Psychanalyse de l'Enfant et de l'Adolescent

 
  • Imprimer
  • Envoyer

L'adolescent : infans

Auteur : Jean Bergès 26/07/2003

Bibliographies Notes

Qu'est-ce qui se passe dans la bouche de l'adolescent (*) pour qu'il parle comme il parle et pour qu'il mange comme il mange ? Qu'est ce qui se passe dans ce trou du corps qu'est la bouche par lequel va passer ce que Freud appelle la pulsion, tournant autour de l'objet de la parole – ça c'est le côté infans de la chose – soit autour de l'objet nourriture – ce sont les questions de l'anorexie, de la boulimie.

Je vais d'abord simplement attirer votre attention sur le fait que cet endroit du corps est commun à ces deux pulsions, "orale" et celle que J.Lacan en ce qui concerne la voix appelle "invoquante". Comme vous le savez, les adolescents ne disent rien, mais ils sont capables de gueuler, de pousser des cris d'animaux, des cris stridents, des hurlements divers. Quand vous entendez des hurlements dans la rue, ce n'est pas la peine de courir à la fenêtre pour aller voir ce qui se passe, c'est deux ou trois gars qui sont en train d'exercer leur pulsion invoquante, de faire "du pétard". Exactement de la même façon au moment de l'adolescence, la bouche est débridée du côté de l'objet aliment à n'importe quelle vitesse, en buvant n'importe quoi, en faisant du bruit, en rotant, ou bien au contraire en y touchant du bout des lèvres, du bout des yeux, dégoûté de tout ce qui peut être un filament, un tuyau, un petit vaisseau dans la cuisse du poulet, un brin de salade un peu noir, etc... La phobie s'attache à cet objet qui devient dégoûtant, écœurant, sexuel. Cette oralité, cette pulsion invoquante ont ceci de particulier de passer par le même trou du corps. L'adolescence a ceci de spécial qu'elle met l'enfant devant le fait que ça devient de plus en plus difficile de penser que l'on fait des enfants par la bouche. Ainsi sa théorie sexuelle infantile qui impliquait tous les trous du corps que vous voulez, et en particulier la bouche, devient problématique. "Quand je suis à la campagne, je couche avec ma grand-mère et au-dessus du lit il y a la photo de mon grand-père qui est mort. Je lutte pour dormir avant elle. Elle s'endort la première. Elle ronfle. Elle est là, la bouche ouverte. Et je vois le grand-père en train de lui envoyer la semence dans la bouche et ça me dégoûte" me dit un adolescent de 13 ans, livrant sa théorie sexuelle infantile. Alors cracher, vomir, gueuler, brailler, etc... a quelque chose à voir avec la mise au point de la théorie sexuelle infantile, une mise au point caricaturale, comme tout ce qui se passe à l'adolescence, peu ragoûtante, difficile à aborder, faisant l'objet, en tout cas, de ce qui fait que lorsqu'on interroge sur ce sujet : "je la ferme". "Je la ferme" parce que si je l'ouvrais, ça pourrait causer tout seul. Motus et bouche cousue sur tout ça. Secret. Voilà, l'adolescent est secret = l'adolescent ne veut pas faire état de sa théorie sexuelle infantile.

Parce que si vous lui demandez : "Enfin, quel est le secret ?", il n'en sait rien. Qu'est ce qu'il ne peut pas dire ? Il ne le sait pas. De sorte que lorsqu'un adolescent vient vous voir, il a beaucoup de difficultés à articuler sa demande. Il a beaucoup de difficultés à laisser sortir de sa bouche la formule qui lui permettrait finalement de vous dire qu'il attend quelque chose de vous. Cette demande est tout à fait particulière, chez l‘adolescent, en ce sens qu'elle va se faire par la parole (en ouvrant la bouche) et qu'elle a toujours quelque chose à voir avec la théorie sexuelle infantile (ayant aussi à voir avec la bouche). Quand cette demande arrive à être exprimée, quelquefois de manière complètement inaudible, vous comprenez bien que si cette demande se fait auprès de la personne à laquelle on l'a adressée, c'est à dire par exemple l'assistante sociale du C.M.P.P., et que l'assistante sociale lui dit : "Ecoutez, mon vieux, nous avons un rendez-vous dans un mois, vous viendrez voir Mme Untel qui est la psychologue et vous causerez de vos affaires" et que le mois d'après, la psychologue dit : "Bon, il faut voir le docteur" et que le docteur dit : "Justement, vous allez voir le thérapeute qui est là bas", c'est pas près de commencer. C'est-à-dire que ça a des effets. Ça doit avoir des effets dans la façon dont on suit ou dont on s'occupe des adolescents. La demande de l'adolescent, ça n'est pas une partie de rugby dans laquelle on fait toujours la passe à l'arrière. La demande de l'adolescent suppose de la part de celui qui la reçoit d'être responsable. C'est-à-dire d'être susceptible d'écouter ce qu'on vous dit jusqu'au bout. Vous noterez que c'est précisément le litige qu'il y a entre l'enfant et sa famille. C'est qu'on ne comprend pas ce qu'il dit, et lui part du principe que ce n'est pas la peine de causer puisqu'ils savent. Et le Père, le bouche trou, n'écoute rien. L'adolescent ne parle pas et le père n'écoute rien. Je crois que c'est important de se rendre compte que les mots qui sortent de la bouche de l'adolescent sont dirigés vers le sommet de l'Olympe ou se tient le Père dans un nuage.

