Le Serpent (10ème épisode)
Sur les quais. Beersheba. Le départ.
"Avez-vous des textes précis ?"
Fustel de Coulanges
Auteur : Joseph Anabase 22/11/2010
1 - Heurtebise
2 - Jeux d'enfants
3 - Heurtebise libéré, disparition de Qrinquedu
6 - (-16 ans) Où une généreuse initiation sexuelle aboutit à la découverte de Qrinquedu
8 - Le blocus de Jérusalem. La mort du Phénicien. La circoncision de Qrinquedu
10 - Sur les quais. Beersheba. Le départ.
11 - De Marseille à Heurtebise. L'on retrouve le Rifain et Bélial après un voyage mouvementé.
12- Humanités, Nora et les étranges cartes du Tendre, une table de dissection.
Des militaires accompagnés d’un homme du Shay (Le Service de renseignement) sautèrent à bord du Vieux-Joseph dès son arrivée à Tel-Aviv. Après avoir félicité le capitaine, ils demandèrent à l’Égyptien de les suivre. Qrinquedu eut juste le temps de dire quelques mots en faveur de son prisonnier avec l’espoir que les choses s’arrangeraient au mieux pour lui.
Mais quelle ne fut sa surprise de trouver le rabbin et sa femme sur le quai. Dieu seul savait comment ils avaient pu connaître l’endroit où le rafiot allait s’amarrer. Outre le rat dans une petite cage d’osier - car elle ne lui faisait toujours pas entièrement confiance quant aux livres et préférait ne pas le laisser seul à la maison - Rebecca apportait un struddle et du gefiltefish pour fêter le retour de son protégé. à son habitude, le rabbin paraissait perdu dans les infinitudes stellaires qu’il contemplait entre ses pieds.
Comme il faisait beau, tous quatre mangèrent sur un banc en regardant la mer. À la fin du repas le rabbin, qui n’avait cessé de marmonner, dit à Qrinquedu que maintenant, avec sa bénédiction, il pouvait partir pour la grande bataille avec quelques chances de s’en tirer. Après un silence, il demanda qu’à son retour en France Qrinquedu n’oublie pas de saluer Bélial de sa part.
Le service de renseignement du rabbin, qu’il appelait son Shaydaï pour en marquer la supériorité sur le Shay de la Haganah, était très informé avec toujours une bonne avance sur le temps.
De fait, Qrinquedu rejoignit le commando français qui à marche forcée faisait route vers Beersheba, la dernière ville du Néguev occupée par les Égyptiens.
Il se sentait un peu en famille parmi ces durs à cuire venus de toutes les Résistances, anciens des Forces Françaises Libres, dont le chef était un haut fonctionnaire catholique, connu sous son nom de guerre, Teddy Eytan[1]. Parmi les hommes, la fidélité au drapeau noir de la Commune de Paris voisinait avec les engagements plus récents au service de l’Espagne républicaine, et le souvenir des amis fusillés au mont Valérien dont l’Affiche rouge portait les noms.
Ce n’était pas vraiment une traversée du désert, il y avait plus de morceaux de ferraille et de tourelles de tanks que de roses des sables sur le chemin. Il fallait parfois se frayer un passage entre les civils palestiniens qui fuyaient les combats et remontaient vers le nord avec parmi eux des soldats égyptiens désemparés. Tout cela au milieu d’unités de la Haganah roulant à fond de train vers le sud sous le regard ahuri de chèvres balançant leurs cornes et de dromadaires snobant toute cette agitation.
