducation nouvelle qui s'appuie le plus souvent sur la psychologie de l'enfant (jusqu'à Henri Wallon par exemple) apparaît le souci du développement. S'il en découle plus de confiance dans les activités spontanées de l'enfant et un souci de le mettre "au centre" du processus éducatif, ces changements sont au fond compatibles avec les premiers idéaux de l'école publique : le but reste de produire un adulte actif et autonome, ouvert au savoir et au changement.
Dans les doctrines qui se répandent sous l'appellation (floue) de méthodes nouvelles il y a cependant l'idée que l'enfant peut nous révéler des surprises, que son développement peut ouvrir de nouveaux possibles, que le progrès futur réside dans l'expression des potentialités libérées de l'enfance (voir La libération de l'enfant d'A.Renaut).
Il est présent sous ces 2 formes dans les débats éducatifs du XIXe-XXe siècles : les Instructions Officielles actuelles et les débats contemporains qui héritent d'un siècle d'éducation publique (politique) et d'éducation nouvelle (psychologique), malheureusement, c'est souvent dans la confusion et l'amnésie.
Même dans les sciences humaines il y a hésitation autour de cette notion : Arlette Farge décrit la pauvreté de l'Ancien Régime avec une sorte de complaisance envers la liberté des enfants de la rue. (L'enfant dans la ville, petite conférence sur la pauvreté, Bayard, 2005)
Quand Arlette Farge parle de vie quotidienne ce sont les jeux, la rue, la nourriture, etc., les détails en somme, ou ce qui passe inaperçu et qu'elle veut réévaluer : le peuple et l'enfant sont des dominés. Opprimés, ils doivent s'émanciper.
La vie humble dans l'ombre avec sa créativité les rapproche et l'historien la remet à l'honneur. On a la nostalgie d'une autonomie perdue, qui allait de soi...
Attention :
On a tendance aujourd'hui, notamment les dits "pédagogues" et "républicains" à opposer les deux visions de l'autonomie de l'enfant dans une guerre entre partisans du savoir et défenseurs de l'enfant.
Or, il ne faut pas confondre le discours sur l'autonomie et la réalité du sort qui est réservé aux enfants. En particulier, la dénonciation de l'"enfant-roi", pour justifiée qu'elle soit dans certains cas, ne doit pas masquer que les problèmes éducatifs de notre époque ne viennent pas de conditions excessivement bienveillantes d'éducation. Si c'était vrai, on pourrait à bon escient "restaurer" l'autorité, les anciennes méthodes, la discipline, l'effort...ou bien le travail précoce et l'immersion dans la vie sociale.
Ni dans l'école, ni dans la famille ni dans la société en général l'enfant n'est un roi. Il exprime par son comportement les incohérences des adultes.
Il faut donc se méfier du "retour", comme si l'éducation oscillait dans un mouvement de balancier.
Il y a en fait une crise de cette notion en même temps que sa nostalgie. Mais la notion d'autonomie est complexe et sédimentée.
L'idéal d'autonomie aujourd'hui révèle qu'on attend de l'enfant qu'il effectue son éducation.
On compte sur l'autonomie dans l'apprentissage, en particulier et on se heurte à la disparition du sens et de la curiosité : le gap est on ne peut plus profond entre enfant et adulte de ce point de vue.
Il faut pour le prendre en considération changer de point de vue et considérer les nouvelles conditions de l'éducation, postmodernes si l'on veut.
Le nouveau contexte de l'enseignement nous pose un défi qui correspond au constat empirique des difficultés croissantes de l'école et de l'enseignement. Alors même qu'en dépit de tout ce qu'on peut déplorer des progrès ont été faits dans la prise en compte de l'enfant et qu'il y a un gros investissement éducatif, à une époque qui ne conteste plus la nécessité de savoir et où on parle de "bataille de l'intelligence", de "société de la connaissance", on se demande comment entrer dans l'apprendre, non plus comment y progresser.
- On constate une perte de l'intérêt pour le savoir et même du désir de savoir. Refus parfois, plus qu'incapacité d'apprendre. Problème de la "transmission".
- Non respect de l'adulte et de sa fonction
- Troubles de l'attention, comportements addictifs
- Comportements non civils, violences. (Voir Judith Lazar).
- sans parler de l'hétérogénéité qui fait que le métier n'est pas le même selon le lieu où on enseigne.
Le système éducatif n'a pas changé d'objectif fondamental : il s'agit toujours d'allier utilité sociale et citoyenneté ou démocratie (sujet actif).
Mais à cet idéal s'oppose ce qu'on peut résumer ainsi
- Le savoir, l'apprendre, n'est plus perçu comme émancipateur.
Corrélativement, ça devient un problème de transmettre un savoir simplement "utile" (cf : la crise de l'enseignement scientifique). - Le sujet (du moins un nombre significatif) n'est plus en position de recevoir ou même de demander.
- Ni même de contester ou de revendiquer (on peut mentionner ici l'analyse du chahut par Roger Cousinet et le caractère périmé de cette notion). De même toutes les analyses qui font appel à la révolte adolescente ou aux révoltes des banlieues comme classes sociales opprimées font fausse route.
Cela pose brutalement la question du sens de l'école.
Y compris les controverses pédagogiques et les critiques qu'elle a pu intégrer :le recours à la motivation, à l'émancipation, à la curiosité innée de l'enfant, caractéristique des méthodes actives et de l'éducation nouvelle, est inadéquat, mais l'idéal hérité des lumières aussi.
C'est pourquoi dans le livre Conditions de l'éducation nous avons posé la question de ce qu'il y a en amont de ce problème massif, du contexte dans lequel on essaie de mettre en oeuvre ces idéaux: on a fait l'hypothèse que le problème n'est pas pédagogique, mais éducatif au sens large. La réévaluation de la pédagogie est nécessaire mais elle passe par son ressourcement : la question de la famille est centrale, c'est la partie la plus importante de l'éducation non scolaire (d'où la complexité du problème de son "incompétence").
Et aussi au problème du sens des savoirs qu'on veut transmettre, de leur pertinence, de leur légitimité.
Nous avons voulu réfléchir à la question de l'autorité, par-delà les discours qui appellent au retour de l'autorité.
Il y a aussi cette idée de vie quotidienne, d'expérience de l'enfant. Je considère que c'est un objet à construire.
Bibliographie pour compléter la notion de vie quotidienne :
Didier-Marie Guénin, L'enfant de la distance, PUF, 2008
Claudine Haroche, L'avenir du sensible, PUF, 2008
Bernard Stiegler, Prendre soin de la jeunesse et des générations, Flammarion, 2008.
-De la misère symbolique, 2, la catastrophè Du sensible, PUF, 2005
Michel de Certeau, l'invention du quotidien
