Psychanalyse de l'Enfant et de l'Adolescent

 
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En quoi la division subjective concerne le corps à l'adolescence

Auteur : Bernard Frannais 11/02/2004

Bibliographies Notes

Jean-Marie Forget, dans ses articles et ici-même dans ce dossier, fait de l'acting out une conséquence du refus par le sujet adolescent de sa division subjective du fait qu'il se trouve confronté à un Autre non barré. Pour l'enfant cette confrontation s'effectue généralement dans le milieu familial, incarnant ce qui va être pour lui l'Autre duquel il va recevoir son propre message. Si cet Autre ne ménage pas une place pour la castration, ce message ne le représentera pas comme sujet, faute de pouvoir y avancer ses propres signifiants. Comment concevoir que l'Autre puisse être non barré ?

L'enfant incarne dans sa famille la perte qui a autorisé la rencontre du couple parental : le désir dont il est né prend sa source depuis cette dimension Autre, face à laquelle l'homme et une femme se situent de manière asymétrique. Or les modalités actuelles du fonctionnement familial prescrites par le social induisent un effacement de l'Autre et donc une indifférenciation des places parentales (père et mère se réclament indifféremment de S1 et de S2). A l'adolescence l'enfant est en difficulté pour asseoir sa subjectivité, qui ne peut être que fondée sur une faille repérée par lui dans l'Autre.

C'est donc tout le groupe familial qui se met à fonctionner en récusant la castration pour venir constituer une unité autour d'un objet célébré ou consommé en commun : nous y reviendrons.

Je propose maintenant, en suivant les propositions de Charles Melman, de situer la récusation de la division subjective du point de vue du corps en tant que primordialement l'adolescent y situe cette dimension Autre.

C'est bien de ce lieu que l'adolescent reçoit de nouveaux messages lors de la résurgence des tensions sexuelles, messages énigmatiques venant déborder le champ où se tiennent habituellement ses significations et ses comportements.

Le savoir inconscient du corps S2, pour le nommer ainsi à la suite de Lacan, échappe à la tentative de maîtrise du symbolique, maîtrise que l'adolescent souhaiterait entièrement accomplie. On connaît le penchant de l'adolescent à adopter un point de vue sur le monde depuis ses idéaux qui ne supportent aucun compromis, rejetant tout ce qui viendrait attenter à ses valeurs. Une lutte s'engage alors : la poussée du désir (S2) vers sa reconnaissance et sa réalisation se heurte aux idéaux en place d'instance refoulante (S1).

Le bon fonctionnement physiologique du corps est dû à l'origine structurelle du hiatus entre S1 et S2 et non pas à une cause accidentelle ou de circonstance. De structure, S1 et S2 sont séparés et réunis par ce qui est tombé entre les deux, l'objet a. C'est également ce hiatus qui fait du corps le lieu d'une jouissance dont le caractère non totalitaire la rend praticable pour un sujet.

La division subjective ainsi définie a comme condition, la perte de l'objet a, S1 et S2 étant situés dans des espaces topologiquement distincts mais réunis par un bord commun ayant les propriétés d'une bande de Moëbius.

Peut-on alors interpréter la récusation de la division subjective comme une tentative d'oblitérer le hiatus entre S1 et S2 ?

Nous envisagerons les trois possibilités d'homogénéiser ce qui habituellement est hétérogène (ou plus précisément hétérotopique) selon que la subjectivité va se réclamer de façon exclusive soit de S1, soit de S2 et enfin de l'objet a.

Si S1 étend sa maîtrise sans faiblir, si l'opération symbolique est susceptible pour un sujet d'être sans reste, il me semble que nous aurions à faire à une jouissance narcissique, conforme à ce que commande ce regard totalitaire omniprésent dans la réalité et non plus seulement supposé dans l'Autre : qu'on pense au rôle joué par le passage devant les caméras de la télé. Le souci d'être parfaitement conforme aux voeux du Créateur ou de son représentant, l'ancêtre, y trouverait sa cause. La moindre faiblesse serait interprétée comme une atteinte à son pouvoir et par conséquent au pouvoir de S1. Paradoxalement, la primauté du symbolique déterminerait une infatuation de l'imaginaire par le culte de l'image, de la mode et de la présentation du corps. Enfin, la tyrannie de l'apparence aurait son pendant dans le registre symbolique quand le sujet est soumis à un pur système d'enchaînements logiques de propositions, le plus souvent binaires, comme l'informatique par exemple.

