L'appétit d'apprendre (7) : pourquoi pour apprendre faut-il avoir franchi le complexe d'Oedipe ?
Auteur : Denise Vincent 27/09/2002
L'enfant, nous l'avons vu de plusieurs façons, est inscrit dès sa naissance, ne serait-ce que sous la forme de son nom propre. Freud a utilisé ce biais du mythe pour illustrer les étapes essentielles que franchit l'enfant dans ses premières années pour accéder à son existence de sujet.
"Œdipus" voulait dire "pied enflé", parce que l'oracle de Delphes avait prédit à sa naissance qu'Oedipe, fils de Laïos et de Jocaste, tuerait son père, épouserait sa mère, amenant la peste sur la ville dont il serait devenu le roi. Pour déjouer l'oracle, Oedipe avait été confié à un serviteur qui l'"exposa", c'est-à-dire qui l'accrocha par un pied à un arbre sans plus se soucier de lui. L'enfant, recueilli par un berger, fut élevé sous le nom d'Oedipe et la prédiction se réalisa point par point.
L'universalité du complexe d'Oedipe est liée à celle de l'interdit de l'inceste. Dans la théorie freudienne, ce complexe devient le complexe nucléaire de toutes les névroses. Il se situe chez l'enfant entre trois et cinq ans. Le parent du même sexe est ressenti comme un rival qu'il convient d'éliminer et le parent du sexe opposé est celui dont on recherche l'amour. Ce qui est exact pour le garçon n'est pas tout à fait exact pour la fille qui, elle aussi, a à se détacher de sa mère qui est son premier amour, et à s'identifier partiellement à son père mais elle a également à lui réclamer l'enfant qu'elle envie à sa mère. Elle s'identifie ensuite à sa mère quand elle accepte de se voir privée de cet enfant réclamé au père.
Le garçon comme la fille accèdent au langage et à la castration symbolique par le processus du Nom du Père, qui relativise l'exigence du mythe œdipien mis en place par Freud et qu'il faut entendre comme métaphore de la castration œdipienne, c'est-à-dire la coupure de la relation duelle à la mère. Le mythe œdipien appartient aux mêmes nécessités symboliques que les impérieuses proliférations de création symbolique particulière qu'on appelle les théories sexuelles infantiles.
À propos du désir de savoir qui s'articule sur le désir œdipien et l'interdit du corps de la mère, je prendrais l'exemple de Liam, petit Héros de 7 ans du très beau film de Stephen Frears. Au cœur du quartier irlandais de Liverpool, en pleine crise économique des années 30, c'est l'histoire d'une famille ouvrière. Liam est le témoin naïf de profonds bouleversements sociaux qui mettent son père au chômage, dont la conséquence est que sa mère est délaissée. Dans le même temps Liam apprend à lire et aussi le catéchisme particulièrement rétrograde du catholicisme en milieu irlandais. Cette réalité confuse et angoissante perçue par l'enfant rend plus bouleversante encore la préoccupation qui est la sienne et qui va lui permettre d'élaborer de nouvelles théories sexuelles infantiles. Dans le livre de catéchisme, Eve est représentée nue, avec un sexe poli comme un coquillage ; alors que le corps de sa mère, entrevue à sa toilette, se couvre à cet endroit d'une toison. Est-ce la marque du péché ? Liam dans le même temps doit intégrer la notion du péché et les menaces de l'enfer de son intimidante institutrice et les difficultés conjugales du couple de ses parents qui supportent mal leurs conditions de vie très difficiles. Ce que Liam veut savoir est un moteur puissant de son développement psychique et lui assure une très touchante lucidité. Il est surprenant d'initiative et de maturité. Il jette sur les membres de sa famille un regard plein de tendresse et les aide à surmonter leurs épreuves.
Liam a franchi le complexe d'Oedipe, dans la mesure où il ne s'attarde pas à une dépendance vis-à-vis de sa mère. Il est apte à tous les apprentissages et à assumer sa future vie sexuelle. Ce qui est à remarquer à travers cette fiction est que Liam vit à une époque où la pression religieuse entraînait une forte culpabilité œdipienne et le désir sexuel était réprimé sous toutes ses formes, alors qu'à notre époque, l'enfant ne voit aucun de ses désirs réprimés. Lorsque Freud, il y a un siècle, a mis en circulation le fameux complexe d'Oedipe, il était communément admis que c'était la pression religieuse qui engendrait la névrose commune. Qu'en est-il aujourd'hui ? Toute affirmation qui se voudrait universelle appelle objection. Nous devons vivre avec l'idée que le ciel est vide. Nous ne savons plus très bien à quel type de limites nous avons à faire. La limite de notre jouissance serait plus celle de notre pusillanimité. Quelles limites les parents sont-ils capables d'imposer à leurs enfants ? Quelles limites les maîtres sont-ils à même d'assurer à leurs élèves ?
La limite que propose à l'enfant le psychanalyste pour "aller bien", c'est-à-dire d'évoluer vers une vie adulte responsable et de s'ouvrir au savoir, c'est de renoncer à cet amour exclusif de sa mère, d'accepter l'idée que cet objet de désir est à jamais perdu. Cet enfant pour rencontrer cette limite a-t-il besoin d'un père, c'est la prochaine question que nous allons nous poser dans ces lignes.
Peut-on se passer de l'autorité paternelle ? ->
