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Le Serpent (8ème épisode)

8- Le blocus de Jérusalem. La mort du Phénicien. La circoncision de Qrinquedu.

Auteur : Joseph Anabase 23/07/2010

Bibliographies Notes

1 - Heurtebise

2 - Jeux d'enfants

3 - Heurtebise libéré, disparition de Qrinquedu

4 - La mort de Marguerite ; à deux doigts d'une erreur judiciaire. Le cirque Orphée. On retrouve la mère de Bélial que l'on croyait disparue à tout jamais

5 - Où l'empoisonnement de Marguerite se révèle de plus en plus étrange. Questions sur les origines du Maure. Sigilmassa. Bélial mystérieux. Un signe.

6 - (-16 ans) Où une généreuse initiation sexuelle aboutit à la découverte de Qrinquedu

7 - Où l'on apprend comment Qrinquedu se retrouva finalement en Palestine. Histoire du bateau. Le Kibboutz. Premier bombardement. Moustafa.

8 - Le blocus de Jérusalem. La mort du Phénicien. La circoncision de Qrinquedu.

9 - La bataille pour Jérusalem. La route de "Birmanie". Grande rénovation des appartements du rabbin et de son épouse. Le commando français. Bataille navale.

10 - Sur les quais. Beersheba. Le départ

11 - De Marseille à Heurtebise. L'on retrouve le Rifain et Bélial après un voyage mouvementé.

12- Humanités, Nora et les étranges cartes du Tendre, une table de dissection.

 

Par temps calme on entendait le canon du côté de Beersheba d’où venaient les premiers réfugiés. Le kibboutz s’apprêtait lui aussi à se replier devant les colonnes blindées. Le tracteur avait été attelé à une grande remorque où l’on avait entassé le plus de vivres possibles pour tenter de ravitailler Jérusalem assiégée.

Qrinquedu hésitait, il lui était difficile d’abandonner Le Vieux-Joseph qui serait probablement détruit pour suivre ses camarades de la Haganah sur les chemins. Il réussit à obtenir cent litres de mazout et appareilla en direction de Tel-Aviv, se chargeant avec le Phénicien d’évacuer une femme enceinte, une vieille cantinière boiteuse et trois hommes assez mal en point.

Ils naviguèrent à environ un mile du rivage pour se faire repérer le moins possible tout en se maintenant relativement hors de portée de tirs venus de terre.

La seule alerte fut un avion anglais qui les survola très bas, sans plus. Devenir l’ennemi des Anglais qui pliaient bagages de mauvais gré après la décision de partage de la Palestine par l’ONU, ne cessait d’être pénible à Qrinquedu. Il y avait heureusement peu de risques qu’Itsmi et les combattants du SAS qu’il avait connus dans l’Yonne soient de cette mauvaise partie.

À Tel-Aviv, on avait d’autres préoccupations que de s’intéresser au Vieux-Joseph venu s’ancrer entre une péniche de débarquement rouillée et quelque chose qui avait dû flotter aux temps de la domination ottomane.

Quelques militaires vinrent néanmoins s’assurer que l’équipage ne présentait aucun danger, puis ils dirigèrent le capitaine et ses protégés vers un centre de la Haganah. Dès le lendemain, Qrinquedu et le Phénicien, un tantinet égaré, partirent en direction de Jérusalem. Bientôt, ils retrouvèrent quelques hommes du kibboutz qui étaient venus à pied et qui, déjà chargés de sacs de vivres, partaient approvisionner la ville en se faufilant par les chemins les plus couverts. Des hauteurs partaient des coups de feu : un homme tombait frappé d’une balle, les autres continuaient à avancer à quatre pattes après avoir récupéré le sac du mort, et ainsi de suite jusqu'aux portes du quartier juif.

Qrinquedu se surprenait à rêver à son trou de feuillages et aux ruisseaux couverts d’herbes au fond desquels il était facile de se cacher des patrouilles allemandes. Ici, c’était plus sec et quand la silhouette d’un sniper se profilait à contre-jour en haut d’une butte, il était souvent trop tard.

Il y avait cent mille Juifs hiérosolomytains  qui manquaient de tout et mouraient tous les jours au hasard de la fantaisie des snipers de « l’Armée du salut » d’El-Husseini. Il était impossible d’accéder à Jérusalem sans passer entre les villages de Qoloniyeh et de Qastel, ces nouveaux Charybde et Scylla, d’où les tirs décimaient les colonnes de la Haganah.

