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Résonances. À propos des journées sur les mémoires

Retour sur les journées sur Les Mémoires (Paris, 21 et 22 novembre 2009)

Auteur : Dominique Désveaux 23/03/2010

Bibliographies Notes

Devant "le malaise qui ne passe pas" (R. Chemama) que peuvent susciter des journées aussi intenses que celles sur "les mémoires", nous sommes en droit de nous interroger sur la difficulté, voire l'impossibilité à transmettre un événement aussi grave que le génocide.

Dans un premier temps, l'effroi va empêcher tout travail de la mémoire. C'est un indicible qui échappe à la symbolisation, et il s'installe alors un retour en boucle d'une mémoire traumatique, qui ne permet pas l'oubli dans le sens de rendre possible la construction d'un présent.

Dans un deuxième temps, nous pouvons apprécier comment une action comme celle de Serge Klarsfeld, qui fait inlassablement oeuvre de justice, va essayer d'intégrer l'inévitable de la vengeance en remettant sur la scène publique les atrocités commises, en les confrontant à la recherche des responsabilités, et à un véritable travail d'interrogation et de refondation des valeurs humaines après ce cataclysme sans précédent.

Dans un autre registre, une tentative comme celle de Imre Kertesz, dont Charles Zaremba nous décrit le patient travail pour nouer l'impensable, est l'élaboration d'une fiction qui est littéralement une création de langue "nécessaire à charrier ce réel-là."

"Pas seulement par l'imaginaire", commente J.-J. Tyszler, "mais par le travail des mots, il va pouvoir créer un monde."

Loin du culte de la mémoire, c'est un travail de création de représentations et de symbolisation.

L'insupportable des témoignages doit être ordonné à une écriture, qui n'est pas réécriture, mais écriture à partir du néant, un événement de cette sorte n'étant pas réductible au fait historique. (J.-J. Tyszler)

Entre les nécessaires lieux de mémoire et le droit à l'oubli, doit s'installer cette écriture à l'aune de l'événement qui va rendre le présent inscriptible, et non la répétition inexorable "d'un passé qui serait toujours devant nous." (Henry Rousso)

Inconscient et mémoire :

La mémoire commémore-t-elle un crime, ou vient-elle relancer l'insistance d'une filiation, d'une tradition représentée par des textes et des figures ancestrales, qu'on a justement voulu éradiquer ?

Prégnance de la figure d'Antigone, et de la Loi symbolique qu'elle soutient au détriment de sa propre vie.

Et n'est-ce pas cela qui insiste, au-delà de la "solution finale", dans les infimes traces d'un langage malmené, mais qui n'a pu être totalement aboli ?

"Le particularisme linguistique, chez les Juifs, est ce trait de singularité récusé, alors qu'il est l'impossible dressé devant l'Unification des idéaux, leur globalisation maladive, leur illusion mortelle." (J.-J. Tyszler, Colloque de Fez 2005)

Il s'agit pourtant de mettre en place des représentations sur ce qui, du réel, sera toujours une énigme permanente.

Sans doute l'anti-anthropomorphisme propre à la culture juive, viendra-t-il gêner les efflorescences imaginaires d'une volonté de lissage UNifiant.

Cette insistance, nous pouvons la lire dans ce qui affleure dans les cures deux ou trois générations après ; nous pouvons également la lire dans l'insistance en creux des signifiants de la constellation paternelle, et dans la façon dont il font retour, sous la forme de phénomènes d'exclusion, de ségrégation, voire de communautarisme.

La recherche du semblable pour le semblable, inaugurant une logique binaire (à l'instar du discours techno-scientiste dans lequel nous sommes pris), où la tiercéité incluse dans la parole pour faire jouer la différenciation n'est plus opérante, aboutit à une mise en place paranoïaque de la relation à l'autre.

C'est la récusation de cette place vide en tant que lieu de la Loi, qui va augurer d'un déchaînement de ce signifiant dans le réel.

Et c'est là que nous rencontrons les ravages d'une jouissance, qui n'est plus tempérée par le point d'arrêt symbolique en quoi consiste le Nom du Père.

Celle-ci va aboutir à la Shoah, et dans un autre contexte, avec des déterminants politiques et historiques différents, au Goulag.

