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Dick

Auteur : Marc Darmon 09/03/1998

Bibliographies Notes

Dick est l'enfant dont Mélanie Klein rapporte l'analyse dans son article célèbre : "L'importance de la formation du symbole dans le développement du Moi". Dans son séminaire (1953-54) Jacques Lacan s'est livré à une lecture critique de cet article pour aborder la question de la "jonction du symbolique et de l'imaginaire dans la constitution du réel".

Pour Mélanie Klein, l'enfant vit primitivement dans un monde fantasmatique dominé par un désir de destruction sadique-oral puis sadique-anal. Il a essentiellement affaire au corps de sa mère, véritable empire contenant à la fois le pénis du père, le sein, les excréments, les enfants.

Le corps maternel est attaqué par les pulsions sadiques orales ou par les excréments utilisés comme des projectiles. Il s'agit d'introjecter ces objets auxquels en fait l'enfant s'identifie. Mais ces attaques entraînent en retour par projection un danger de contre-attaque de la part des objets en question et des parents coalisés. C'est pourquoi ce processus est générateur d'angoisse contre laquelle l'enfant se défend en expulsant son propre sadisme ou en détruisant l'objet.

Sous la pression de cette angoisse, l'enfant établit ce que Mélanie Klein appelle des équations symboliques entre les organes : pénis, sein, vagin, excréments et d'autres objets non générateurs d'angoisse, mais ces nouveaux objets sont pris eux-mêmes dans ce mécanisme et deviennent source d'angoisse à leur tour.De proche en proche les équivalences symboliques grâce à l'angoisse donc,permettent à l'enfant de conquérir le champ de la réalité tout entier et d'échapper au monde fantasmatique.

Telles sont en résumé les idées théoriques qui soutiennent Mélanie Klein dans l'abord de Dick et qui justifient ses interventions.

Dick, à quatre ans, semble lorsque Mélanie Klein le rencontre avoir le développement intellectuel et le vocabulaire d'un enfant de quinze à dix huit mois. Dick ne manifeste presque jamais d'angoisse, il paraît indifférent à la présence ou à l'absence de sa mère ou de sa nurse, ne porte aucun intérêt aux choses ou aux êtres qui l'entourent. La plupart du temps il émet des sons incompréhensibles, et bien qu'il soit capable de prononcer les mots qu'il connaît correctement, il utilise le langage négativement, soit en le déformant, soit en répétant mécaniquement les mots, jamais il ne manifeste le désir de se faire comprendre.

Il ne manifeste d'ailleurs aucun désir, ni aucune sensibilité à la douleur, il n'éprouve jamais le besoin de se faire consoler. Mélanie Klein remarque aussi qu'il n'utilise jamais les objets coupants ou tranchants.

Les seuls objets qui provoquent son intérêt sont fort rares, il s'agit des poignées, des portes, de l'ouverture et de la fermeture de celles-ci, des trains-jouets et des gares. Mélanie Klein manifestant alors son art de divination, interprète ces maigres indices comme témoignant d'un fantasme de coït avec la mère. Ce fantasme génital, témoin pour elle d'un ego trop tôt développé, est rendu paradoxalement responsable de l'inhibition du développement de cet ego chez Dick. En effet, elle fait l'hypothèse qu'un désir de destruction excessif dirigé contre le corps de sa mère et ses contenus, a été fortement rejeté, ce qui a entraîné une absence d'angoisse et de relation affective aux choses, la fantasmatisation et le processus de symbolisation ont donc été de ce fait suspendus, et le développement de l'ego radicalement inhibé.

Mélanie Klein s'appuie sur cette construction pour justifier son intervention qui lui permet "d'ouvrir les portes de l'inconscient" de cet enfant a priori inaccessible du fait de sa pathologie qu'elle qualifie non sans hésitation de schizophrénie.

Mélanie Klein lui désigne donc un grand train en le dénommant : "train papa", et un petit train : "train Dick".

Dick fait rouler "train Dick" jusqu'à la fenêtre et dit "gare", Mélanie Klein réplique alors : "la gare, c'est maman : Dick entre dans maman". Aussitôt l'enfant court, se place dans l'espace entre les deux portes du bureau et s'enferme en disant "noir". Dick répète plusieurs fois le manège et Mélanie Klein lui explique : "il fait noir dans maman : Dick entre dans le noir de maman". C'est alors que Dick se met à répéter deux fois sur un ton interrogateur "nurse ?".Ilse conduit de manière similaire les deux séances suivantes, et à la troisième séance Mélanie Klein relève pour la première fois un accès d'angoisse et un appel à son adresse, l'apparition donc d'une dépendance à son égard puis à l'égard de sa nurse.

A partir de l'intervention de Mélanie Klein, Dick reprend le processus de symbolisation figé très tôt lorsqu'il s'est retranché de toute vie fantasmatique et de la réalité "en se réfugiant dans le fantasme du corps maternel vide et noir".Les "équations symboliques" sous la pression de l'angoisse s'étendent, les pulsions de destruction se manifestent, les relations s'enrichissent et l'Œdipe se met en place.

Jacques Lacan commente l'article de Mélanie Klein dans le même temps où il présente son schéma optique*. Il rend hommage au génie de la psychanalyste mais en critique la théorie. Grâce à la distinction des registres de l'imaginaire, du symbolique et du réel, Lacan résout certaines contradictions du texte kleinien. Pour Lacan, il n'y a pas lieu de considérer un ego paradoxalement à la fois trop développé et inhibé, puisque chez Dick il n'y a pas d'ego.Cet enfant est dans une réalité quasiment inhumaine, puisque non symbolisée, il a affaire à un réel nu, son monde imaginaire est extrêmement réduit et il n'a pas la possibilité de pratiquer des aller-retours entre réel et imaginaire, ce que modélisent le vase et les fleurs du schéma optique. Le sujet n'est pas à l'intérieur du cône symbolique, il n'a donc pas accès à son image moïque.

Les équations symboliques dont parle Mélanie Klein, résultent du jeu imaginaire d'alternance entre expulsion et introjection, projection et absorption. Chez Dick ce jeu ne se produit pas, il y a une ébauche d'imaginaire mais très limitée, et la seule symbolisation, la seule identification primaire est celle de la béance, du vide, du noir.

Dick possède certes des éléments symboliques, des vocables, mais faute de Bejahung, d'affirmation primordiale, il ne peut les assumer réellement comme sujet, il n'y a pas de véritable parole, c'est ce que son négativisme manifeste.

Le fait que les premières symbolisations soient en relation avec un désir de destruction fondamental résulte de l'opposition entre cette affirmation primordiale et le rejet violent hors symbolisation du Réel [dénégation], c'est le pas que Mélanie Klein permet à Dick d'accomplir.

L'intervention de Mélanie Klein qui est une verbalisation du mythe oedipien permet l'accolement des éléments symboliques à l'imaginaire du sujet. Plus qu'une "ouverture de l'inconscient", il s'agit d'une véritable greffe d'inconscient comme discours de l'Autre, avec pour effet l'accès du sujet à la dimension de l'appel et de la dépendance. La véritable introjection n'est pas l'opposée de la projection imaginaire mais se révèle comme l'introjection symbolique d'une parole de l'Autre.

Mélanie Klein en montre un exemple saisissant lorsqu'elle décrit l'introjection du pénis paternel : Dick portant à sa bouche une poupée en disant "tea daddy", à lire de façon inversée comme "eat daddy".

Notes

Mélanie Klein, L'importance de la formation du symbole dans le développement du Moi (1930), Essais de psychanalyse, tr. fr. M. Derrida, Payot, Paris, 1968.

Bibliographie