D'où le savent-ils ?
Auteur : Jacqueline Légaut 26/07/2003
Je suis souvent stupéfaite, en écoutant certains adolescents, devant la précision, la justesse, la clarté du jugement qu'ils portent sur les errements de leurs parents. Ils en parlent comme s'ils avaient en main les outils d'une lecture symbolique, dont ils semblent tout à fait familiers, et qu'ils utilisent avec une aisance remarquable.
Intriguée par ce constat relativement fréquent, la question de l'origine de ce savoir m'amène à faire quelques remarques et hypothèses.
Les adolescents qui viennent nous parler ne sont évidemment pas les plus démunis. Le fait qu'ils aient décidé d'aller parler à quelqu'un témoigne de ce qu'ils savent qu'il peut y avoir quelqu'un à qui parler, une adresse, et qu'en outre ils sont en mesure de faire cette démarche.
Cette adresse qui oriente leurs propos me paraît néanmoins particulière, en ce que manifestement ces jeunes gens ne croient pas au Père Noël, ils ne nous demandent pas de savoir à leur place que penser de telle ou telle situation, et ils semblent étonnemment peu encombrés par la nécessité que leur interlocuteur soit celui qui sait. Leur propos n'est pas orienté par le souci de plaire, ou de convaincre, mais plutôt animé par un questionnement, une protestation pour laquelle ils nous prennent à témoin.
Ils sont moins encombrés par le souci d'être de bons jeunes gens que par la nécessité de trouver par quel chemin ils vont engager leur existence, et ceci d'autant plus qu'ils récusent très clairement l'exemple parental.
Ils ne délèguent à personne le souci de décider de ce qui leur convient.
À partir de là, on peut faire l'hypothèse que cette disposition subjective particulière favorise une plus grande proximité d'avec les contraintes langagières, les contraintes de structure, qui sont ordinairement masquées par l'adresse quasi religieuse à un interlocuteur qui saurait ce qu'il faut en penser.
D'où cette sorte de lucidité du regard porté sur leur entourage.
Lorsqu'il m'arrive de leur demander d'où leur vient cette aptitude à déceler les travers et les impasses où se débattent leurs proches, ils répondent qu'ils ne le savent pas.
Par contre, il est manifeste qu'ils tiennent à en faire part, moins semble-t-il pour obtenir une validation de leurs propos, que pour la possibilité de parler de certaines situations ; ils sont parfois les premiers surpris d'entendre ce que la situation d'entretien avec l'analyste leur permet de dire sur ce qu'ils vivent, ou ne vivent pas.
Leur discours apparaît comme une tentative de faire entendre quelque chose de leur subjectivité avec cette attente "implicite" mais sensible que leur propos ne soit pas "récupéré", "utilisé", mais simplement entendu.
Le transfert est donc un peu particulier : Ils semblent ne rien attendre de l'analyste, ne lui prêtent apparemment pas de savoir particulier sur ce qu'il convient de faire de sa vie, mais ils viennent lui parler.
Sans doute en attendent-ils ce rien qui leur permet – à leur surprise et à la nôtre – de déployer un dire dont la consistance leur est immédiatement sensible : il s'est passé quelque chose, ce dont témoigne le fait qu'ils reviennent (parfois) et l'intérêt qu'ils manifestent pour cette situation d'entretien.
