Bilinguisme : incidences subjectives et épistémogènes
Auteur : Cyril Veken 10/10/2002
Les journées des 28 et 29 septembre ont été l'occasion d'un vaste échange sur des questions dont tout montre l'enjeu crucial pour la psychanalyse à partir du moment où il ne s'agit pas pour elle de les aborder comme champ d'un savoir constitué où l'on pourrait se contenter, soit d'y apporter un "je ne sais quoi" de particulier au savoir des analystes, soit d'y appliquer une grille toute faite qui en sortirait parfaitement indemne.
Le parti qu'ont choisi les intervenants a donc consisté à interroger la façon dont l'abord de la question du bilinguisme pouvait mettre au travail les notions fondamentales de la psychanalyse telle que, après Lacan, nous tentons de la pratiquer et de la transmettre. Et pour cela, chacun a accepté de s'embarquer sur un aspect de la question qui, pour elle ou pour lui, engageait quelque chose de son propre rapport à l'analyse.
L'Association Lacanienne Internationale publiera dans les mois prochains les Actes de ces journées, et nous invitons le lecteur à s'y reporter, nous bornant ici à un rapide survol des thèmes qui ont traversé ces deux journées, et notamment la question de savoir si le bilinguisme devait être tenu pour accidentel pour le parlêtre, qui serait fondamentalement monolingue, ou bien, au contraire, si le parlêtre n'était pas fondamentalement bilingue, c'est à dire divisé entre deux langues.
En effet, si bilinguisme évoque immanquablement une langue qui serait autre, de quelle nature est cette "altérité" ? L'importance de la dissymétrie, de l'inégalité entre les langues auxquelles un sujet à affaire dans le bilinguisme nous est apparue comme cruciale puisque c'est bien le rapport à la langue qu'elle permet d'éclairer (un des participants a évoqué la différence entre parler français et parler en français). Et cette question de la nature des inégalités, des disparités entre langues nous a permis d'aborder ce qu'il en est de la possibilité d'engager une psychanalyse dans telle ou telle langue. La riche et vive discussion du dimanche après-midi a été l'occasion de préciser ce que peuvent être les raisons proprement analytiques de répondre à une telle question, ce qui ne peut manquer de faire difficulté dans un moment où il n'est plus seulement question d'autoriser la parole dans une langue dite "minoritaire", mais d'enseigner lesdites langues, c'est à dire d'y faire entendre la voix du maître. La disparité entre les langues dont il est ici question n'étant pas du tout une disparité du type de celle dont s'occupent linguistes ou sociolinguistes, mais une disparité en termes des places que telle ou telle langue ménage ou non dans l'interlocution, en particularité s'il s'agit de préserver ou de gommer une place d'altérité.
Quant à l'ampleur et à la diversité du champ que peut couvrir le bilinguisme appréhendé sous l'angle du sujet tel qu'un signifiant le représente auprès d'un autre signifiant, les journées ont pu en donner un aperçu. Par exemple tel travail sur l'adolescence qui a montré comment l'adolescent, quelque soit le milieu linguistique ou social dans lequel il vit, se trouve confronté au délicat problème de trouver la langue qui sera la sienne, celle dans laquelle il va se trouver représenté comme adulte, faute de quoi il se trouve contraint de donner à voir là où il ne trouve pas à se faire entendre. Ou encore telle autre intervention qui, se demandant "comment sortir de la langue maternelle", a contribué à éclairer ce à quoi le discours analytique peut permettre d'aboutir, à savoir distinguer ce qui est de l'ordre de la castration (il y a du pastout) et ce qui est de l'ordre du refoulement (il y a de l'interdit).
Si ces questions trouvent chez vous quelque résonnance, vous lirez avec intérêt la publication que ce site ne manquera pas de faire connaître.
