À propos des "Incidences subjectives des lois sur la famille", de M.Dokhan
EPEP
Auteur : Dominique Désveaux 28/05/2010
J'aimerais illustrer par quelques vignettes cliniques la problématique énoncée par Michèle Dokhan (Incidences subjectives des lois sur la famille):
"Quel type d'identité se met en place quand les fondements du droit sont modifiés ?"
Mon hypothèse est que le discours juridique actuel favorise ce que j'appellerai le symptôme de l'enfant-suture.
Histoire de sentir l'air du temps, je vous propose d'accorder au dernier ouvrage de Nancy Huston, Lignes de failles l'attention qu'il mérite. Elle nous relate l'histoire d'un enfant au faîte de la toute-puissance, dont la mère est imparable dans tous les domaines qui concernent l'éducation, la psychologie et la sécurité des enfants. Les quelques éclairs de lucidité du père, ses tentatives de dialogue avec son fils sont vite contrés par cette mère, car elle apporte toujours l'implacable référence à laquelle il n'y a pas de réplique possible. Cet enfant, surdoué bien entendu, va développer un univers fantasmatique des plus sadiques, assorti d'une belle anorexie.
Comment un espace de désir peut-il se déployer pour lui, quand cette mère ne peut jamais se laisser déborder par son enfant, au sens où l'entend Jean Bergès ?
Je reçois en consultation une petite fille de dix ans, pour un grave épisode phobique, les parents ayant arbitrairement rompu le fonctionnement familial fusionnel, où l'enfant avait une place d'enfant-roi, véritable support identificatoire de la famille, ayant tous les droits. Ils étaient partis en voyage, en laissant l'enfant à la grand-mère paternelle. "J'ai mal au nombril," dit cette enfant, qui refuse d'aller à l'école, "j'ai peur que mon nombril soit un trou et que mon corps se vide... C'est comme le trou où j'ai peur que papa et maman tombent pendant leur voyage en avion."
Le travail avec l'enfant permettra d'élaborer ce que masquait ce fonctionnement, à savoir l'escamotage du patronyme, sur une simple dénégation du père, "c'est une petite fille sans histoire", et de rétablir pour l'enfant le fil de sa subjectivité. Cette petite fille était supposée venir combler le non-dit de la manipulation de la grand-mère paternelle, qui sous le prétexte d'être sage-femme et d'avoir mis au monde beaucoup d'enfants, pouvait ainsi se passer de la légitimité d'un père pour son propre fils. Ce pourquoi j'ai appelé ce cas "le nombril par son absence". Le cas de cette enfant illustre bien que "le droit à être associé à tout" ne peut se confondre avec les conditions d'émergence du désir. D'autre part, nous pouvons être à même de repérer comment le signifiant est intriqué dans l'imaginaire du corps.
Autre figure des avancées actuelles du droit, il s'agit d'un enfant de mère porteuse, élevé par un couple homosexuel. "On ne peut plus gérer", disent-ils, complètement abattus, car l'enfant leur a dit : "Au nom de quoi me donnez-vous des ordres ?" On pourrait dire que dans la parole de l'enfant, se manifeste comme le retour du refoulé d'un ordre généalogique que ce couple a récusé avec légèreté, en accord avec le discours social ambiant.
Je citerai également le cas d'un enfant de parents divorcés, mais qui sont tout le temps ensemble pour le bien de leur enfant. Celui-ci leur dit : "Pourquoi êtes-vous séparés, puisque vous êtes tout le temps ensemble ?"
"Pour ton bien", lui est-il répondu. Ce à quoi le petit garçon rétorque, visiblement insatisfait de la réponse : "Si j'étais mort, est-ce que vous seriez encore ensemble ?" Où l'on voit que l'intérêt de l'enfant vient au contraire faire buter celui-ci sur des présupposés d'une logique non-contradictoire.
Que dire d'une femme célibataire, la quarantaine, voulant un enfant à tout prix, avec comme justification la réparation de son enfance. Lorsqu'elle est enceinte, à l'avant-dernière insémination prévue par le protocole de PMA, elle fait un rêve : Elle essaie vainement de décoincer un vélo d'enfant bloqué entre les deux étages de lits superposés... Elle fait une fausse couche. Nous voyons ici aussi comment l'inconscient insiste, et la lecture de son rêve permettra à cette patiente de réaliser que ce rêve du droit à l'enfant était, à proprement parler, impossible. L'enjeu était-il pour elle de s'affranchir d'un effet du discours social ?