Mais le Goulag ne fera pas inscription, trace pour les Russes

Alexis Berelovitch : "Staline est mis en cause depuis vingt ans et les Russes ne sont pas prêts à avoir honte de leur passé."

Arseni Roginski : "le refoulement et la terreur passent peu à peu à la périphérie de la conscience collective."

Le mensonge, qui était une question de survie n'est-il pas devenu déni de l'Histoire, donc refoulement qui viendrait mettre en relief à quel point le statut de la parole a été faussé ?

Que devient le lieu Autre, en tant que structure d'interlocution supposant une adresse ?

Complicité et ravages de la jouissance :

La question de la jouissance, que pouvons-nous déjà en souligner lorsque nous lisons Le monde d'hier, de Stefan Zweig ?

Celui-ci nous affirme expressément que l'Europe toute entière fut complice du processus de mort qui s'échafaudait en Allemagne.

Quels sont les ressorts aveugles de cette complicité ?

La dégradation des effets structurants du langage ne venait-elle pas déjà altérer des notions aussi importantes que responsabilité et légitimité ?

N'y a-t-il pas eu confusion entre la représentation du pouvoir, et la place vide qu'elle était sensée occuper ?

C'est-à-dire, entre l'évacuation de cette place vide et son représentant, n'a-t-on pas jeté le bébé avec l'eau du bain, mettant à mal la logique et l'articulation des places, donc la Loi symbolique ?

La place vide est corrélative du tiers, elle autorise le jeu des lettres. Ce n'est pas la représentation en tant qu'image dont il s'agit, mais du Nom, en tant que fonction symbolique a minima, c'est à dire représentation d'un vide irreprésentable.

Place vide et représentation

C'est là qu'il faut interroger la déflagration à l'oeuvre dans la Révolution Française ainsi que dans les avatars des "Lumières".

Il ne s'agit pas de contester la nécessité d'un changement, par rapport à une figure de représentation de l'instance phallique devenue trop obsolète, mais d'en mesurer les effets logiques, afin que les prémisses d'un nouveau raisonnement n'en soient pas faussées.

Et c'est ce qui semble en être le cas, et avoir produit des zones d'ombres majeures.

Parce que la figure de la monarchie a été éliminée en tant que trop plein de représentation, c'est la récusation de la place vide, nécessaire à la légitimité, au fil de la transmission des générations, mais aussi au lien social et au jeu de la lettre qui ordonne le discours, qui va augurer d'un non-dit massif dans la structure du langage.

Ce moment critique de la Révolution a mis en question (ou à la Question ?) le Nom du Père, en tant qu'instance invisible dans le réel, et venant spécifier l'impossible.

Le surinvestissement d'un père imaginaire au détriment du symbolique a toujours pour origine la nostalgie d'un père idéal, mais quand "la mise en question de ce père imaginaire l'emporte, (elle) entraîne dans sa chute la fonction symbolique qui lui était coextensive". (L'inconscient et le politique, Marc Nacht)

Le trait du père isolé dans sa fonction imaginaire, sera délié du Symbolique, et nous connaissons la manière dont Freud traite ce problème dans Psychologie des foules et analyse du moi.

De même, la foi dans le Père, en tant que pacte symbolique a été déniée, Père qui est du côté de l'Autre, donc du Père mort.

La place vide, elle est le manque dans l'Autre, qui vient en retour représenter le sujet, sous la marque d'un manque, précisément.

Quel va en être le devenir du discours ?

La fraternité suppose de différencier l'autre, accepter le pluralisme et non être un phénomène d'agglutination autour de jouissances communes.

Si la fraternité devient l'alternative au Nom du Père, que devient l'altérité ?

L'égalité suppose, elle, une égalité dans la différence : cela renvoie à la seule égalité qui est la castration.

Et la liberté suppose le travail de la dette symbolique pour ne pas être confondue avec l'arbitraire ; liberté comme non pas répétition du même, mais passage à un signifiant "autre".

Ce glissement insidieux qui s'opère depuis vient donc mettre en question la fonction radicale du père, trait de la jouissance en tant qu'elle s'inscrit sur le corps comme impossible.

Ceci met en question le refoulement, avec une recrudescence de la pensée magique. (R. Chémama)

Que nous dit Lacan dans Kant avec Sade ?

