Front-Room
Auteur : Charles Melman 26/02/2008
Il y a des gens pour considérer le genre - homme, femme - comme un emploi ; au même titre que ceux du commerce et de l'industrie, de la fonction publique ou de la politique maintenant. Ne serait-ce pas une discrimination contraire aux droits de l'homme de prétendre interdire à quiconque l'accès à celui-ci ou celui-là ? Et au nom de quoi s'il se révèle qu'en dépit de l'apparence et de l'anatomie sa qualification et son goût le destinent à cet emploi-là plutôt qu'à tel autre ?
La contractualisation du rapport est ainsi laissée à la liberté de ceux qui y engagent leur seule responsabilité.
Et y aurait-il à redire à ce triomphe de la démocratie dès lors que je ne choisis plus seulement mon représentant, en effet, mais ma propre représentation ? Certes on remarquera que c'est un emploi sans employeur puisqu'il ne s'agit plus de l'occuper au bénéfice d'un patron mais pour le compte de sa propre satisfaction. Et la concurrence venant inévitablement régler le rapport entre partenaires au sein de la libre entreprise, on voit mal quel autre lien que celui-là pourrait les rassembler / séparer.
On ne sait pas non plus à quoi ces nouveaux partenaires pourront ressembler. La réfutation de la norme "psychosociale" qui fixe l'appartenance à un genre, ne peut non plus conserver l'imaginaire affecté par le groupe culturel à sa distinction. "Virilité" et "Féminité" attendent de nouveaux traits et on est curieux de savoir lequel sera distinctif, d'autant, si l'on comprend bien, que sa détermination sera privée puisque le choix d'une nouvelle norme ne paraîtrait pas moins aliénant.
Une société organisée par le libre choix du trait distinctif d'une sexualité devenue indépendante de l'anatomie risque de compliquer sérieusement le travail de reconnaissance aussi bien mutuelle que singulière, à commencer par celle du sujet dont on sait que le premier désir est de se faire reconnaître. Mais le tableau général est assez innovant pour qu'on s'étonne que la littérature futuriste ne l'ait pas déjà brossé.
On ne voit pas pourquoi un psychanalyste aurait à se prononcer pour ou contre la fête ainsi promise entre adultes consentants - un carnaval permanent en quelque sorte - d'autant que la dramaturgie sexuelle conventionnelle paraît usée jusqu'à la corde. Il a seulement quelques aperçus sur la manière dont on y est arrivé. La popularité remarquable de l'oeuvre de M. Foucault s'explique sans doute par la dénonciation paranoïaque qu'on y trouve de l'instance paternelle et ce dans tous les domaines de la vie sociale où sa référence est engagée : gouverner, enseigner, soigner, sexuer, etc. Celle-ci gêne, comme on sait, et en particulier restreint l'entière satisfaction. La pratique des back-rooms où peut s'exercer sur le corps une frappe sans retenue est l'effet logique de cet effort d'élimination. L'intérêt de Judith Butler pour le "performatif ", le signifiant qui ne vous aime pas et ne se discute pas, vous frappe sans recours, est cohérent avec l'ensemble de la démarche, et vouloir faire du back-room un front-room change peu à l'affaire.
La consommation à tout va, qui est au principe de l'exaltation d'un nouveau droit - et dont le pseudo "libre choix" est un élément - et le progrès scientifique qui manipule les facultés de reproduction, ajoutent à l'ensemble.
Il s'agit donc de forclore le père - voire lui couper définitivement les moyens. Il est remarquable que Lacan en fin de parcours ait pas moins cherché à nouer une consistance entre Réel, Symbolique et Imaginaire et qui se passe du nom-du-père : savoir s'en servir pour pouvoir s'en passer, disait-il.
Il est clair que ne s'en passe pas le transsexuel, fort différent des idéaux promus par Stoller ou Butler. Celui-ci en effet dispose, sous un imaginaire conventionnel mais affecté, soigneusement entretenu, un corps bien réel qu'il veut rectifier et un état-civil, ultime marque symbolique, à corriger. Au fond le transsexuel est un amoureux du Père et de sa trinité qui eut seulement le tort, le concernant, de se tromper.
Les libres partenaires promus par les tenants de la distinction entre sex (l'anatomie, soit le Réel) et gender (qu'ils nomment "psychosocial" quand nous y reconnaissons les effets du Symbolique et de l'Imaginaire) se soutiennent d'une pure et seule identification imaginaire. Il n'y a pas d'effort à faire pour y reconnaître le mode d'identification privilégiée des homosexuelles. Sa généralisation est-elle prometteuse de quoi que ce soit ? Peu nous importe. Retenons seulement que si Lacan a spéculé sur la possibilité d'un nouage entre R, S, I qui se passe du sinthôme c'était pour le mettre au service d'un éventuel et ainsi rendu possible rapport sexuel. Pas pour en faire une promotion de bazar. Elle émeut pourtant les universitaires qui, un peu partout, y trouvent matière à frissons dans les Congrès. Ce n'est déjà pas rien.
