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Le dernier film de Benoît Jacquot : Au fond des bois

Auteur : Danièle Weiss 08/11/2010

Bibliographies Notes

Benoît Jacquot après Villa Amalia, continue son exploration du comportement amoureux d’une femme. Dans ce film, Joséphine Hughes, élevée conformément aux règles de la bourgeoisie de l’époque, fille d’un médecin du sud de la France, suit un vagabond  qui l’a séduite et partage sa vie d’errance dans les bois. Le réalisateur reprend un fait-divers, qui a déferlé la chronique judiciaire de 1865, comme le soulignait Marcella Iacub dans un article de Libération (Avril 2005). Benoît Jacquot nous plonge très vite dans une interrogation sur l’attitude de la jeune fille. En effet, pourquoi rattrape-t-elle ce jeune homme, Timothée, après avoir été possédé par lui au cours d’une scène violente ? Cette scène, objet d’un flou balayé par la caméra, comme dans un rêve, est  hautement symbolique : Timothée passe une bague au doigt de la jeune fille, bague qui va rouler sur le sol. Il prélève du sang sur le couteau qui provient de la défloration et d’une entaille qu’il se fait. Le jeune homme prononce alors une phrase prophétique : Maintenant notre sang est mêlé

Lors de la première scène du film, nous sommes témoins d’un regard qui  s’échange entre la jeune fille, toute de blanc vêtue et le jeune marginal, hideux, crasseux, vêtu de haillons, sur les marches de l’église. À partir de ce moment-là, celui-ci ne va pas cesser de vouloir approcher Joséphine. Il la contemple, caché dans un arbre, la nuit alors qu’elle est somnambule et attirée vers lui en équilibre sur le rebord de la fenêtre. Puis, il s’introduit à la table familiale, invité par le père, médecin positiviste, qui le croit sourd et muet. Une tablée où le prétendant attitré de la jeune fille est également présent. Le spectateur va assister alors à une démonstration du magnétisme de Timothée qui, par un simple regard sur le couteau posé sur la table, arrive à le faire tourner.

Le magnétisme fait partie de la culture scientifique et fantasmagorique de cette deuxième  moitié  du XIX ème siècle. Il a séduit des intellectuels comme Victor Hugo. Cette période est riche en découverte, sur le plan neurologique : trois ans plus tard, Charcot pratiquera  l’hypnose pour soigner les hystériques.

Ce rappel nous ramène à l’interrogation suivante : Joséphine a-t-elle suivi Timothée en étant envoûtée, hypnotisée ou librement consentante ? Si quelques images du début de l’errance des deux jeunes gens, nous montre la soumission de Joséphine au désir du jeune homme toujours aussi violent, dans les scènes ultérieures, elle prend l’initiative des ébats amoureux. On verra jusqu’à la fin du film, Joséphine agir en maître sur Timothée dans les rapports sexuels et dans les rapports sociaux : dans une noce de village, elle s’empare du couteau du jeune homme, incandescent et par défi, devant les villageois médusés, elle se blesse à l’épaule, sans un cri… Montrons ce que nous savons faire. Cette blessure, métaphore de la perte de la pureté virginale et de la compromission avec la classe paysanne, montre aussi ce que Charles Melman appelle l’ambiguïté de la position féminine[1] : celle-ci tient à ce que son apparente soumission est toujours menacée par une révolte en puissance, ouverte dés lors, qu’il lui semble qu’est manqué le service rendu à l’emblème dont elle est militante. Aussi est elle la gardienne consacrée, la vestale, du mystère dont elle entretient la flamme et fait bruire le temple. En suivant le déroulement de la narration, nous  pouvons interpréter le comportement de Joséphine comme celui d’une hystérique. Si nous reprenons la question : pourquoi rejoint-elle Timothée alors que celui-ci est déjà sur un chemin de campagne ? C.Melman décrit ainsi la dérobade de l’hystérie[2] : « C’est à ce semblant… que se dérobe l’hystérique parce qu’elle s’en attribue la faute, et l’endossant, préfère protéger le maître, sauver l’idéal du vrai maître… La convenance veut ainsi que celle qui se supporte de S2, honore le maître en s’affichant comme objet réel, auquel il rendra en retour hommage pour cet effort… »

Nous observons aussi combien le psychisme et le social se répondent dans les séquences du tribunal, où Joséphine va accuser  Timothée De l’avoir fait tomber en faiblesse. (Elle ne trouvera pas de mari dans la société bourgeoise si elle avoue l’avoir suivi de son plein gré.) alors que le jeune homme, dans un langage toujours hésitant, dit qu’elle l’a suivi volontairement : Elle le voulait, elle !

Ce cas a fait jurisprudence : l’abus de faiblesse comme faute (cf. l’affaire Banier-Bettencourt !).

Le père tombe malade et va mourir de la faiblesse de sa fille. Il lui demande : Dis-moi ce qu’il t’a fait, comme une jouissance masochiste.

Joséphine va rendre visite à Timothée en prison avec l’autorisation du procureur qui lui rend la bague du jeune homme. Il semble être le seul à avoir compris l’attachement de la jeune femme pour le prisonnier. Joséphine est mariée. Elle porte un enfant dans ses bras, dont le père biologique est Timothée. Cet enfant possède un nom de famille, celui du prétendant, devenu le mari de la jeune femme, mais il n’a pas de prénom, n’a pas été baptisé. Ce sera Timothée lui dit ce dernier.

La dernière image du film est celle d’une locomotive rutilante dans laquelle monte Joséphine, l’enfant et son mari. Signe du progrès en marche de la société, quelques années avant l’avènement de la troisième République.

Ce film d’une grande beauté, en particulier dans les moments de cavale dans la forêt peut aussi s’interpréter par son titre : Au fond des bois, comme une métaphore de l’inconscient.  Le réalisateur dira à propos  du  sujet du film : l’être Ange ouvre sur le mystère.


Notes

[1] Nouvelles études sur l’Hystérie, Denoël, 1984, page 128

[2] Nouvelles études sur l’Hystérie, Denoël, 1984, page 127

Bibliographie