"C'est donc bien l'Autre en tant que libre, c'est la liberté de l'Autre, que le discours du droit à la jouissance pose en sujet de son énonciation, et pas d'une façon qui diffère du Tu es qui s'évoque du fonds tuant de tout impératif... Puisque la jouissance,... se fait pôle dans un couple dont l'autre est au creux qu'elle fore déjà au lieu de l'Autre pour y dresser la croix de l'expérience sadienne."

"C'est la liberté de désirer qui est un facteur nouveau, non pas d'inspirer une révolution,... mais de ce que cette révolution veuille que sa lutte soit pour la liberté du désir.

Il en résulte qu'elle veut aussi que la loi soit libre, si libre qu'il la lui faut veuve, la Veuve par excellence, celle qui envoie votre tête au panier pour peu qu'elle bronche en l'affaire... Le droit à la jouissance s'il était reconnu, reléguerait dans une ère dès lors périmée, la domination du principe de plaisir. Sade fait glisser pour chacun d'une fracture imperceptible l'axe ancien de l'éthique : qui n'est rien d'autre que l'égoïsme du bonheur."

L'égoïsme du bonheur ne porte-t-il pas en germe "l'indifférence", dont nous a parlé A. Vincent ?

L'aboutissement de ce processus au XXème siècle a-t-il généré le fait que la castration, en tant qu'elle a été éjectée de l'échange social par le discours capitaliste, a rendu les contemporains de l'éclosion nazie aveugles à ce qui se passait ?

Ou bien peut-on dire que l'Allemagne n'a pas été marquée par l'influence de la Révolution Française et des Lumières ?

Et ce, pour des raisons inhérentes au Protestantisme, à l'organisation des Länder, et à ce qu'une philosophie comme celle de Heidegger dévoile du thème de l'enracinement, et profile ainsi l'esthétique de la race aryenne ?

Sans oublier les particularités propres à la langue allemande, dont parle G.A. Goldschmidt dans À l'insu de Babel, par exemple, la propension à l'infini de la combinatoire propre à cette langue, qui pourrait se confondre avec un vertige de toute-puissance de cette langue en tant que fermée sur elle-même, ce qui viendrait redoubler la statique de cette langue, qui ne s'est guère ouverte sur le monde avant les années 50-60 ?

Il faut rajouter à cela la "Amtsprache", dont le besogneux procédural absente tout travail de métaphore.

Mais l'humiliation de la guerre de 14-18 n'en a-t-elle pas rajouté une couche ? rendant l'Allemagne d'alors plus perméable au discours techno-scientiste dans le désir de retrouver sa toute-puissance.

La résonance de ce discours dans les autres pays d'Europe resserre d'autant plus le noeud de la question.

Seuls des chercheurs pourraient y répondre.

Judaïté et lois du langage :

Maintenant, pourquoi la problématique juive prend-elle un relief aussi saisissant à ce moment-là ?

P.-C. Cathelineau nous propose ce constat :

Le peuple juif est mis à la place de l'objet ségrégé.

Objet-coupure dont on ne veut rien savoir, récusé par la tentation fusionnelle du Tout.

Le juif sera "alors le rappel, le porteur et l'agent de cette castration dont il réactive la crainte. En tant que tel, il fait horreur. Et cette horreur provoque le refoulement de sa cause, c'est à dire du peuple inventeur du signe de la castration... Le peuple juif en vient à représenter le réel de l'Autre, ce qui l'inscrit dans le processus paranoïaque de l'antisémitisme."

(M. Nacht, L'inconscient et le politique)

C'est ce que nous rappelle P.-C. Cathelineau : "Si les lois du bien ont été soutenues au mépris des lois de la parole, les juifs en ont fait les frais pour avoir inscrit les interdits fondateurs de l'ordre symbolique."

L'ordre symbolique suscitera toujours une ambivalence haineuse.

Autre voie de réflexion dégagée par P.-C. Cathelineau :

"Si la mémoire de la Shoah devient ce trait UN et pose la question de l'identité traumatique, il faudrait dégager la portée laïque de cette mémoire...

Seule la référence identitaire à l'ordre symbolique, aux lois de la parole qui fondent les interdits dans les rapports au semblable peut permettre d'arrêter la destructivité de la chose."

En cela, il rejoint A. Wiewiorka lorsqu'elle parle de la nécessité d'une éthique de la responsabilité.