L'empire du S1 exclue bien évidemment la dimension du sexuel qui ne s'autorise que de son échec, de ce qui ne va pas entre S1 et S2, trou irréductible dans le savoir sur le sexe de et d'où s'origine le symptôme.

La maîtrise peut-elle s'exercer depuis S2, savoir inconscient auquel le sujet s'en remet pour qu'il le guide vers la jouissance ? Si elle allait jusqu'au bout, elle autoriserait l'accès à l'objet, ce qui ne peut se faire que dans l'engagement du corps, puis qu'il est détenteur de ce savoir, avec comme visée ultime l'extinction de toute tension nécessaire au maintien de la vie. Le désir emprunte le chemin le plus rapide, en court-circuit, vers son terme : la mort. On y situe là les toxicomanies et les conduites à risques.

La troisième occurrence, la positivation de l'objet est celle que nous propose Jean-Marie Forget. Le lieu où se tient cet objet n'est plus alors celui de la perte et sa positivation vient obturer la faille entre S1 et S2, les deux se trouvant dans un espace continu. Ce qui tient ensemble S1et S2 reste positivé faute d'être tombé dans les dessous et l'espace dans lequel évolue le sujet est euclidien, c'est-à-dire sans recel possible, sans abris et duquel on ne peut rien retrancher. Une pseudo perte consiste à rejeter à l'infini le dit objet selon la perspective du point de fuite. La fugue et l'errance comme tentative de subjectivation toujours à venir serait une des figures de l'acting out dans l'imaginaire faute de sanction symbolique.

Les places deviennent symétriques, interchangeables, équivalentes comme celles des parents dans les familles actuelles : l'homo-sexuel, l'identification au même est la conséquence de l'élision de l'altérité.

Une conséquence paradoxale de la présentification de l'objet dans la réalité peut amener le sujet adolescent à prendre en compte le caractère dérisoire de l'objet et donc à être confronté au pur trou où ordinairement vient se tenir le dit objet. Il n'est pas rare que l'humeur banalement oscillante chez tout sujet ait de ce fait une tonalité exclusivement dépressive à l'adolescence.

Le social ne prépare plus les adolescents au caractère décevant de l'objet et au caractère irréductible du manque dans l'Autre : la promotion de l'objet prescrite pour des raisons économiques va à l'encontre de ce qui fonde le sujet. La perte n'est plus assumée comme définitive, ce qui laisse l'espoir à proprement parler pervers de restituer à l'Autre ce qui lui manquerait.

Le silence des ados répondant à notre invitation à parler préserve pour eux l'Autre de cette entame qui ne manquerait pas de surgir lors de toute prise de parole : car il s'agit bien de la prendre puisque rien dans l'Autre ne viendra la leur donner. Rompre le silence, c'est aussi montrer qu'ils sont façonnés par un discours ambiant dont l'aspect décousu, contradictoire et non lesté est inapte à leurs propres oreilles à faire valoir leur subjectivité.

Sauf vraisemblablement à parler depuis les trois places évoqués ci-dessus.

Enfin, une dernière remarque concerne le statut particulier de l'objet a chez un sujet se situant à une place féminine. Afin de venir à cette place, le sujet féminin se doit de présentifier pour le partenaire l'objet cause du désir. Même voilé, et surtout voilé, l'objet qu'une femme recèle ne doit pas être complètement retranché de la réalité. S'appuyant sur cet effet de structure, une femme n'est-elle pas en mesure d'être plus au fait que son partenaire dans ce monde où l'objet est promu ? Plus familière que l'homme à côtoyer cette dimension, ne peut-elle pas y trouver une raison de se monter moins timorée ? Mais s'autoriser de l'objet n'est pas sans conséquence : car sauf à devenir mère, il manquera toujours, comme nous l'avons vu, la sanction symbolique venant légitimer un sujet dans son existence.

Notes
Bibliographie