L'expérience que doit faire l'adolescent – de même que l'enfant – c'est que ce qu'il dit est de la même catégorie que les mots du Père – ce dont il n'est absolument pas persuadé. Pour qu'il puisse acquérir une vague idée de cette congruence entre les mots qu'il emploie et les mots du père, il n'y a qu'une seule expérience qui rende cela possible : c'est que le père écoute. Je vous rapporterai une réflexion que m'avait faite un papa qui venait me montrer son enfant de trois ans qui ne parlait pas. Je lui dis : "Mais enfin, vous lui parlez, vous lui expliquez quand il fait des choses pour vous montrer, etc... ?" Il m'arrête et me dit : "Ecoutez, Docteur, je lui parlerai quand il me parlera". Il y a des familles où ça se passe comme ça ; il y a des thérapeutes, il y a des enseignants, qui attendent et lui parleront quand l'adolescent leur parlera. Il y a beaucoup de pères de famille comme ça, et quand, par hasard, l'adolescent éructe quelques mots minables, avec une phrase même pas ébauchée, sur un ton lamentable et avec quelques grossièretés, qu'est ce que dit le père ? "Tais-toi", ou bien : "Non mais, tu entends ce que tu dis ?". Il faut que celui auquel l'adolescent vient faire sa demande sache que c'est comme ça que ça se passe. Si lui-même n'est pas capable d'entendre jusqu'au bout, c'est-à-dire jusqu'à la fin, pendant trois ans quelquefois, ce n'est pas la peine qu'il commence. C'est ce qui donne une couleur particulière au transfert chez l'adolescent, au transfert de l'analyste vis-à-vis des adolescents.

C'est que : 1/ Ce transfert est extrêmement fragile. 2/ Il est, si je puis dire, exigeant. C'est un transfert exigeant. Certains débattent : est-ce que l'analyste doit garder le silence avec l'adolescent ? Il n'est pas question de parler à sa place. Mais comme J.Lacan nous l'apprend, ce qui se passe dans la parole et le langage, c'est essentiellement que le message nous revient de celui auquel il est adressé de façon inversée. Ce n'est pas parce que je vais me mettre à la place de l'adolescent, qu'il va y avoir quelque message que ce soit. Il ne va rien se passer du tout.

Il est quand même opportun de se poser la question de savoir s'il n'y a pas des signifiants à envoyer, à prêter, à avancer vers l'adolescent. De quoi peut-on causer avec l'adolescent ? Si on ne reste pas dans une "thérapie de box" comme disait justement Pierre Malle, c'est-à-dire en "la fermant". Il y a deux points qui me paraissent intéressants, qui sont les suivants :

1- Il y a un signifiant qui commande, lequel est perdu, refoulé, écarté.

2- Il y a le signifiant qui est celui de savoir : ce qu'il sait, ce qu'il ne sait pas. Le sujet pour J.Lacan, est représenté par l'un de ses signifiants auprès de l'autre signifiant. Autrement dit, la tâche de l'analyste consiste à fournir un de ces deux signifiants, dans l'espoir qui puisse en apparaître un autre chez l'adolescent. C'est, à mon sens, ce qui permettrait d'expliquer en quoi c'est tellement difficile avec les adolescents de naviguer entre la position du Maître et la positon du Père, c'est que le signifiant qui commande chez l'adolescent, c'est la plupart du temps le signifiant de la mort, et ceci d'une manière peut-être différente de ce qu'elle était il y a cinquante ans.

Notes

* Extrait d'un article paru dans le Journal Français de Psychiatrie n°14 "Les adolescents, points aveugles", Érès, Cahors, Décembre 2001, pp. 26-29.

Bibliographie