Shéhérazade : avis de recherche
Auteur : Dominique Désveaux 18/10/2010
Le combat contre l'obscurantisme religieux devait-il prendre la forme d'une loi, celle de l'interdiction de la burqa ?
Sur cette question, deux attitudes semblent s'opposer.
L'une, qui affirme que cette législation fait discrimination, stigmatisation, et ne peut que réactiver des positions fondamentalistes, ou bien faire le jeu des opposants à l'Islam. (Voir article du Monde, décembre 2009, de Dounia Bouzar, « Une loi contre la burqa stigmatiserait l'Islam »).
L'autre, qui prône un NON ferme et vigoureux à l'obscurantisme religieux réduisant la condition féminine à une peau de chagrin. C'est, par exemple la position d'Élisabeth Badinter, qui rappelle que le respect des coutumes locales a toujours été la règle, et qu'il n'y a aucune raison d'y déroger avec la burqa.
Cette loi porte-t-elle sur un refus du statut dégradant et dégradé des femmes islamiques, ou bien procède-t-elle de ce discours identitaire actuel qui vise, moderne syndrome de Procuste, à mettre en cage comportements et attitudes ?
Cet obscurantisme auquel la burqa nous renvoie vient mettre à plat l'intimité, la différence, à commencer par la différence sexuelle, mais aussi la richesse et le pluralisme culturels, au même titre que d'autres phénomènes, qui sont l'oxygène de la société.
C'est là que le débat s'ouvre :
C'est là que le malaise s'inscrit, quand nous voyons les problèmes de ségrégation à l'œuvre dans notre société. (Voir articles P. Sorge et O. Guerrero sur la question des Rom, site de l'A.L.I).
De même, si la question se referme sur « le Français de souche », (cf. article de J. Wiltord sur le site de l'A.L.I), quel pays de « souches » sommes-nous en train de construire, si nous n'admettons pas que l'immigration a toujours été le sel de la terre, et de « l'alangue », comme nous le rappelle C. Melman dans « Linguisterie » ?
Quand la dimension de l'Autre vacille, où passe la sagesse du législateur ?
Les choses étant ainsi posées, faut-il refuser en bloc le verdict gouvernemental étant donnée la discrimination à l'œuvre dans tous les domaines de la société, ou bien se dire qu'il y a là, peut-être, une prise de position qui émerge, et qui n'est pas à lire sur le même mode, quelqu'en soit le paradoxe ?
Il s'agit peut-être de reprendre appui sur le respect de notre histoire et de notre différence, quelque peu malmenées par le laxisme de la période post-coloniale, effet d'une culpabilité sous-jacente.
Redonnons place à la nuance, à l'éthique du bien dire, et essayons d'interroger ce que recouvre cette notion du voile dans la genèse de l'Islam.
Dans un livre passionnant, « La psychanalyse à l'épreuve de l'Islam », Fethi Benslama nous dit : « C'est la femme, (en Islam) qui est devenue dans son essence un oeil, un œil sexuel irradiant qu'il faut obturer. » Cela n'a donc rien à voir avec un signe ostentatoire, analyse-t-il.
La femme devient ainsi pour l'homme parasite des signes de la foi et de la loi.
Donc c'est la femme qui doit être neutralisée pour préserver l'homme de ses tentations pulsionnelles, comme si l'homme de cet Islam-là ne relevait pas d'une éducation et d'une maîtrise, allant du pulsionnel au désir.
Rendue anonyme, sans possibilité de singulariser sa propre féminité, la femme islamique devient La femme.
Quelle est cette puissance voyante que l'homme attribue à la femme, décuplée par le voilement ?
Une jeune femme interviewée récemment à la radio disait : « mon voile me permet de ne pas offenser Dieu. »
Si la femme est supposée défier Dieu, n'est-ce pas parce qu'elle est située au champ de l'Autre, dans le tableau de la sexuation ?
A cet égard, la « clôture » imposée par l'homme islamique à la femme ne vient-elle pas détruire toute possibilité d'altérité ?
J. Pasmantier-Sebban m'a raconté une histoire juive, qui illustre bien la problématique féminine : « un juif dans sa prière remerciait Dieu de ne l'avoir créé ni animal ni femme. » Loin d'une simple misogynie, il faut y entendre la supplication de n'être surtout pas une femme, car la femme, elle sait.
Ce Witz nous amène à cet intéressant épisode de la vie du prophète Muhammad, commenté par Fethi Benslama.
Muhammad confie à sa femme Khadija qu'il a peur de devenir fou, parce qu'il entend des voix et ne sait s'il a affaire à un ange ou à un démon.
Lors d'une crise, Khadija « le prit sur son sein et lui dit :
- tu le vois encore ?
Devant sa réponse affirmative, Khadija découvre sa tête et ses cheveux et demande :
- le vois-tu maintenant ?
- non, répond Muhammad.
Khadija dit alors :
- réjouis-toi, ce n'est pas un démon, mais un ange. »
Car l'ange se dérobe quand la femme se découvre... Ce que n'aurait pas fait le démon.