 Nous vîmes alors Qrinquedu, arrivé à ce point de son récit, pâlir et ses mains se crisper sur la table du café. Il nous dit s'être mis à couvert derrière un bloc de pierre avec le Phénicien quand, profitant d’une brève accalmie, ce dernier bondit en avant. Il y avait une vingtaine de mètres à franchir avant de pouvoir plonger au fond d’un fossé. Qrinquedu s’apprêtait à bondir à son tour, lorsqu’il entendit le claquement mat d’une balle et vit le Phénicien s’effondrer à quelques pas. Il lui était impossible de le secourir, mais comme le montrait le sang qui coulait de la tête de son camarade, cela n’aurait été que pour sauver un mort. Pour sauver un mort, répétait-il en griffant la table. Sur ce roc, au pied de Qastel,  il avait gravé au couteau le demi-cercle de la nef phénicienne, et s’était promis de revenir. 

Nous étions très fatigués. Qrinquedu nous proposa de dormir à bord pour reprendre le travail au matin. Le Vieux-Joseph n’était pas très confortable mais sa carrée, outre toutes les odeurs du monde et un peu au-delà, logeait quatre couchettes étroites. C’était bien suffisant pour nous y effondrer.

Le lendemain, il fallut encore gratter et poncer avant de commencer à appliquer une première couche de peinture sur la coque. Nous ne parlions pas. Le silence habite les travaux maritimes, il s’y loge naturellement entre les coups de marteau et les crissements de la toile émeri. Le silence des bateaux enferme la parole, il attend la mer. C’est avec l’amour le seul silence vraiment complice comme celui des champs de neige qui touchent le ciel en haute montagne. 

La matrone nous avait rejoints le soir dans un petit restaurant fameux pour ses sardines. Bien qu’indivisible, elle n’était manifestement pas opposée à un partage convivial et nous couvait tous les trois de ses grands yeux toujours un peu écarquillés. Qrinquedu reprit le fil de son histoire avec la tristesse qui l’envahissait encore au souvenir du Phénicien et de tant d’hommes qu’il avait vu tomber. Son groupe était resté plus d’une semaine planqué aux abords de la ville nouvelle, dans les ruines d’une ancienne fabrique, lorsque les quelques combattants encore valides reçurent la visite d’un capitaine qui leur expliqua comment ils allaient rejoindre d’autres sections de la Haganah pour prendre de revers les positions occupées par les Arabes. Partis de nuit ils arrivèrent à l’aube sur Qastel qu’ils attaquèrent à la grenade tandis que Qoloniyeh subissait le même sort. La victoire fut complète et le redoutable Al Husseini, qui commandait ces troupes, fut tué ce 8 avril. Qrinquedu retrouva le roc qui portait le symbole de la nef phénicienne dont il paracheva le dessin, puis il grava le nom de son ami : Dario.

Le même jour parvenait la nouvelle d’un massacre perpétré  par un groupe de l’Irgoun à Deir Yassin où il s’était heurté à une forte résistance malgré l’accord qui avait été passé avec les villageois. Le commando, cent vingt combattants, subit des pertes et nettoya, maisons par maisons, le village à la grenade, tuant plus d’une centaine d’innocents. Les chefs, responsables de la mort de civils, furent condamnés par Ben Gourion.  Le meurtre est exclu de la loi du Talion qui prescrit au coupable d’offrir réparation à la victime à hauteur du dommage qu’il lui a fait subir. Et rien ne rachète un meurtre, que le repentir de celui qui l’a commis.

Le cœur généreux des nations ne manifesta pas la même émotion lorsque, le 13 avril, un convoi médical se dirigeant vers l'hôpital Hadassa du mont Scopus sera mitraillé. Quatre-vingts médecins et infirmières seront tués avec leurs malades et blessés sans que les Anglais tout proches interviennent.

Sous le  voile d’un ciel devenu gris on enterrait dans la boue. 

