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Introduction à la journée préparatoire sur "Psychanalyse et Travail social"

Auteur : Jean-Pierre Lebrun 26/11/2004

Bibliographies Notes

Une des façons d'aborder la question du travail social a tourné autour du fait de nous demander s'il était pertinent de faire appel au terme de clinique pour la pratique des travailleurs sociaux. N'ayons pas à ce propos peur de nos différences parce que c'est au travers de leur confrontation que nous pourrons peut-être faire émerger quelque chose d'intéressant. La rencontre que l'on évite bien souvent aujourd'hui - je parle de forclusion de la rencontre - suppose évidemment la confrontation. Néanmoins, il est vrai que la première difficulté est de taille : ne confondons pas ce que les psychanalystes ont à dire sur le travail social avec ce que les travailleurs sociaux peuvent attendre de la psychanalyse.

Nous sommes ici pour débattre de ces questions et ainsi préparer les journées de mars 2005 afin que ces dernières soient de telle qualité que, justement, elles permettent aux analystes, qui sont très souvent quand même, faut-il le dire aujourd'hui, impliqués dans le travail social fût-ce par le biais des supervisions par exemple, de soutenir leurs questions. Mais aussi et même surtout parce qu'il s'agira de ne pas oublier que ceux à qui nous nous adressons, ce sont précisément les travailleurs sociaux. Donc, qu'espèrent-ils, qu'attendent-ils, et que pouvons-nous leur proposer ? Autre chose qu'un modèle à partir de la psychanalyse. Mais, alors, qu'est-ce qu'on leur propose ? De quoi s'agit-il ? Au nom de quoi est-ce qu'on intervient, aujourd'hui, sur ces questions ? Il y a donc là une rencontre à réussir, qui va demander de la nuance et du discernement. Ferenczi appelait ça "le tact" et ce dernier n'a pas à être exclu de l'arsenal du psychanalyste. Il y a une rencontre à réussir, mais qu'elle réussisse n'implique nullement la collusion ou le consensus ; ne confondons pas la rencontre qui rate et celle qui n'a pas lieu. Il convient donc que cette rencontre ait lieu, entre des travailleurs sociaux et des psychanalystes, et pour cela, que les psychanalystes ne pensent pas qu'ils ont à dire ce que les travailleurs sociaux ont à faire.

Après ces préliminaires, je vais m'en tenir à quatre points. Quatre points que je mets comme balises pour la réflexion, si vous le voulez bien. Premier point : que le monde a changé, pour ne pas dire qu'il change encore. Deuxième point : je soutiendrai l'hypothèse que c'est le champ du travail social, au sens large, qui porte de plein fouet les contradictions de cette mutation. Troisième point : que, à partir de ce repérage, de cette visibilité, peut-être bien qu'une orientation différente du travail social peut se dessiner et qu'à ce titre, quelque chose de la psychanalyse peut venir l'éclairer. Quatrième point, qui n'est pas des moindres pour moi, mais que je soutiens, c'est qu'il ne serait pas impossible qu'en retour, cette rencontre éclaire certaines difficultés cliniques rencontrées dans nos cures. Autrement dit, que le "hors cure" comme on l'appelle, pourrait venir permettre de penser un impensé de la cure analytique elle-même ou quelque chose de pas encore assez pensé, pour être plus modeste et plus prudent. Je peux vous dire tout de suite que le quatrième point est pour moi en travail, cela va de soi.

Premier point : "le monde a changé". Alors, ça veut dire quoi ? La question se pose très bien, par exemple, dans cet ouvrage récent où l'on trouve de nombreuses choses intéressantes : L'individu hypermoderne, sous la direction de Nicole Aubert. C'est la transcription d'un colloque qui a eu lieu au mois de septembre 2003. Des sociologues - entre autres - tentent d'aborder la question de ce qui est aujourd'hui nouveau et Marcel Gauchet conclut l'ouvrage en se demandant avec beaucoup de pertinence si on a affaire, de nos jours, à quelque chose d'une structure complètement nouvelle, à un homme nouveau, ou bien si, au contraire, on a affaire à quelque chose qui n'est rien d'autre que la poursuite de la structure que l'on connaît, mais sous une nouvelle figure, sous une nouvelle forme. Il fait pour finir cette remarque tout à fait judicieuse : "Ne répondons pas trop vite à la question", sinon, nous partirons dans des polémiques sans beaucoup d'intérêt. Gardons plutôt en tête cette question, elle est importante, elle est capitale. La position de Melman, dans La nouvelle économie psychique, c'est qu'elle est nouvelle cette économie psychique. Je suis moins chaud que lui pour soutenir ça, mais ce n'est pas déterminant. Laissons seulement la question ouverte plutôt que de nous forcer à répondre.

