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L'intelligence de nos enfants

Interview de Charles Melman par Denise Vincent pour freud-lacan.com

Auteur : Charles Melman 15/04/2008

Denise VincentVous nous avez dit à plusieurs reprises que la famille, dans sa dimension anthropologique, était en train de se défaire. L'interdiction de l'inceste est depuis des millénaires ce qui la fait tenir. L'éducation jusqu'à maintenant, mettait en place un impossible, quelque chose qui ne se peut pas. La famille patriarcale était le lieu où les phénomènes de privation et de frustration permettaient la mise en place d'une marque accidentelle essentielle qui permettait la mise en place de sa jouissance. Cette marque accidentelle, Freud l'avait appelée le trauma. Vous avez fait aux journées de décembre sur l'inconscient de l'enfant, le reproche de l'avoir un peu vite évacuée. Vous avez fait la remarque que même si l'enfant avait été abusé la névrose traumatique peut s'installer du fait de la répétition incessante de ce qui ne s'est pas accompli, comme ce qui allait s'accomplir n'était pas l'effet de l'objet cause du désir (l'objet petit a) mais du phallus lui-même. Pour beaucoup des enfants que nous rencontrons en consultation, les parents qui jusque là pouvaient donner l'impression qu'ils partageaient une vie sexuelle, peuvent décider de se séparer. On parle de plus en plus de divorce par consentement mutuel. Il ne serait même plus nécessaire de passer par le juge, le notaire suffirait. Leurs parents qui s'isolaient pour mener une vie sexuelle et qui donc s'inscrivaient dans une lignée phallique permettaient à leur enfant de trouver son domicile. Mais si le phallus s'éclipse, l'enfant ne sait plus quel est l'objet du sacrifice, ce que nous appelons la castration. Dans ce trauma plus rien ne vient prendre sens sexuel. L'enfant trouvait jusque là ses repères sur la scène familiale et brusquement ses repères quittent la scène. Vous dites que ces enfants qui souffrent sont des enfants très intelligents.

Voici donc ma première question : Ils porteraient sur leurs parents un regard plein de bon sens. De quelle intelligence s'agit-il ? Sont-ils plus filous, plus débrouillards ? Cette maturité ne se paye-t-elle pas de troubles somatiques comme vous nous l'avez rappelé dans vos voeux en tête de notre site Internet ?

Charles MelmanLes parents ont pour habitude de défendre les traditions contre l'intelligence et de transmettre leur malaise au nom de ce qu'ils représenteraient le bien. Un enfant bien élevé serait ainsi celui qui reprend à son compte la souffrance de ses parents et renonce à l'intelligence au profit de l'héritage à entretenir. Dans la mesure où les parents contemporains délaissent les habitudes et ils y sont contraints par les progrès technologiques qui bouleversent les moeurs, leurs enfants découvrent l'intelligence et sont privés de traditions.

D.V.Il est banal de constater que, de nos jours, et plus encore quand les parents sont séparés, les parents ne savent pas dire non. Ils ne veulent pas courir le risque d'être le moins aimé des deux. La difficulté pour le psychanalyste, est de faire entrer ces enfants dans le registre de la négation qui permet la mise en place du refoulement et d'un mode spécifique d'inscription. La psychanalyse jusqu'à présent pouvait opérer à partir d'éléments refoulés qui font retour sous des formes repérables : rêves, symptômes, actes manqués, autrement dit elle opérait à partir de ces lambeaux de refoulement, comme ce qu'il y avait à lire. Freud et Lacan nous ont appris que le refoulement présente une grande affinité avec l'écriture et précisément avec son support élémentaire: la lettre. Pourra-t-on dire dans une ou deux générations que le symptôme sera encore à déchiffrer comme un assemblage de syllabes et de lettres ? Dans la société contemporaine si les conditions du refoulement ne sont pas remplies, si le regard et la voix des parents, des enseignants ne sont pas les objets qui, tempérés par le refoulement, maintiennent les interdits, si le regard et la voix sont des objets anonymes, acéphales, la télévision, l'ordinateur que le refoulement ne sait pas tempérer et rendre tolérable, est-il évitable que l'angoisse monte chez l'enfant qui en reçoit le message d'une manière directe, injonctive souvent, traumatique parfois ?

Charles MelmanVous semblez croire que le rôle des parents est de savoir dire non. Vous n'ignorez pas pourtant que c'est le réel qui a cette charge et si les parents ont un rôle à jouer dans cette affaire, c'est plutôt en encourageant leur produit à ne pas se laisser intimider ni déprimer. Il est vraisemblable que la communication par icônes gagne en vitesse, facilité et aussi précision sur celle médiatisée par le langage, qui nécessite en outre un effort d'analyse. Elle est aussi plus érotique s'il est vrai que les valeurs signifiées par le langage sont devenues plus abstraites que sexuelles. Que faudrait-il penser de cette évolution, si elle est ici correctement rapportée ? J'avoue que je n'en sais rien.

D.V.Les enseignants, les politiques s'inquiètent avec les parents des difficultés que rencontrent les enfants à apprendre le maniement de la lecture et de l'écrit. Bon nombre d'entre eux et en particulier les adolescents, disent que les livres ne les intéressent pas. Comment les psychanalystes peuvent-ils renouveler leur intérêt, alors que les conditions du refoulement ont été compromises et que la lettre porteuse d'un savoir mystérieux ne peut être ni interprétée, ni symbolisée ?

Charles MelmanD'où leur vient cette intelligence source d'une maturité précoce évidente ? J'ai tendance à dire qu'elle leur vient de l'émergence nette des lois du langage, dès lors que celui-ci est affranchi du sens sexuel. Les concepts de "bien" et de "mal, du "juste et de "l'injuste" pèsent un peu trop sur les épaules de ces jeunes justiciers, y compris celui de l'inceste. Ils savent aussi précocement déchiffrer dans une adresse l'intérêt privé qui l'anime et qui, là aussi, déborde le sens sexuel. Ce sens-là ils l'abordent sans plus de tradition, ce qui rend sa pratique bien plus difficile. Seule y supplée la poésie des films, des séries ou des chansons, qui n'est pas rien.

D.V.La nature des informations mises à portée des enfants à travers les médias ne favorise pas une initiation progressive de tout ce qui touche aux relations entre les sexes. L'écart est de plus en plus grand entre ces messages et le refoulement qui pourrait en atténuer la portée: ces messages sont difficilement symbolisables. Les enfants sont confrontés à un trop de jouissance qui rend tout ce qui touche à la sexualité inquiétant et dans certain cas franchement intolérable. Vont-ils avoir à choisir entre une sexualité sans amour ou à un amour sans sexualité ?

Charles MelmanVous notez bien que le malaise diagnostiqué chez nos enfants relève non plus d'une privation de jouissance mais bien d'un excès. Et nous voyons bien comment ils tentent d'y mettre un peu d'ordre, ne serait-ce que par leur désintéressement qui afflige leurs géniteurs : les engagements humanitaires, le goût pour l'écologie etc... Ces traits témoignent, s'il le fallait, d'un rapport à l'Autre dominé par le souci laïque de le faire exister.