À Jérusalem où il passa quelques jours de repos, Qrinquedu fut logé chez un rabbin qui avait l’air d’un vieux héron déplumé. Il vivait avec sa femme dans une pièce sombre et humide qui ouvrait sur un cagibi attenant, lequel était pourvu d’une lucarne à demi obstruée par une branche de figuier indiscret. C’est là que ses hôtes lui proposèrent en ronchonnant un matelas qui sentait le suint. Eux aussi, d’ailleurs, sentaient un peu le suint par manque d'eau, mais agrémenté de girofle, surtout Madame. Ils se montraient peu loquaces, n’échangeant que quelques mots en hébreu et observaient leur invité d’un air mi-amical, mi-suspicieux, qui avait tout de l’improbable comme on peut imaginer qu’on se regarde dans l’autre monde lorsque, entre chien et loup, rien n’est encore conclu.

Qrinquedu, qui pour une fois s’était couché tôt, fut réveillé par le figuier qui tapait au carreau sous le vent matinal. Il découvrit alors que les quatre murs de son antre étaient tapissés de livres. Il y en avait de toutes langues et de toutes époques, Paradise lost, superbement illustré par Gustave Doré, y côtoyait La nausée de Jean-Paul Sartre en passant par le De natura rerum et La Chasse au snark (dans une traduction rare de Sabourin)  qui voisinaient avec Zur Auffassung der Aphasien De Freud.

Au sortir du cagibi, ses hôtes lui demandèrent de bien vouloir allumer le fourneau pour réchauffer la soupe aux légumes du petit-déjeuner, car nous étions samedi. Ils lui paraissaient beaucoup plus détendus que la veille. Le rabbin s’adressa à lui en français, curieux de savoir qu’elles avaient été les voies qui l’avaient guidé jusqu’à eux. Le récit du voyage et les péripéties militaires semblaient pourtant l’intéresser modérément. Il laissait dire avec politesse mais son attitude indiquait qu’il attendait autre chose et que toutes ces aventures n’étaient, au bout du compte, qu’un vernis recouvrant le noyau autrement plus difficile à atteindre de la présence du narrateur en ces lieux.

Il y avait pas mal de bruit dans le restaurant et nous n’entendîmes pas bien ce que dit alors Qrinquedu dans un marmonnement qui paraissait s’adresser surtout aux sardines. Je crois avoir compris qu’il finit par montrer l’âyin au rabbin, ce qui déclencha l’hilarité de ce dernier qui lui  donna sur l’épaule une  claque à assommer un bœuf.

Qrinquedu se remettait à peine de cette leçon quand le fracas d’un obus fit trembler la pièce. Des hurlements retentirent dans le cagibi et les deux hommes se précipitèrent au secours de Madame qu’ils craignaient de trouver blessée par un éclat. Mais ce qui était arrivé parut peut-être encore plus grave aux yeux du rabbin qui découvrit sa femme hurlant de colère après un gros rat. L’animal, terrifié par les coups de perruque qui pleuvaient sur sa tête, demeurait blotti dans une encoignure au milieu des reliefs d’une édition originale sur vélin de la Philosophie de l’esprit.

L’explosion d’un deuxième obus de petit calibre dans la cour mit heureusement fin à cette pénible scène car elle fut l’occasion pour le rat, dominant sa double migraine (mauvaise digestion de Hegel aggravée par les coups), de s’enfuir par le fenestron. Une planche fut rapidement placée devant l’ouverture et tout le monde sortit de la bibliothèque pour se réfugier dans la pièce principale mieux protégée. Sans plus tarder, Madame remit sa perruque et prépara la soupe.

à brûle-pourpoint le rabbin demanda à Qrinquedu s’il était circoncis, mais ce dernier ne répondit pas à la question formulée en hébreu car il prit « ni môle », pour "animole", en français approximatif, ce qu'il interpréta comme une familiarité plutôt déplacée à son égard.

Comme il se faisait tard et que les bombardements continuaient, le rabbin proposa à son hôte de rester dans la chambre. Avec une grande délicatesse, il insista pour lui céder son lit, séparé par une planche de Madame qui s'y trouvait déjà allongée, lui-même se contentant d’une couverture à même le sol.

L’odeur du café fut bien la seule à réveiller Qrinquedu de son profond sommeil. Il fut aussitôt interpellé par le rabbin qui lui dit avoir supposé qu’il était incirconcis et même tout à fait certain, la nuit portant conseil. Mais on pouvait y remédier, une excellent mohel habitait tout près : Rebecca fais bouillir les ciseaux !

Notes
Bibliographie