"Le monde a changé", je pense à cet égard que ce que les psychanalystes peuvent faire, c'est, contribuer à rendre lisible ce changement. Et surtout, faire apparaître, de ce fait, qu'il nous dépasse tous, ce changement. Ce n'est pas quelque chose dont l'un ou l'autre devrait porter la charge : comme on a l'habitude de dire : c'est à cause des politiques, c'est l'économique, les enseignants disent que c'est à cause des parents, les parents disent que c'est à cause des enseignants... Nous pouvons montrer que nous sommes emportés, nous ne sommes plus embarqués, comme dans le pari de Pascal, mais nous sommes emportés par quelque chose qui nous dépasse et dans lequel nous avons à reconstituer notre visibilité. Je renvoie à ce propos à un article qui est sur le site de l'ALI, "La mutation du lien social» (1) mais je vais en dire deux ou trois mots : nous sommes passés d'un monde incomplet et consistant à un monde complet et inconsistant. Ce sont des termes logiques, il ne faut pas nous méprendre. Nous sommes dans un monde où le chef, le souverain, le roi, le leader, autrement dit la hiérarchie et la pyramide sont remplacés par le réseau, l'horizontalité, la réciprocité. De même régner, même gouverner est remplacé par un terme qui est apparu récemment et que vous connaissez tous, la gouvernance. Mais qu'est-ce que c'est que la gouvernance ?

Nous somme passés de la consistance à l'inconsistance : la consistance veut dire qu'il y a moyen de mettre les contradictions en évidence dans le système ; et l'inconsistance, au sens logique, c'est quand le système symbolique tolère des propositions tout à fait contradictoires entre elles et qu'il n'y a donc pas à s'affoler si l'autre dit exactement l'inverse de ce que je dis, vu que chacune des deux propositions peut être reconnue comme vraie. Il n'y a pas à s'affoler, vous voyez ce que ça veut dire ! Que l'un dise blanc et l'autre noir, que les deux propositions soient compatibles, et qu'il n'y ait pas moyen de trancher entre ce qui est pertinent et ce qui ne l'est pas, voilà qui fait désormais partie de la donne. Simplement, ici deux indications qui, pour moi, paraissent cruciales et que justement nous référer à la psychanalyse permet de soutenir : d'abord que passer d'un monde incomplet et consistant à un monde complet et inconsistant, ce n'est jamais que passer d'une mise en forme à une autre, mais que toutes deux supposent toujours la castration. Il ne faut pas confondre la castration, qui est éminemment structurale, avec la façon dont elle a été mise en forme à savoir hier par l'incomplétude, aujourd'hui via l'inconsistance. En passant d'un système à l'autre, je change de face peut-être, mais ne sont que les deux faces d'une même structure, conséquence du fait que nous sommes parlants. Ceci pour dire qu'il y a donc bien quelque chose que les psychanalystes peuvent faire, c'est distinguer une dimension transhistorique, qui est condition de la parole et du langage, et une dimension historique de discours qui, évidemment, est liée aux fluctuations de la civilisation. Est introduit de ce fait un discernement entre la place de l'au-moins-un et la nécessaire soustraction de jouissance : l'au-moins-un, c'est déjà une manière de figurer, de mettre en forme la nécessaire soustraction de jouissance. L'inconsistance en est une autre. Ensuite, un deuxième point que je voudrais indiquer, c'est que, pour ce qui est de la construction du sujet, il me faut soutenir qu'il est toujours nécessaire d'en passer par la rencontre avec quelqu'un pour permettre la confrontation avec la soustraction de jouissance. Cette dernière ne se rencontre pas comme telle ! Il faut toujours la rencontrer au travers de quelqu'un qui veut bien lui prêter sa chair vivante ! Si ce n'est pas le cas, on a alors affaire à ce que j'ai appelé précisément une forclusion de la rencontre (2). Cela me semble être évidemment le risque avec ce qu'on appelle la gouvernance. Ce sont là deux traits qui me semblent importants pour lire un peu autrement cette mutation du lien social à laquelle nous assistons aujourd'hui.

Deuxième point. Je soutiendrai que c'est le travail social qui porte la contradiction qui existe entre le fait d'être emporté par cette mutation du lien social et les exigences pourtant toujours de mise de ce qu'implique cette rencontre singulière. Ce sont souvent les travailleurs sociaux qui endossent - même à leur insu - la contradiction entre ces deux mondes. Ainsi, par exemple, quand face à une famille maltraitante, l'idéologie ambiante demande qu'on essaie de reparentaliser, de revaloriser les compétences parentales et, pour ce faire, d'organiser des réunions de concertation, de s'empêcher parfois d'intervenir, de privilégier envers et contre tout la famille alors que celle-ci ne va accepter les consignes que pour échapper au placement des enfants... Et bien, voilà un mode de résolution qui est prescrit par la nouvelle donne du lien social et qui va peser entièrement sur les épaules de celui qui va s'en trouver contraint à intervenir d'une certaine façon et qui, d'autre part, va se trouver confronté à l'impossibilité de cette modalité-là de trouver une issue à ce qui est en jeu.

