Au cas par cas (2/3) : Sabrina
Présentation du deuxième cas
Auteur : Département de travail social 07/02/2009
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II- Sabrina
Je me propose de présenter l'histoire de Sabrina,... surtout pour souligner le travail qu'il m'a été possible de mettre en place pour l'aider à tisser un lien entre son passé traumatique et un présent difficile à vivre.
J'ai rencontré Sabrina lors d'un "Atelier Théâtre" proposé par la structure où j'effectuais mon stage à responsabilité. Adolescente de 16 ans qui se présentait comme une jeune fille souriante, toujours prête à faire rire ceux qui l'entourent. Par contre son physique obèse la mettait en grande difficulté, se sentant mal à l'aise. Lorsque nous déjeunions tous ensemble au théâtre, j'ai pu constater qu'elle ne prenait aucun plaisir à se nourrir. Elle avalait la nourriture sans apprécier ce qu'elle mangeait, elle se remplissait jusqu'au maximum.
Rapidement, elle se confia à moi et je perçus rapidement son rapport particulier à la souffrance.
Par exemple, elle exhibait avec une certaine satisfaction des traces d'automutilation, ses piercings qu'elle se fait elle-même et qu'elle arrachait lorsqu'elle était en colère. Bien entendu, ces confidences ne sont pas sans m'interroger : que peut -on entendre dans un tel comportement envers elle-même ? Cette façon d'être ne pouvait que dissimuler une grande détresse.
"Même pas mal même plus mal ?"
C'est sans doute ce que j'ai pu entendre d'elle, qui m'a permis d'établir avec Sabrina une relation de confiance et bien entendu ses confidences vont suivre rapidement.
Elle va d'emblée me parler de ce déchirement qu'a représenté pour elle la rupture d'avec sa mère. Elle n'avait que 6 ans quand l'école constate sur le corps de Sabrina des marques de maltraitance. Le Juge pour enfants demande que la petite fille soit rapidement placée en famille d'accueil, sans possibilité de contact avec sa mère, car elle était en danger dans sa famille.
Sabrina subissait de la maltraitance mais aussi des abus sexuels de la part de son grand-père maternel qui vivait à la maison.
Dans un premier temps, elle sera confiée à une famille d'accueil pour quelques mois, puis va succéder, pour différentes raisons, une série de déplacements et de placements dans différentes familles et lieux d'accueil et cela jusqu'à ses 13 ans.
Elle me parlera de ses traumatismes qui ont été de devoir se refaire des amis, de se refaire une nouvelle place dans chacune de ses nouvelles écoles, mais aussi dans chacun des nouveaux lieux d'accueil.
Á travers cette situation, on constate combien la rupture de la loi symbolique, ici le passage à l'acte est du côté du grand-père maternel, peut amener Sabrina à se déstructurer jusqu'à être exclue de la société, du lieu où elle est accueillie. Elle mettra en échec durant plusieurs années toutes formes de placements qu'on lui proposait comme si elle rejouait à chaque fois la rupture de son départ de la maison familiale.
Á mon sens, il n'est pas question de mettre en doute la nécessité d'une séparation d'avec la famille, mais il aurait été nécessaire de parler avec cette adolescente, qui dit ne pas savoir réellement les causes de ce qu'elle vit comme un arrachement familial. La multiplication des lieux de vie n'a-t-elle pas été source de morcellement, des difficultés à se construire, de pouvoir établir des liens avec les autres ?...
Caroline F.
Notre travail de lecture
"C'est sans doute ce que j'ai pu entendre d'elle, qui m'a permis d'établir avec Sabrina une relation de confiance et bien entendu ses confidences vont suivre rapidement."
C'est effectivement parce que l'éducatrice entend au-delà de ce que la jeune fille montre, de ce qu'elle donne à voir : "elle exhibait avec une certaine satisfaction des traces d'automutilation," que la relation va être possible, parce que la monstration qui était ainsi adressée nécessitait une lecture. Et c'est ce à quoi s'est risquée l'éducatrice.
Alors qu'a-t-elle lu ?
Elle a lu les traces de marques effacées.
En effet, l'éducatrice note : Elle n'avait que 6 ans quand l'école constate sur le corps de Sabrina des marques de maltraitance. - ce qui a entraîné la décision de placement et de séparation de l'enfant d'avec sa mère.