Plus ils s’approchaient de Beersheba, plus les obus passaient au-dessus de leur tête. Les half-tracks longèrent le lit d’un wadi qui les mettait pour un temps à l'abri. Puis ils gravirent la dune. Des tirs de mortiers firent voler pierres et éclats qui retombaient en pluie. À deux cents mètres se détachaient les trois blockhaus et la cicatrice blanchâtre du fossé antichar qui bordait la ville. Les casemates aveuglées et surprises par les tirs directs des mitrailleuses ripostèrent trop tard. Le premier half-track fonça droit dans le fossé, suivi des autres. Les commandos en sortirent d’un bond et neutralisèrent l’infanterie stupéfiée par la violence de l’attaque[2]. Ensuite, par petits groupes, ils passèrent de maison en maison le long des trois premières rues sans rencontrer trop de résistance. Mais arrivés à la grande place, ils furent arrêtés par un feu d’enfer. Qrinquedu se coucha derrière une borne. Devant lui l’école d’où partaient les tirs d’armes automatiques, puis la mosquée dont le minaret était occupé par de dangereux snipers. Un homme tomba tout près, sans un cri. Il fallait à tout prix prendre l’école avant de se faire encercler par les Égyptiens qui devaient être en train de se regrouper. La demi-section parvint à franchir la trentaine de mètres qui la séparait de l’édifice en rampant le long d’un petit muret, les balles claquaient à quelques centimètres des têtes. Une grenade fit voler la porte et trois hommes se précipitèrent dans l’escalier jusqu’au premier étage. La première pièce était déserte. Dans la seconde, les mitrailleurs surpris moururent sans avoir eu le temps de se retourner ; une autre grenade eut raison des occupants de la dernière pièce. La mitrailleuse lourde fut aussitôt pointée par l’autre fenêtre contre la mosquée. Déjà le deuxième groupe en avait fait sauter la porte. Puis le silence, vite rompu par le grondement des moteurs. Un char prenait position, les soldats de Tsahal débarquaient enfin des camions. Beersheba était prise.
Qrinquedu s’assit sur la margelle du puits. Ce n’était sans doute pas celui où Isaac et Abimélek le Philistin conclurent un pacte[3], mais l’étoile était même, minuscule reflet à la surface de l’eau. Il devenait libre de partir, rester et partir était égal. Toute eau s’écoulait du même puits par-delà les temps de sécheresse.
Tel-Aviv dormait tranquille sous la lueur de rares flambeaux. Le Vieux-Joseph émit un grondement sourd comme un bon chien tiré de son sommeil.
Reprendre la mer n’était ni retour ni exil. Il y aurait toujours franchissement d’une ligne sans partage comme ces vaguelettes se succédant avec un éclat de lune sur le dos.
Le rivage resterait celui-là. Le rivage resterait la lèvre d’une terre étroite durcie par la force des armes. Mais il y avait d’autres ports qui n’étaient pas le rivage, d’autres ports sans lesquels ce rivage ne serait qu’une ligne de partage solitaire et muette.
Ce qui vivait là n’était peut-être que l’encoche nécessaire du temps sans laquelle il n’y aurait plus de temps. Une encoche que toute aspiration à l’uniformité voulait détruire parce qu’elle détachait le temps millénaire du gouffre de l’éternité.
Sans le savoir, ils luttaient pour que la tempête ne cesse de diviser l’uniformité de la mer. Du plus ancien savoir, ils avaient pris terre pour que du rivage leurs cris ne cessent d’interpeller le chant des sirènes si doux que chacun y pourrait satisfaire son aspiration à disparaître dans l’éternité enfin retrouvée où nul ne fut jamais.
Notes
[1] - Lequel documente le récit de la prise de Beersheba, lors de l’opération Yo’av à laquelle il participa, le Commando français en étant l’élément précurseur, le 21 octobre 1948, in Néguev, Editions de la Baconnière, Neuchâtel, 1950.
[2] - Etrange répétition de l’histoire : la tactique du commando chargeant les tranchées ennemies à l’aube fut semblable à celle de la cavalerie canadienne, qui au crépuscule du 31 octobre 1917, contribua à donner la victoire aux troupes anglaises d’Allenby sur les Turcs occupant Beersheba dont une des armées était commandée par le général Allemand Kress von Kressenstein.
