Ma vie et la psychanalyse (Freud 150 ans)
Conférence faite en 1909, à la Clark University de Worcester (Massachusetts)
Auteur : Sigmund Freud 06/05/2006
Extrait de "Ma vie et la psychanalyse", conférence faite en 1909, à la Clark University de Worcester (Massachusetts) à l'occasion du vingtième anniversaire de la fondation de cette Université.
Je suis né le 6 mai 1856, à Freiberg, en Moravie, une petite ville de Tchécoslovaquie actuelle. Mes parents étaient juifs, moi-même suis demeuré juif. De ma famille paternelle, je crois savoir qu'elle séjourna longtemps dans les pays rhénans, à Cologne, qu'à l'occasion d'une persécution contre les juifs, au XIVème ou XVéme siècle, elle s'enfuit vers l'Est et dans le courant du XIXème siècle qu'elle revint de Lituanie, par la Galicie, vers un pays de langue allemande, l'Autriche. Je fus amené à l'age de quatre ans, à Vienne, où je fis mon instruction. Au lycée, je fus pendant sept ans premier de ma classe, j'y avais une situation privilégiée, je n'étais presque jamais soumis aux examens. Bien que nous fussions de condition très modeste, mon père voulut que je ne suivisse, dans le choix d'une profession que mon inclination. Je ne ressentais pas, en ces jeunes années, une prédilection particulière pour la situation et les occupations du médecin; je ne l'ai pas non plus ressentie depuis. J'étais plutôt mû par une soif de savoir, mais qui se portait plus sur ce qui touche les relations humaines que sur les objets propres aux sciences naturelles, soif de savoir qui n'avait pas d'ailleurs encore reconnu la valeur de l'observation comme moyen principal de se satisfaire. Cependant la doctrine, alors en vogue, de Darwin m'attirait puissamment, comme promettant de donner une impulsion extraordinaire à la compréhension des choses de l'univers, et je me souviens qu'ayant entendu lire, peu avant la fin de mes études secondaires, dans une conférence populaire, le bel essai de Goethe sur " la Nature", c'est cela qui me décida à m'inscrire à la Faculté de Médecine.
L'Université, où j'entrai en 1873, m'apporta d'abord quelques déceptions sensibles. J'y rencontrai cette étrange exigence: je devais m'y sentir inférieur, et exclu de la nationalité des autres, parce que j'étais juif. La première de ces prétentions qu'on voulut m'imposer, je ne m'y soumis résolument pas. Je n'ai jamais pu saisir pourquoi je devais avoir honte de mon origine, ou comme on l'on commençait à le dire de ma race. Mais à la communauté de nationalité avec les autres je renonçai sans grand regret. Je pensais en effet qu'une petite place dans les cadres de l'humanité pourrait toujours se trouver pour un collaborateur zélé, même sans un tel enrôlement. Cependant une conséquence, pour plus tard importante, de ces premières impressions d'université fut de me familiariser de bonne heure avec le sort d'être dans l'opposition et de subir l'interdit d'une " majorité compacte". Ainsi se prépara en moi une certaine indépendance en face de l'opinion.
De plus je dus faire l'expérience, dès mes premières années universitaires, que la particularité et l'étroitesse de mes dons naturels m'interdisaient tout succès dans plusieurs branches de la science vers lesquelles je m'étais précipité dans mon zèle juvénile excessif. J'appris ainsi à reconnaître la vérité de l'avis que donne Méphisto
En vain vous errez dans la science en tous sens,
Chacun n'apprend que ce qu'il peut apprendre.
(à suivre)
