Le bonheur, c'est les vivants d'abord
Auteurs : Henri Meschonnic, Charles Melman 10/04/2009
Henri Meschonnic nous a quitté. Poète et savant, il renouvela la jeunesse des mots anciens. Ce fut son présent.
En hommage, nous reproduisons ici l'article qu'il donna à La Célibataire avant que la maladie ne le frappe, article suivi d'une lettre de Charles Melman.
Marc Nacht
Mais qu'est-ce que je fais là ? Je ne peux rien accepter des propositions sur des "satisfactions" qui seraient "engagées" par les trois monothéismes, comme il est proposé dans le projet de cet ensemble sur "Le bonheur juif". Des satisfactions "inscrites dans le Texte, promises aux adeptes, ou plus empiriquement recherchées par les fidèles". Il est certain que "ces religions tendent à préserver et à organiser de la jouissance chez l'humain". Mais que se passe-t-il si on n'en est pas ? Si on n'est pas "religieux" ? Et qu'est-ce qu'être "juif" ? Autant de réponses que de juifs. Et en plus pourquoi et comment admettre cette triade de "jouissances religieuses", décrétant qu'il y a un "bonheur juif", à quoi s'opposerait une "souffrance chrétienne", pour dépasser (je ne savais pas que la dialectique hégélienne avait un inconscient, heureusement que la psychanalyse est là), thèse-antithèse-synthèse, ce duo malheureux par "les délices de l'Islam".
C'est fou ce que cette triade sent le religieux. Et même, j'allais dire, son christianisme, s'il n'y avait pas ce troisième terme qui dépasse les deux autres, les "délices de l'Islam". Les délices de la soumission. Et ceux des kamikazes, au paradis.
Alors je reprends les textes. Mais il n'y a pas que les textes, il y a aussi l'histoire, cette accumulation d'horreurs qui s'appelle l'histoire.
Et s'il doit y avoir un bonheur spécifiquement juif, pour moi c'est d'abord, pour ceux qui ont eu le bonheur de vivre, c'est-à-dire de survivre, le bonheur d'être là, le "nous sommes là", après vingt siècles d'antijudaïsme chrétien, et surtout sa conclusion logique et bien nommée, la solution finale. Dont déjà en 1946 le commandant d'Auschwitz, Rudolf Höss, constatait qu'elle avait échoué, et que les Juifs en avaient tiré tout le bénéfice. Mais ce bonheur provisoire n'a rien de religieux. Et les religieux - des religieux - ont même vu dans cette horreur un châtiment divin. Ce qu'implique le mot Shoah, désastreusement installé dans l'inculture contemporaine. Sans parler du mot holocauste, sacrifice à Dieu qui signifie "entièrement brûlé". Très juste, finalement, sauf que ce n'est pas un sacrifice. Et le mot shoah dit seulement une catastrophe naturelle. Le bonheur passerait plutôt par le sens du langage, non par cette insensibilité. Mauvais signe.
Il y a du chrétien dans ce qui réunit, ou croit réunir, la religion et le bonheur. Poser les trois religions en triptyque aussi est théologique. Les dire "spécifiquement organisées par le Livre" ne va pas non plus comme je le montre aussitôt.
Le christianisme, comme on dit un solécisme, fait que lier religion et bonheur présuppose nécessairement la définition étymologique créée par Lactance : que religio vient de religare, lier les hommes à Dieu et les hommes entre eux par Dieu, contre l'étymologie romaine, qui rattachait religio à religere, recueillir des indices, dans et avec toute l'inquiétude de la religion romaine. Et Durkheim ne fait que continuer Lactance. Sociologie théologisée christianisée.
Quant au singulier "le Livre", d'abord en hébreu "la Bible" est un pluriel, le grec ta biblia traduisait hasefarim, "les livres". Ensuite le christianisme s'est fondé sur la Septante, en grec, hors de et contre le texte hébreu vocalisé-rythmisé par les massorètes : transmetteurs. Les Juifs passent pendant des siècles pour les faussaires du texte jusqu'à Renan. Et la critique biblique du XIXe siècle n'est qu'un dépeçage sourd au poème du texte, sa quête d'origine montrant son problème d'identité. Le Talmud avait raison de dire que les anges ont pleuré (et ils doivent continuer de pleurer) à cause de cette traduction. Sans oublier les autres. Et le Nouveau Testament, la Nouvelle Alliance, dès saint Paul elle fait du christianisme le verus Israël. Voilà déjà au moins deux livres. Quant au troisième, il annule simplement les deux précédents. La fable des trois monothéismes est une comédie sinistre, puisque chaque fois le suivant annule le précédent, et le dernier les deux autres. De ce point de vue, momentanément, on comprend les "délices" de l'islam.
