Comment un enfant des banlieues devient un homme, une femme, un citoyen. Ouverture des Journées d'études des 22 et 23 septembre 2007
Auteur : Charles Melman 07/12/2007
Madame Fadela Amara me sait gré de l'avoir invitée, mais son emploi du temps, nous dit-elle, ne lui permet pas de se joindre à nous, ce que nous regrettons.
Quelques mots pour commencer.
Le titre de ces journées a fait problème à ceux qui les ont organisées. Chaque mot en réalité a fait question. Pourquoi "les enfants des banlieues" alors que, bien sûr, des difficultés semblables peuvent exister, se produire, en dehors des banlieues ? Ensuite, pourquoi focaliser notre attention sur le problème de l'identification c'est-à-dire comment pour chacun d'entre nous se pose la question de son accession au statut d'homme, au statut de femme et cela, comme nous le savons, d'une façon qui n'est pas détachée de l'appartenance à un ensemble, à une collectivité.
En tout cas, je dis bien, il a fallu se bagarrer - gentiment bien sûr - pour aboutir à ce que ce titre soit maintenu. Je trouve que cette difficulté initiale est déjà exemplaire de ce que nous avons à nous dire, à discuter.
Exemplaire, parce qu'il était manifeste dans les diverses versions qui m'étaient proposées, qu'elles aboutissaient à introduire sur cette question un flou qui est celui-là même que nous avons précisément à aborder et à traiter. Il était clair que la pensée de chacun d'entre nous était elle-même victime de ce flou qu'il s'agit pour nous d'essayer de préciser ce qui veut dire - et c'est l'occasion de façon très précise - de mettre en place ce qui nous semble être le réel, ce qui fait butée, ce qui fait obstacle, ce qui fait symptôme et qui pourrit la vie d'un certain nombre de jeunes.
En refusant cette pente - qui n'est pas réservée à cette question - qui est une pente que je dirais générale lorsqu'on traite aujourd'hui de quoi que ce soit, c'est-à-dire que ce qui fait symptôme est aujourd'hui masqué ou méconnu au profit de considérations que j'oserais dire libérales : chacun a le droit d'y aller avec ce qui est son propre abord.
Vous voyez qu'en analysant ce qui se passe pour nous-mêmes de la sorte, nous sommes au coeur du problème : Y a-t-il moyen pour nous d'avoir une pensée commune et ferme c'est-à-dire organisée par un réel ? Voilà, c'est là que ça bute, c'est là que ça fait problème et c'est là que quelque chose pourrait se faire. Ou bien devons-nous, nous-mêmes, céder à cette généralisation - qui atteint également les banlieues - de cette pensée diffuse, de cette pensée floue, de cette pensée désarticulée et qui fait, finalement, que plus personne ne sait de quoi on parle.
Donc ceci pour dire aux amis qui veulent bien être là, à cette table, que le problème nous concerne tout autant qu'eux et je dirais même que si cela les concerne, cela concerne d'abord le milieu global, le milieu général dans lequel nous fonctionnons, dans lequel nous vivons et, en quelque sorte, leur malaise est effectivement le malaise localement et historiquement déterminé, l'expression d'un malaise beaucoup plus général.
Un mot encore. Il est habituel, lorsque je propose à des journalistes un texte supposé intervenir dans un débat - ou qu'on me le demande, cela arrive aussi et que je réponde à cette demande - il est habituel que mon texte déplaise dans la mesure où il ne parle pas, ne dévoile pas l'inconscient des acteurs sur lesquels on m'interroge. Il faudrait que je vienne exhiber sur la scène, comme dans une comédie de boulevard où on se promène en caleçon. Il faudrait que je vienne dire quel est le caleçon de tel homme ou de telle femme politique, ce qui dit-on ne manque pas d'intéresser. Si, en ce qui me regarde, je me permets d'intervenir ce n'est pas pour aller en exposer l'inconscient de tel ou tel, mais c'est bien évidemment, vous pouvez vous en douter - et dans une ligne qui vient directement de Freud - pour dire quelles sont les conditions de structure qui font que cela se passe comme cela. Pourquoi à tel moment, tel phénomène politique se produit-il et, bien sûr, quelles sont les éventuelles conséquences à en tirer ?
En ce qui concerne le travail de ce week-end, là aussi il s'agit d'essayer de préciser les conditions structurales qui commandent le fait que cela se passe ainsi et pas autrement. Ce n'est qu'à cette condition, bien sûr, que peut-être nous pourrons évoquer d'autres façons d'aborder ce problème.
Je dois dire que si j'ai pu proposer ce thème à une réunion du Bureau de notre Association c'est bien sûr dans le profond malaise où je suis, comme d'autres, de voir que tout ce que nous savons sur ce type de problème, sur ce type de souffrance, tout ce que nous savons est balayé, refusé et cela, si je puis dire, au nom des discours pré-convenus dont l'inefficacité est évidemment patente puisque chacun sait à l'avance ce que l'autre va raconter ; c'est sans surprise. Nous sommes déjà coulés dans le béton et c'est béton contre béton.
Pour moi, je dois vous dire qu'il y a un enjeu, celui justement de savoir s'il est possible, avec nos moyens, de mettre en circulation un abord qui en change les données et puisse, peut-être, engager des actions locales. Ceci afin - il n'y a pas d'autre visée - non pas de normaliser, mais afin de permettre à des jeunes, à des enfants, à des moins jeunes, en difficulté et pour lesquels il n'y a pas de lieu d'adresse pour leur répondre, qui soit un lieu ouvert où il n'y ait pas à l'avance un discours pré-convenu : c'est cela que tu dois faire, cela que tu dois...
Un lieu d'adresse qui leur laisse le temps, le temps d'entendre leur propre parole, d'entendre ce qu'ils disent avant que tout ne soit déjà ready made, la pièce est déjà jouée et chaque fois on en est au denier acte.
Voilà les quelques remarques que je voulais faire et je donne très agréablement la parole à la présidente de cette Table ronde (1)
Notes :
(1) Françoise Bernard avec Redoine Merhoud et Anissa Ben Mahidi, Zahoua Idjeri, Katy Renard, Datiguy Sankaré, Mirfad Saïd Mahidi