Se référant à "l'Ethique" de Lacan, P.-C. Cathelineau reprend : "Cet ordre symbolique promu par les juifs ne nécessite pas cette référence au trait UN organisateur de la mémoire, comme étant un cercle fermé, mais à des traits différents qui peuvent être noués entre eux et former une chaîne borroméenne formée de Uns".

J.-J. Tyszler avance dans le même ordre d'idées : "RSI se crée dans le travail d'écriture, il crée le pont qui permet de penser l'impensable."

Israël, étymologiquement "celui qui marche avec Dieu dans la nuit" est le nouveau nom de Jacob après son combat avec Dieu. (Tony P. Nanfal, "Langage et oubli dans la Genèse", Fez 2005). Ne représente-t-il pas celui qui dans un mouvement inlassable, vient susciter l'invisible de cette instance phallique, mais qui n'est identifiable que parce qu'il y a énonciation, mise en acte du sujet ?

Si "l'élection" du peuple juif représente cette aventure de la subjectivité, à quel prix est payée cette initiative non reconnue par les autres, comme si la névrose, imaginairement, ne pouvait que méconnaître cette fonction de coupure et la place du sujet, place où il s'agit "d'élire un signifiant, et à en assumer la lecture, l'interprétation,... Ce n'est pas une place garantie, puisque c'est la place de quelque chose qui fait défaut... La place de l'acte se trouve structurellement au défaut de jouissance". (S. Thibierge, "L'exception", Bulletin du champ freudien)

Nous sommes loin de la dépendance et de la volonté de déléguer toute responsabilité à un père imaginaire.

Alors, le trait de singularité va faire retour dans un déni meurtrier de ce même trait.

Cette problématique d'atteinte aux lois du langage ne fait-elle pas également retour dans notre propre malaise?

Nous avons durant ces journées entendu que la réparation des dols ne dégageait pas le sujet de son statut de victime. Pour ce, il s'agit de pouvoir effectuer une traversée du traumatisme, "opération que l'on peut supposer délier la culpabilité inconsciente de notre conscience meurtrière en la transformant en prise de conscience du meurtre". (M. Nacht, op. cit)

Seul le mythe individuel rend compte de l'impossible, nous dit C. Melman : "la perte ne peut être que mythiquement interprétée, il n'y a pas d'interprétation réelle de la perte."

Dans le rêve traumatique, nous dit J.-J. Tyszler, l'effroi va se répéter, faute de dire.

Est-ce que dans la militance mémorielle, ce serait aussi ce même réel indialectisé dont il serait question ?

D'autant qu'elle donne lieu, nous dit M. Prazan, "à une surenchère de la mémoire à des fins géo-stratégiques."

A. Laignel-Lavistine, souligne quant à elle, comment le fait de réduire la mémoire à ses abus contribue à une surenchère macabre, aux dérapages antisémites, et aux tentatives de nivellement des fascismes brun et rouge.

La mémoire collective reste traumatique, puisque elle est le rappel de l'atteinte à une figure ancestrale.

Pour la mémoire singulière, "il faut deux tours pour que l'objet a puisse être séparé et pour que l'événement traumatique puisse être intégré entre un S1 et un S2 avant de chuter." (C. Melman)

"Il s'agit de ne pas se tromper de mémoire car la mémoire est au centre de l'objet a", nous dit-il également.

Le transfert est l'outil qui peut, par l'adresse qu'il suppose, remettre en route la dynamique du désir.

Lorsque la Loi symbolique est récusée, resurgit inévitablement le fantasme de retrouver l'objet perdu, que l'esthétique nazie, "inféodée au totalitaire, fait coïncider avec la mort et sa fascination.

L'esthétique ne suffit pas à faire limite, lorsque cette démarche refuse le mouvement de la vie. Le sujet n'est plus que réduction métonymique de l'objet. La cassure du symbolique nourrit une tentation de l'absolu asymptotique à la mort." M. Nacht.

Après son combat d'une nuit avec Dieu, Jacob-Israël reçoit une bénédiction, qui lui laissera la hanche démise. Défaut qui lui vint, d'avoir demandé à Dieu son nom, et de n'avoir obtenu que le "bene dicta" en réponse.

Notes
Bibliographie