Ainsi, Muhammad accède à sa vérité par le dévoilement de Khadija. »
L'ange qui fuit, nous dit Benslama, c'est la vérité qui se dérobe par le dévoilement de la femme, mais ce dérobement est la vérification de la vérité.
Le voile sépare la vérité de sa négation, et, souligne Benslama, l'homme est habité par l'Autre, mais ne le reconnaît pas.
Le narcissisme masculin paraît en prendre un coup, malgré le don du jugement que lui fait sa femme.
« Le voilement serait une disposition contre la bêtise narcissique de l'homme », commente Benslama.
La fulgurance de cette vérité où l'homme doit passer par le truchement d'une femme sera malheureusement vite récusée.
Ainsi, la vérité que la femme dévoile porte aussi son contraire, puisqu'elle attente à la pudeur de l'ange.
D'une certaine manière, l'accès à la vérité la négative, par la transgression qu'elle opère et dont témoigne la fuite de l'ange. Même si une femme a ce savoir sur la vérité de l'homme, en tant que sujet, elle ne peut se présenter que comme méconnaissance du réel qui est ici appelé Dieu.
Ainsi, entre le savoir et la vérité, il n'y a que l'énigme qui noue ou qui troue, ce qu'illustre cette allégorie.
Dans son commentaire sur « Lituraterre » (site freud-lacan.com), S. Thibierge écrit : « une femme vient incarner ce bord, ce trait de l'interdit, c'est à dire de la jouissance comme impossible. »
Ceci fait apparaître la spécificité de la castration pour l'homme et pour la femme : chez l'homme, en tant que limitation de ce qu'il ne peut concevoir sans le truchement d'une femme, et chez une femme, le voile serait comme la barre structuralement nécessaire à n'être pas la Vérité toute, donc à la maintenir hors d'atteinte, trait que peut représenter l'ange.
Ainsi, une femme produit de la vérité sur le mode de la non-Vérité.
Ceci met en place l'inter-dit, en tant que fondé sur un dire d'interposition qui situe la différence sexuelle, et qui se joue dans chaque espace culturel, puisqu'il n'y a pas de référent universel.
Dans notre culture, nous avons bien la figure de la muse, indispensable à l'inspiration masculine.
Si l'homme se coupe de la femme par la barrière du voile intégral qu'il impose, il perd sa capacité d'échange, de médiation et de refondation incessante de la différence sexuelle.
Il se retrouve sur une bande biface, et non möebienne, dans un fonctionnement paranoïaque, tels les « takfiristes » (mouvement terroriste Égyptien), persuadés d'être les seuls détenteurs de la vérité divine, et s'arrogeant le droit de liquider quiconque dévierait par rapport à cette vérité. (Voir Mustapha Safouan, « Pourquoi le monde arabe n'est pas libre » (Denoël).
Qu'une femme vienne incarner le bord, cela évoque bien sûr la théorie de l'alliance développée par Lévi-Strauss, pour qui les femmes font partie des biens d'échange entre communautés différentes ; mais si, nous rappelle S. Thibierge dans son commentaire sur « Lituraterre », une femme vient à la place du pas plus un (caractère non-inscriptible de la jouissance sexuelle), c'est la place d'une lettre.
Le voile représenterait-il le fait que cet interdit qui vient négativer la femme est inscriptible mais pas parlable ?
Et cette inscription fonctionnerait-elle comme un voilement de ce caractère non inscriptible de la jouissance sexuelle ?
Le point de surgissement de la vérité pour l'homme suppose qu'il reconnaisse le don féminin, donc nous pouvons émettre l'hypothèse que ce dont il s'agit dans cette scène originaire entre Muhammad et Khadija, c'est le voile comme métaphore de la parole féminine.
Ce processus fonde en même temps la reconnaissance de l'autre en tant qu'homme, sans annexion possible d'une vérité qui échappe toujours, tiercéité du langage représentée là par l'ange Gabriel, « le messager », qui vient ainsi démontrer que l'Autre en tant que lieu ne peut être atteint par l'être humain, ou plutôt n'existe pas.
Dans une émission sur France-Culture du 26/09/10, le rabbin Ouaknine rappelait que sans le processus de l'altérité, de la rencontre et de la contradiction, c'est la liberté et l'infini de Dieu qui sont contestés. Melman nous rappelle (in « La psychanalyse aujourd'hui »), que le symptôme porte en lui l'inachèvement du désir.
Il nous dit également que toute adresse suppose un tiers.
Dans les contes des « Mille et une nuits », nous avons une illustration saisissante de cette problématique.
Shéhérazade représente cette parole voilée où elle introduit le féminin comme une énigme, pour capter l'attention de Chahriar et différer ses pulsions meurtrières.
Ce texte nous éclaire sur la nécessité d'une parole voilée chez une femme.
Dans un très beau texte, « L'intimité et la loi », (colloque de Fez 2005), où Ahmed Farid Mérini nous parle des « Mille et une nuits », il commente cette parole « qui se faufile sans se dire, se soutient et s'articule entre le secret et la curiosité... Shéhérazade sait que vouloir tout dire ne peut être que parole qui déçoit : la livrer peut conduire à la mort. »
Cette parole, voilée dans la métaphore paternelle, introduit peu à peu la loi et le symbolique.