Je voudrais aussi évoquer la figure de l'enfant maltraité : Qu'advient-il de l'enfant qui va soutenir le fonctionnement pervers de ses parents ? L'évacuation du sexuel dans le dispositif parental met l'enfant en position de toute-puissance, et l'envers de cette position est la victimisation. Faute d'assumer son être sexué, ce garçon de treize ans, qui se dit à la fois garçon et fille, pour qu'il n'y ait pas de discontinu dans sa jouissance, est dans la manipulation constante de ses parents, il est le justicier-victime qui garde ainsi le contrôle de la situation, quitte à s'exposer (sexe poser ?) dangereusement à la maltraitance et aux désordres psychosomatiques, en restant l'objet a de ses parents, le risque étant pour l'enfant, comme l'a proposé Michèle Dokhan, d'être l'objet déchu de parents déchus.
C'est dans l'insu d'une procédure juridique que, profitant de l'effet Outreau et du flottement qu'il a induit dans le monde judiciaire, j'ai pu suivre cet enfant et l'amener à travailler ce qui insistait au niveau inconscient et qui ne cessait pas d'affleurer dans ses lapsus et actes manqués, à savoir le patronyme. "J'ai eu une mauvaise note à cause de la maîtresse," dit cet enfant, "elle avait écrit adoublement du chevalier au tableau et elle me compte faux sur ma copie."Le chevalier est-il le double du roi ? L'enfant développera de lui-même que le roi représente Dieu et la loi. Il pose donc de lui-même le tiers symbolique comme condition excluant L, elle, de l'adoubement et donc, métaphoriquement, de la relation père-fils.
Autre exemple de l'insistance de la lettre dans l'inconscient, ce même enfant rend une copie blanche à une interrogation écrite portant sur les holothuries, vulgairement appelées concombres de mer. Ce signifiant le décompose littéralement, car il contient collabés le tout (holos en Grec) et sa coupure (tuerie), marqués du TH de sa filiation paternelle. TH que nous retrouverons inscrit dans d'autres symptômes, comme l'asthme, par exemple.
En s'exposant à la maltraitance paternelle, l'enfant restait en position de double du père, pour posséder la mère : jouissance sans limites, et la victimisation de l'enfant a empêché les parents et l'entourage d'entendre quoi que ce soit de sa souffrance réelle, qui cependant n'arrêtait pas de se manifester à travers ses symptômes. La spéculation sur l'innocence enfantine n'est que le revers de ce que l'on n'a pas voulu tout à fait accepter, c'est à dire la barrière de l'inceste. Rien de mieux qu'une victime enfant pour conjurer ses propres fantasmes incestueux.
A trop vouloir être le support du fonctionnement parental, cet enfant n'a rencontré que maltraitance chez le père et ambivalence chez la mère, confinant au rejet pur et simple de cet enfant.
La transposition de ce conflit sur la scène judiciaire a été une impasse, car le grand Autre institutionnel procède du même discours :
Autre mal barré
Jouissance de la victimisation
Déni du sujet
Récusation de l'alliance, des générations, de l'autorité parentale.
Mais cet état de choses a favorisé cet insu dans lequel j'ai pu travailler. Comme quoi le psychanalyste se doit de trouver la "niche" où l'impact d'une écoute peut trouver son efficacité, en rétablissant les lois du langage qui ont tendance à s'effacer au profit d'une langue privée.
L'heureux classement sans suite de cette affaire a permis qu'une soi-disant vérité objective soit impossible, précisément.
Dans ces différents cas, on peut remarquer comment l'enfant se propose comme objet-suture, rendant impossible le nouage de RSI. La déliaison des places parentales produit une forme de totalitarisme, où le savoir est mis en place de S1.
Nous avons affaire à une idéologie du Tout, niant la division subjective, ainsi que le travail du psychanalyste qui ne peut s'effectuer qu'au un par un : Savoir érigé en vérité universelle, et qui organise une causalité explicative pour tous.
Le déni de la sexualité infantile, l'évitement de la pensée, entraînent une récusation de ce que parler veut dire. Où passe alors la dette, qui constitue quoi qu'il arrive le vif de la transmission.
Nous assistons ainsi à l'évincement des places d'énonciation que le symbolique organise.
Serons-nous les témoins impuissants d'un ordre, d'une organisation sociale et juridique de la famille dont la logique ne serait plus une logique de places, mais une interchangeabilité des rôles? Il me semble cependant que la distance symbolique prise à l'égard de ces phénomènes peut rétablir l'efficace de la logique, lorsque le refoulement retrouve son opérativité, dans le processus de la cure.