De plus, cette étymologie de Lactance est particulièrement révélatrice, mais à contre-religion. Parce qu'au lieu d'unir les hommes entre eux, au nom de leur union avec Dieu, c'est le contraire absolu que cette définition a induit. Les religions séparent les hommes. Historiquement le christianisme est une tueuse, par le verus Israël. Contre le peuple déicide, la limpieza de sangre, l'Inquisition, ou la Saint-Barthélemy, jusqu'à l'accusation de meurtre rituel. Entre autres. Quant au judaïsme, la seule des trois religions à ne pas faire de prosélytisme, à ne pas être conquérante, Hegel concluait que les Juifs n'ont pas d'histoire, n'ayant que celle de leur martyre. Inutile d'insister sur la potentialité de l'islamisme dans l'islam, religion à conquérir le monde. J'ai du mal avec ses délices.
Bien sûr, je comprends très bien que dans chaque cas l'accomplissement des commandements puisse donner des bonheurs. Mais c'est une simplification trop facile. Et qui inclut trop vite l'éthique dans le religieux.
Alors je cherche ce qui serait inscrit dans le texte. Sans majuscule. Parce que la majuscule sacralise et ne sait pas qu'elle est idolâtre. Je prends la définition de l'idolâtrie dans Maïmonide, un culte rendu à une oeuvre humaine. Je ne dis donc plus "texte sacré", mais texte religieux, et surtout pas "langue sainte", parce que l'hébreu dit "langage de la sainteté", Lechon haqódech. Ce n'est pas la langue qui est sainte. Ces choses sont assez sérieuses pour faire attention à ce qu'on dit.
Et dans le texte je trouve mon bonheur, mes bonheurs. Pêle-mêle, les te‛amim, pluriel de ta‛am, le goût de ce qu'on a dans la bouche, toute la corporalité et l'oralité du langage, le poème du texte. Contre le dualisme interne du signe et du rythme depuis Platon, à la grecque, à la chrétienne, et qui fait la culture régnante du langage. Et puis ce que dit le texte. Il dit que le sacré est le fusionnel de l'humain avec l'animal et le cosmique, puisque le serpent parle à Eve et l'ânesse à Balaam. Et le divin est le principe de vie (Genèse I, 20-21), d'abord lié au sacré, et qui s'en sépare dans Exode (3,14), èhiè / acher èhiè, que je traduis "je serai / que je serai", ce qui aussitôt crée la transcendance absolue du divin, et l'infini de l'histoire et du sens. Dont nous sommes des fragments. L'infini, est-ce que ce n'est pas du bonheur ? Quant au religieux, il n'arrive qu'au troisième livre, Et il a appelé (le Lévitique), comme l'organisation rituelle de la société, avec le calendrier, la liste des interdits et des prescriptions. Et il fond en lui-même le sacré et le divin, qu'il rend indiscernables du religieux. De sorte que le religieux devient l'émetteur de l'éthique.
Cependant il est capital de ne pas fondre le sacré et le divin dans le religieux. Mais ce n'est pas le point de vue religieux, je vais dire tout de suite pourquoi. Mon point de vue est celui d'une poétique du divin.
Ce n'est pas fini, c'est un bonheur de voir que la Bible n'est pas seulement une origine, et que c'est aussi, et même surtout, un fonctionnement : le fonctionnement nominaliste, c'est-à-dire radicalement éthique, de certains abstraits, où le singulier de l'abstrait est le pluriel du singulier concret. L'exemple qui rassemble tout le problème, et c'est beau, c'est que "la vie", en hébreu, c'est d'abord "les vivants" : vivant, c'est ‘haï, les vivants, ‘haïm, et ce pluriel a pris le sens de "la vie".