Mais le "traitement social" semble avoir effacé dans la réalité de la vie de Sabrina la cause de ces premières marques sur le corps de la petite fille qu'elle était alors.
À mon sens, il n'est pas question de mettre en doute la nécessité d'une séparation d'avec la famille, mais il aurait été nécessaire de parler avec cette adolescente, qui dit ne pas savoir réellement les causes de ce qu'elle vit comme un arrachement familial. "Arrachement" que Sabrina met en scène et que note l'éducatrice : ses piercings qu'elle se fait elle-même et qu'elle arrachait lorsqu'elle était en colère.
La "colère" c'est-à-dire l'expression au présent de quelque chose de non dicible : le trauma, cette effraction de l'inceste. (1)
Ainsi, les traces de la pré-histoire de son histoire aujourd'hui "sociale", l'adolescente Sabrina les inscrit-elle et ne cessera-t-elle de les inscrire, et ce jusqu"à ce qu'elle soient lues. Elle les inscrit sur son corps. Un corps qu'elle-même maltraite : l'automutilation, les piercings certes, mais aussi dans le rapport qu'elle entretient avec la nourriture : "j'ai pu constater qu'elle ne prenait aucun plaisir à se nourrir. Elle avalait la nourriture sans apprécier ce qu'elle mangeait, elle se remplissait jusqu'au maximum." note l'éducatrice.
Que traduit Sabrina ainsi, sinon manifester de son lien à sa mère dans la séparation, malgré "le danger" : Le Juge pour enfants demande que la petite fille soit rapidement placée en famille d'accueil, sans possibilité de contact avec sa mère, car elle était en danger dans sa famille. Mais le danger, pour Sabrina, il était là, dès le début, dans la relation symboliquement altérée à ce premier Autre qui n'a pas pu être protecteur, salvateur.
Ce corps que Sabrina exhibe, ex-pose, aux regards des autres sur la scène du monde, c'est un corps "en souffrance".
Un corps "en souffrance", dans les deux sens du terme : en suspens eu égard à la féminité, l'obésité en gommant les reliefs, et également témoignant d'une douleur d'exister, d'ex-sister.
En effet, quelle place est échue à cette jeune fille ? puisqu'elle a tant de fois déjà été déplacée, contrainte De devoir se refaire des amis, de se refaire une nouvelle place dans chacune de ses nouvelles écoles, mais aussi dans chacun des nouveaux lieux d'accueil.
A quelle place dans la société humaine pourrait-elle exister quand ce qui doit y faire lien social, le pacte symbolique imposant le respect de la place de chacun, n'a pas été respecté au sein de sa famille, dans l'ordre des générations ?
Dans les échecs de placements occasionnant derechef un autre placement, comme si elle rejouait à chaque fois la rupture de son départ de la maison familiale, Sabrina ne rejouait-elle pas, dans cette répétition, le point de butée impossible à symboliser dans son histoire de vie ?
"Le geste humain, fait remarquer Jean Bergès, est de toute façon du côté du langage et non celui de la pure manifestation motrice." Ainsi, l'"Atelier Théâtre" amène peut-être Sabrina à mettre en scène un dire autrement de ce qui l'agit, dire que l'éducatrice pourra soutenir dans la relation éducative qui les lie. Ce pourquoi Sabrina était sûrement aussi dans l'attente, voire l'appel, d'une rencontre avec un autre, une autre, en l'occurrence une éducatrice dont "le bien entendre" aura été salutaire, favorable à ce que ce dire s'ébauche.
Il est une question qui traverse ce texte proposé à notre travail de lecture, c'est la question du Transfert ; car la parole de Sabrina à l'endroit de l'éducatrice est - comme toute parole - une demande, demande d'amour, demande de reconnaissance, adressée au-delà de la personne même de l'éducatrice. "L'analyse ne fait que découvrir et isoler le transfert. - écrivait Freud - Le transfert est un phénomène humain général ... il domine toutes les relations d'une personne donnée avec son entourage humain." ; ce pourquoi cette question fera l'objet d'un travail spécifique que nous présenterons ultérieurement dans cette rubrique.
Nous vous invitons à nous adresser vos remarques à : jbonneau@freud-lacan.com
Notes :
(1) Charles Melman : À propos de l'inceste (à lire aussi in Que serait un travail social qui ne serait ni théologique, ni politique ? La psychanalyse apporte-t-elle une réponse humaniste ?, pp.257/272, Paris, ALI, 2006
