Au cas par cas (1/3)
Présentation du premier cas
Auteur : Département de travail social 30/12/2008
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Il est extrait - ainsi que les deux qui suivront (en janvier/février) -, d'un mémoire soutenu en juin 2008, auprès du jury du diplôme d'Etat d'éducateur spécialisé par Caroline F. rencontrée à cette occasion. Elle nous a donné son accord.
Je me souviens d'une situation vécue lorsque je travaillais comme éducatrice non diplômée dans un foyer de l'enfance, où le père d'un enfant de 13 ans ne comprenait pas le psychologue de l'établissement. Le thérapeute lui reprochait les coups de martinet qu'il infligeait à son fils lorsque ce dernier s'opposait à lui. Les week-ends en famille se terminaient souvent par une correction et le jeune adolescent en était humilié face à ses petits frères et soeurs. Monsieur répondait à ce psychologue par sa propre enfance en Roumanie, où il était habituel qu'il se fasse fouetter par son père ou sa mère et cela jusqu'à ses 20 ans.
"C'était avec un bâton accroché à côté de la porte d'entrée..."
Le bâton n'était plus là mais la tradition existait toujours. On pourrait dire que la parentalité, dans ce cas de figure, est en quelque sorte une réactualisation de l'enfance.
Notre travail de lecture
Les cas proposés à notre lecture et à notre réflexion, concernent un point central de la responsabilité et du travail des éducateurs. Prendre le relais de familles qui -au nom de la protection de l'enfance- ont dû abandonner pour partie éducation et autorité parentale à la Justice et aux services sociaux.
Comment déplacer, au cas par cas, ce qui peut se figer dans l'image de défaillances parentales pour tenter de relancer la dynamique familiale ?
Très justement dans ce travail, dans le décours de l'énonciation, il est pointé ce qui a pu être éludé dans les décisions de justice qui ont été prises.
Le pari restant pour les éducateurs- s'ils en ont le souci- de donner voix à ce qui a pu être éludé de la problématique familiale.
Pour ce père roumain qui bat son fils -ce qui s'apparente à de la maltraitance dans notre contexte culturel- s'avère pour ce père un acte pris dans sa propre tradition familiale. Avec des actes symptomatiques d'une souffrance personnelle il tente aussi de ménager du Père.
L'incompréhension paraît totale de part et d'autre, mais c'est précisément là-dessus que l'adolescent pose sa question.
Ensuite de quoi peut bien souffrir un enfant retiré jeune de sa famille, alors que précisément il souffrait, dans sa famille, de maltraitance ?
Ce savoir mis au- devant de la scène dans un réel- celui de sa maltraitance- peut ne pas lui permettre de se constituer un savoir sur ce qui a présidé à sa naissance.
C'est l'incidence phallique, prise pour chacun d'entre nous dans le fonctionnement familial, qui se trouve mis à mal lorsqu'un enfant est retiré de sa famille, plus particulièrement dans les premières années de sa vie, et qui peut occasionner chez lui un effondrement psychique.
L'incidence phallique est à entendre comme métaphore du flux vital, comme ce qui va animer, la vie durant un sujet pris dans la question de son désir. Fonction inconsciente, elle est orientée par les aléas du désir des parents, des parents entre eux, et vis-à-vis de leur enfant.
Charles Melman (*) parle en ces termes du côté formateur de la famille "elle viendrait en quelque sorte nous permettre notre identification sexuée, nous donner accès à la jouissance sexuelle et nous permettre la perpétuation de ladite famille".
I- "Le bâton du père"
Au-delà de la question de la parentalité - qu'est-ce qu'être parent ? - dans les trois niveaux qui en sont aujourd'hui identifiés, quelles peuvent être les questions qu'ouvre cette vignette clinique ?
1 - Le père, dans "les coups de martinet" qu'il inflige à son fils, cet enfant, cet adolescent de 13 ans, met en exergue la question "qu'est-ce qu'un père ?" et peut-être bien aussi la question qui en est dérivée "comment permettre à son fils de devenir un homme ?" - fils que nous pouvons supposer être le fils aîné.