En un seul mot, de quoi résister à deux mille ans de réalisme logique sémiotico-théologique, le fascisme de la pensée des essences réelles : le juif-la femme-le noir, ou les juifs-les femmes-les noirs. Mais aussi bien la poésie, le roman. Et le verus Israël a tendu ainsi à massifier le-Juif. Quant à l'islam, le mot oumma, qui désigne la nation en tant que théologico-politique, c'est aussi du réalisme essentialisateur. Dans le réalisme chrétien du XIIe siècle, l'humanité existe, les hommes n'en sont que des fragments. Pour les nominalistes, les individus d'abord existent, l'humanité était l'ensemble des individus. Logiquement, deux points de vue. Mais les conséquences éthiques et politiques ne sont pas les mêmes. Seul le nominalisme des vivants d'abord, des individus d'abord, rend possible une éthique des sujets. La possibilité d'un bonheur.
C'est pour se défendre du fascisme de la pensée qu'est l'essentialisation qu'il est vital, pour le bonheur des vivants, de ne pas fondre le sacré et le divin dans le religieux. Car le religieux est essentialisateur. Mais l'éthique, chez Isaïe, est nominaliste.
D'un mot la Bible, en hébreu, disait déjà tout. De même "la jeunesse", ne'ourim, pluriel de na'ar, c'est "les jeunes" d'abord.
C'est là que je situerais le bonheur : dans le sens de la vie. Cela, dans la Bible, est antérieur au religieux. Admettons que le religieux porte des bonheurs, plutôt peut-être qu'un bonheur prescrit par un enseignement, dans lequel, je le reconnais aussi, il y a un sens du bonheur. Comme dans certaines des Maximes des Pères, les Pirké Avot.
Je me méfie du singulier. Il me semble, mais je le dis en tâtonnant, qu'il y a des bonheurs, dans tout cet ensemble qui inclut mais qui déborde aussi ce qu'on appelle "la religion", toute une unité-pluralité de culture, d'histoire, de pensée. Cette mise au singulier unificateur ressemble drôlement à une histoire juive.
Quant au bonheur éternel, à la béatitude dans le Monde A Venir, ‘olam haba, tout ce mysticisme néoplatonicien du Paradis, je lui préfère la "fontaine de vie", ici maintenant. Heureusement qu'il y a l'humour. Et le yidich. Et Cholem Aleikhem. Voilà un bonheur juif. Le bonheur juif, une blague.
Henri Meschonnic
Ound farvouss nicht ?
Lire ce texte, un vrai bonheur. Un bonheur juif ? La bonne réponse serait : ound farvouss nicht ? Et puisqu'il faut bien traduire, sauf à s'embêter en restant entre soi : et pourquoi pas ?
Mais comme d'habitude la traduction trahit, bien sûr. Elle ne dit pas le monde des possibles que sans cesse ouvre et re-ouvre, à l'infini, le mode juif de la lecture du texte. De sorte qu'à se servir de cette interrogation même, il suffit d'un déplacement de la césure =et pourquoi=pas ? Pourquoi le refus, le non, cet impossible dont s'agencent tous les possibles ?
A ce qui s'avère donc être l'épreuve de la limite - mais la dire divine ou sacrée permet-il de la dissocier de la religion, et Spinoza y parvient-il ? - s'associe la quête du bon-heurt, ce travail joyeux qui vise à la repousser donc, à l'infini effectivement, ne serait-ce que pour éviter ce qui autrement pourrait paraître méchanceté de Dieu.
Il est admirable que, par les moyens de sa poétique, Henri Meschonnic en vienne, comme on voit, à rejoindre le bord de la leçon lacanienne. Car le mot ne s'oppose pas à la chose, nominalisme au réalisme : mais (poétique oblige) il la perd, la chose, et dès lors me voue à une quête, infinie - ou pas. Certes je voudrais que Dieu me dise enfin cette chose qu'il faudrait au moins que je sois pour lui afin de la réaliser, mon essence, même si, dès lors, elle devient de celles qui alimentent les bûchers. Mais je peux croire que si, avec le silence, je n'entends que son souffle, c'est qu'il l'use pour éteindre la flamme, toujours prompte à reprendre.
A un rabbin venu l'interroger sur l'opportunité d'une analyse, Lacan répondit : "Vous n'en avez pas besoin, vous avez la Cabale...". Si le saint homme n'est pas reparti avec une psychanalyse, il a eu au moins une leçon de guemara.
Charles Melman