Les « Nuits », nous dit Mérini, posent des interrogations contemporaines pertinentes, à savoir le rapport de nos sociétés actuelles à la langue et au féminin.
Quant à l'exil des « Nuits », il s'est produit lorsque la société musulmane s'est refermée sur elle-même, sur un mode rigide où toute dialectique en fut exclue.
Alors, cette si belle langue véhiculée par Shéhérazade va disparaître pour réapparaître sept siècles plus tard en Occident ; disparition au profit d'une langue sacralisée ne permettant plus la moindre équivoque ; équivoque au sens de « déplacement de la césure dans la chaîne parlée (« La Linguisterie », C. Melman).
Moustapha Safouan (op. cité), nous parle de la relation entre écriture et pouvoir : le peuple est isolé du champ de la pensée par le confinement de l'écriture dans une langue classique. De plus, il se trouve face à un pouvoir qui a usurpé cet attribut de Dieu d'être celui qui a le savoir de l'interprétation finale.
Les peuples vivants doivent leur vie à leurs écrivains, nous dit-il.
C'est là que nous retrouvons cette homologie entre la langue et le féminin : femme barricadée, langue muselée.
La question est de savoir ce qu'il advient de la question féminine quand une langue est frappée d'interdit ou de refoulement. L’inverse est vrai.
Les « Nuits » représentent une société où les hommes et les femmes peuvent être à l'écoute de leur dialogue intime, nous dit Mérini.
L'ouverture à l'Autre que représente l'espace féminin risque fort de se voir appauvrie, avec comme conséquence une déchéance du texte, qu'il soit littéraire ou poétique. Dans « Linguisterie », Melman nous souligne bien : « La langue n'existe pas, de même que La femme n'existe pas. »
Melman nous rappelle également (« Modalité du rapport à l'écrit dans la religion du Verbe », colloque de Fès, 2005) que « la propriété du signifiant est de mettre en place un espace de représentation sur le fond de l'énigme permanente et irréductible qui le constitue. »
Sans le jeu de la métaphore et la métonymie, comment une femme peut-elle survivre à l'attentat à la pudeur de l'ange, soit à une position qui ne soit pas à parité avec Dieu, c'est à dire le réel ?
De même, une femme qui s'arrogerait le pouvoir du dévoilement constant, sans respecter la parole voilée qui la caractérise, ne se transformerait-elle pas en gorgone, hydre de Lerne, ou autre avatar de la nomenclature mythologique ?
Pour revenir à notre propos initial, comment peut-on entendre l'inquiétude de ceux qui contestent le bien fondé de cette loi ?
On pourrait, en logique, repérer un parallélisme entre le discours actuel et le prosélytisme de la burqa : à savoir une mise à mort du féminin et du texte, avec pour corollaire un « emballement » fantasmatique sur la dangerosité féminine, emportant avec elle son pouvoir de vie et d'« Autreté ».
Ce qui donne « parité » ou engendrement hors-sexe, dans une évacuation programmée du féminin. (Voir Olivier Rey, « Une folle solitude », Seuil.)
Si la lettre représente le défaut du parlêtre, une femme viendra représenter ce défaut pour l'homme.
Pierre-Christophe Cathelineau développe, dans « Littoral » (journées sur l'unité spirituelle de la Méditerranée, Marseille 2010), que c'est à la lettre que la structure biface ou möebienne tient sa configuration. Mais dans la structure biface, quel jeu pour la lettre reste possible ? Et, de même, quel espace de représentation du féminin ?
Si nous reprenons les termes de ce débat, nous voyons comment ce rapide détour par l'histoire de l'Islam nous permet de retrouver l'idée du féminin comme entre-deux, dont Agar reste la figure emblématique, et donc par analogie, de la lettre comme équivoque.
Mais c'est précisément ce pouvoir d'équivoque, que nous lisons dans la métaphore du voile, qui va faire du corps féminin une chose interdite à la vue.
Cet anonymat forcé des femmes accule l'homme dans une position paranoïaque, puisqu'il se coupe de l'échange nécessaire avec le féminin, ainsi que du jeu possible de la lettre, dans l'interprétation aussi bien des textes sacrés que de l'acceptation d’une littérature vivante, en marche. C’est là que le discours visant la transparence dans notre société actuelle rejoint d'une certaine façon l'occultation du féminin et la haine du savoir, sans cependant s'y confondre car ce ne sont pas les mêmes signifiants qui y sont impliqués. A preuve le trajet de ces femmes islamiques et la possibilité qu'elles ont de relire leur histoire.
Aussi faut-il espérer que le NON opposé à l'obscurantisme va leur servir de point d'appui pour interroger leurs interdits fondateurs et leurs refoulements, dans le cadre de notre société où elles sont malgré tout(es) inscrites.
Car la question reste : l'intégration suppose que l'on puisse faire partie d'une société en restant marqué des traits de sa culture d'origine. Ces traits font référence au langage, et non à une mainmise absolutiste qui renie jusqu'aux textes fondateurs. Mais quelle intégration, dans un pays marqué par le phénomène de la ségrégation ?