Et pour cet homme la réponse à ces questions semble bien lui être donnée, il semble devoir la tenir de la tradition - tradition dont il est aujourd'hui le tenant et qui lui vient de "sa propre enfance", dans la lignée de ses ancêtres, dans le pays d'accueil de sa famille d'où l'incompréhension dont il fait preuve et qu'il exprime en réponse aux reproches qui lui sont adressés par le psychologue.
Le fait que le week-end "en famille" se clôture souvent par "une correction" - et ce devant "ses petits frères et ses petites soeurs" - est à relever car qu'est-ce que le père "corrige" ainsi juste avant que son fils ne parte du domicile familial - ne sorte de la famille - pour retourner au foyer ? "Corriger" c'est-à-dire "ramener à la règle ce qui s'en écarte", "supprimer les fautes, les erreurs", "ramener à la mesure quelque chose d'excessif par une action contraire", "rectifier".
Le premier effet du placement, c'est un déplacement.
Un déplacement d'un lieu (la famille) à un autre (le foyer). Un déplacement au titre de l'article 375 du Code civil français, du pays d'accueil où "la tradition" n'est pas forcément la même et où la règle de droit prévaut, cf. l'Angleterre où les châtiments corporels à l'endroit des enfants - et même des plus grands - étaient encore vivaces dans l'éducation il n'y a encore pas si longtemps.
Mais qu'est-ce qui prévaut pour le père de cet enfant ? Comment pourra-t-il accepter de déléguer à d'autres - espace public - ce qu'il tient de ses ancêtres - espace privé - et, au-delà, que ce qu'il doit transmettre puisse se faire autrement, c'est-à-dire dans la conformité aux lois d'un pays qui, à l'origine, n'est pas le sien ni celui de ses ancêtres ?
Charles Melman dans sa conclusion aux Journées sur les jeunes de banlieues organisées par l'Association Lacanienne Internationale en septembre 2007 indique :
Comment un jeune homme peut-il accéder au statut d'homme, à une virilité, qui doit - pour être conforme et adapté - se détacher de la relation à ses ancêtres sans pour autant être forcément une imitation ou une sujétion à l'idéal propre au pays dans lequel il se trouve émigrer. (1)
Et encore : S'il revenait aux parents étrangers et surtout aux pères de représenter l'autorité, est-ce qu'ils y étaient autorisés, eux-mêmes, par le social ? note Omar Guerrero dans son article Banlieues, des intégrations promises ? (2) (7 nov. 2005)
2 - "bâton", "fouet", "martinet" "coups" autant de marques sur le corps, autant d'inscriptions. Pour inscrire quoi ? Charles Melman : "La mémoire du corps, c'est le signifiant". L'inscription phallique qui se trouve être bafouée du côté du père qui utilise alors le bâton pour fouetter afin que le fils parte avec la marque du référent phallique - privé - celui qui fonde l'identité et l'appartenance dans ce lieu public où il n'a pas droit de cité.
3 - Enfin, une autre piste de réflexion pourrait être menée à partir de l'intervention de Charles Melman dans le cadre d'une Journée organisée sur le sujet de l'adolescence : "Y aurait-il une question particulière du père à l'adolescence ?" (3)
Nous vous invitons à nous adresser vos remarques à : jbonneau@freud-lacan.com
Notes :
(*) "La famille : incidences formatrices et pathogènes", in Psychanalyse de l'enfant, n°14, Revue de l'Association Freudienne internationale, Paris
(1) "Comment un enfant des banlieues devient un homme, une femme, un citoyen" - Pour conclure, Charles Melman
(2) Omar Guerrero : Banlieues, des intégrations promises ? - 7/12/2005
(3) "Y aurait-il une question particulière du père à l'adolescence ?" in Clinique Psychanalytique - Articles et Communications - 1973-1990 - Bibliothèque du Trimestre psychanalytique (Publication de l'A.L.I.)