C'est le travailleur social qui va se trouver écartelé entre, par exemple, l'idéologie du tout contractuel et de l'effacement de la différence des places que prescrit un lien social organisé sur l'inconsistance et la complétude, et les contraintes de la structure toujours incontournables dans lesquelles se retrouve, par exemple, l'irréductible différence des places. C'est une place dès lors très difficile à tenir, et cela d'autant plus que l'origine du malaise n'est nullement identifiée. Ainsi, ce sont bien souvent les travailleurs sociaux qui se trouvent face à la délinquance des jeunes, donc à la nécessité de soutenir une rencontre où ils doivent faire avaler la couleuvre de la différence des places alors qu'ils se trouvent dans un contexte social où il est dit qu'il faut négocier, obtenir l'accord de ceux à qui ils s'adressent, soutenir la proximité etc... Autrement dit, en le disant d'une manière un peu brutale, il n'est pas impossible que notre évolution sociale nous amène tout simplement à nous débarrasser de nos contradictions sur les travailleurs sociaux. De le savoir, donne peut-être un petit peu d'air pour pouvoir prendre les choses autrement et, en tout cas, cela permet d'identifier le malaise d'aujourd'hui.

Les travailleurs sociaux pouvaient en effet hier s'adosser à la place d'exception ; ils étaient légitimés par l'incomplétude qui allait de soi et cela leur laissait une marge de manoeuvre pour pouvoir réintégrer des gens qui, par ailleurs, risquaient l'exclusion. Enfin, la tâche n'était bien sûr pas facile mais elle était lisible. Aujourd'hui en revanche, ils portent un poids supplémentaire. Parce que ce qui est prescrit, c'est la forclusion de la rencontre faute de pouvoir s'adosser au lieu de l'incomplétude, or lui, travailleur social ou, elle, travailleuse sociale, ce n'est que par cette rencontre qu'il peut encore donner valeur à ce qu'il fait. Alors ?

Troisième point, que je défends, dans ce nouveau contexte, c'est qu'il y a peut-être quelque chose qu'un analyste peut arriver à dire, pour autant qu'il soutienne sa position autour de la question de l'acte et de la question de l'éthique, c'est qu'il ne s'agit plus dès lors que l'organisation symbolique sociale soit tolérante à la marginalité mais bien plutôt de repérer que désormais, sa tâche, sa responsabilité est celle, je dirais, de la mise en forme. Qu'est-ce que je veux dire par là ? Je veux dire par là quelque chose qui m'a été inspiré par le propos de quelqu'un que j'ai écoutée la semaine passée, Annie Lebrun, une homonyme spécialiste de Sade. J'ai été extrêmement intéressé par sa formule pour dire la pertinence de l'oeuvre de Sade : "Sade a toujours su arracher une forme à l'indétermination de la jouissance". Cela dit bien l'enjeu actuel, je trouve. C'est qu'il ne s'agit plus, dans un monde où le symbolique s'est affaibli, de le regonfler ; il s'agit, en revanche, de faire le travail de mettre en forme l'indétermination de la jouissance. Autrement dit, non pas un travail de renvoi à un symbolique déjà là, mais de fournir le matériau et la relation transférentielle qui permettent la mise en forme à ce qui, sinon, reste l'indéterminé de la jouissance. Ça me semble donner un axe à l'intervention du travail social aujourd'hui. Ce n'est donc plus donner une place dans le symbolique social existant, c'est au contraire donner les moyens pour permettre la mise en forme, pour ne pas en rester à cette indétermination de la jouissance. C'est ce point-là qui est le point désormais crucial.

Evidemment, et c'est mon quatrième et dernier point, si c'est cela qui est en jeu, ce n'est pas sans nous intéresser, nous, analystes, pour certains patients pour qui, justement, la difficulté est de cet ordre-là. C'est-à-dire, non pas de se trouver confrontés aux difficultés d'implication dans le signifiant comme tel, mais d'avoir cette difficulté, qu'on peut parfois rencontrer dans la cure, pour mettre en forme d'une économie qui est entièrement organisée par le pulsionnel. C'est évidemment une question que je laisse en suspens, pour la reprendre ailleurs, mais je pense que cela ne renvoie plus alors seulement à ce qu'on appelle "la nouvelle clinique", mais cela vise tout autant la clinique de tous les jours, parce qu'il n'est pas impossible que cela rende compte des impasses de certaines cures. Voilà, ce que je voulais avancer en guise de prologue à cette journée.

Notes

(1) Ou encore à mon article récent plus explicite "Incidences de la mutation du lien social sur l'éducation" in Le Débat, novembre-décembre 2004.

Bibliographie