Petites histoires de la vie ordinaire De Petr Zelenka
À La Tempête Jusqu'au 12/12/10
Auteur : Michèle Dokhan 30/11/2010
Texte français de J. Janecek et J.F Loez.
Pièce mise en scène et interprétée par le Collectif DRAO : « Chez Kafka , les personnages sont écrasés par l ‘appareil bureaucratique, chez Zelenka , l'endroit du naufrage, c'est la cellule familiale et le registre amoureux ».
- « La famille qu'est ce que c'est ? demande la mère. C'est aimer répond le fils… »
-« Non, c'est donner des conseils, rétorque la maman. Je donne des conseils à ton père depuis 40 ans… Regarde il est Alzheimer… ».
Des conseils, il n'en manque pas ce jeune homme de 30 ans… qui applique à la lettre les remèdes primitifs prescrits par son ami « Mouche » pour récupérer sa petite amie. Opération magique qui rappelle incidemment toutes les formules de coach et de thérapies qui sont proposées.
Mouche, lui, a trouvé le moyen de ne pas se laisser entamer par les femmes. Cloitré chez lui,[1] il se satisfait des expédients que lui procurent des objets improbables. Tandis que la petite amie use de subterfuges pour rencontrer quelqu'un… qui soit plus ‘dans la norme'… Ainsi : « regarder la télévision au lieu de s'interroger, de rêver, vaudrait bien mieux ».
Dans le monde fantasque quasi hallucinatoire de Petr Zelenka, la cellule familiale, les registres amoureux et sociaux sont revisités de manière insolite, mettant en lumière les points aveugles de la relation à l'autre.
Connaissons-nous ceux avec lesquels nous vivons ? Faudrait-il revêtir leur parure pour y parvenir ? Peut-on s'aimer si ce n'est à la vue d'un autre à qui l'on ne prête aucun affect ?
L'auteur tchèque, dans la continuité de Kafka, nous offre un concentré de ces nouvelles normes sociales qui gouvernent nos vies sans qu'il soit toujours possible d'en lire la folie.
Sans prise sur un monde dont les limites reculent au-delà de tout horizon, nous serions devenus ces « hommes éponges », prompts à tout accepter ou à tout rejeter, une fois gavés. Et, dans l'un ou l'autre cas, faute de trouver un appui symbolique, un Heim.
Un mannequin de cire scande la coalescence du monde des objets et celui du sujet pris dans la nasse d'un discours social désubjectivant. Discours qui, tout au long de la pièce, s'énonce comme un enchaînement de slogans, y compris quand il s'agit d'une cause humanitaire.
Et pourtant, ce mannequin, prenant à contre-pied Mouche qui s'était résigné à un pis-aller, à savoir un objet à figure humaine, prend la parole et se déplace avec le raideur d'un robot qui n'a pas encore acquis toutes les marques du vivant.
La substitution d'un objet à l'être serait-il le seul espoir d'une génération en quête d'un autre à qui s'adresser ? : « Je m'entraîne à lui parler, dès que je serai prêt, je t'appelle », assure le jeune-homme à sa petite amie revenue à lui après de multiples expériences.
Cette parodie du rapport au vivant est jouée par des interprètes dont l'intelligence du jeu provoque le fou rire et l'étonnement. Max Brod - son ami et exécuteur testamentaire - disait qu'à la lecture que Kafka faisait à ses amis de La Métamorphose, tous riaient à gorge déployée. Tel était notre état au sortir de cette représentation de l'univers social vu comme une tumeur maligne.
Notes
[1] Au Japon se développe depuis quelques années le symptôme de ‘Hikikimori‘. Il concerne des adolescents et jeunes adultes qui restent cloitrés chez leurs parents évitant tout lien social et familial. Symptômatologie qui apparaît également en France : que l'on nomme entre autres : “phobies scolaires“.
