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À propos de Des lois pour être humain de J.-P. Lebrun et A. Wenin (Coll. Humus Entretiens, 2008)

Auteur : Thierry Florentin 26/09/2009

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Dans un monde marqué par la violence de l'exclusion, de la relégation, et de la stigmatisation de l'autre, il est des hommes qui, inlassablement, jettent des ponts, dans l'espoir qu'il y aura un humain en face pour accepter de les recevoir et d'engager la parole.

Jean-Pierre Lebrun est de ceux-là, comme il l'avait déjà montré avec ce curieux ouvrage à quatre voix, Ce qui est opérant dans la cure : Des psychanalystes en débat, réalisé avec trois psychanalystes d'écoles différentes, peu connus en France mais fort réputés en Belgique, Lina Balestrière, Jacqueline Godfrind, et Pierre Malengreau, ouvrage qui montrait qu'on pouvait discuter d'un objet commun, et s'ouvrir à la parole de l'autre, s'y confronter, tout en soutenant la sienne propre, et sans avoir d'obligation de rien céder de sa position initiale.

À ce titre, en effet, les psychanalystes ne peuvent qu'être intéressés par l'activité et la production des intellectuels d'un pays en menace permanente d'implosion du fait des conflits linguistiques, et de l'impéritie de ses dirigeants politiques.

Le public ne s'y est d'ailleurs pas trompé, puisqu'il réserva à cet ouvrage qui fût couronné du prix oedipe des libraires, un accueil unanime, qu'il fût par ailleurs désigné comme "coup de coeur" des libraires de la Fnac, et qu'une série de rencontres avec les auteurs continue encore à être programmée dans un certain nombre de villes et de facultés de province.

Des lois pour être humain (1) s'inscrit dans la même veine. Un psychanalyste, Jean-Pierre Lebrun, et un exégète biblique de haut vol, André Wenin, signataire de plus d'une dizaine d'ouvrages, et professeur à l'Institut Catholique de Louvain, se rencontrent régulièrement à l'invitation d'un Institut culturel de Namur, le Sarment, pour une conférence publique sur un des grands thèmes de la vie, suivie d'un débat avec la salle.

Cette dernière précision est importante, puisqu'elle oblige chacun des orateurs à faire l'effort de clarification nécessaire, qui est déjà en soi le premier pli de l'ouverture à l'autre.

Le pourquoi de cette rencontre nous est présenté dans l'avant-propos ; le premier, "parce qu'il est intéressé à la capacité des textes fondateurs de notre culture à dire la spécificité de l'humain", et le second "parce qu'il est convaincu que la psychanalyse développe une approche de l'être humain qui n'est pas étrangère aux textes qu'il travaille".

C'est parce que l'un et l'autre acceptent d'extraire ces grands récits fondateurs, et notamment le premier, Berechit, la Genèse, de leur portée religieuse, et de les interroger en tant que mythes des origines destinés à rendre compte et à mettre en scène les lois de l'humanisation et de la vie collective, que le psychanalyste et l'exégète espèrent trouver leur terrain de rencontre et de convergence.

Car la question est posée d'emblée : Par quel bout devons nous les aborder ?

Les textes fondateurs sont ils en mesure de rendre compte de la structuration de l'humain, ou bien posent ils des dispositifs prescripteurs structurants pour l'être humain ?

Quel est le statut des 10 commandements, organisateurs, ou témoins ?

Sont ainsi soulevées, et discutées les grandes questions cruciales de l'existence humaine, telles que l'origine de la vie, le statut de la parole, et de la loi, le statut de la violence, la question de l'altérité, et du féminin.

Un certain nombre d'épisodes parmi les plus connus de la Genèse sont ainsi examinés, à la lumière de l'interprétation qu'en donne André Wenin, et comparés aux concepts psychanalytiques, permettant avec étonnement de découvrir ou redécouvrir une fraicheur et une pertinence au texte biblique trop souvent méconnues.

Ainsi, du fameux épisode du jardin d'Eden, et de l'énoncé divin : "De cet arbre, tu n'en mangeras pas, car si tu venais à en manger, tu mourrais". Texte à l'appui, André Wenin nous démontre qu'il ne s'agit pas ici tant de poser un interdit qu'une limite, et qu'il s'agit d'une loi qui pose d'abord et avant tout un impossible: l'impossibilité dira-t-il, de connaître, de posséder, une connaissance sûre de ce qui est bien ou mal. Et donc d'accepter cette invitation divine à la vie qu'est le manque, et l'irréparable de la perte.

Mais également les rapports d'Abel et de Caïn, du sacrifice d'Isaac par son père, de Joseph et de ses frères, où à chaque fois un quart de tour judicieux opéré par Jean-Pierre Lebrun et André Wenin nous invitent à une relecture toujours surprenante du texte, dont un des effets est de faire apparaître ainsi une actualité de la clinique, ainsi que de la primauté de la parole, au prisme de ces premiers Écrits.

C'est ce qui, pour le lecteur profane, est le plus étonnant à la lecture de ce petit livre, et qui est que des résonnances multiples apparaissent sans cesse entre les prescriptions et les mises en garde du récit biblique, savamment orientées, les constatations freudiennes, l'orientation lacanienne, et la clinique actuelle.

Et le pari de cet échange est finalement très réussi.

Il est à regretter toutefois, que Jean-Pierre Lebrun, instruit par son ouvrage précédent, à plusieurs voix, n'ait pas jugé utile d'adjoindre à ces débats un exégète de la pensée juive à ce sujet, on pense à Shmuel Trigano, par exemple, ou un psychanalyste tel qu'Alain Didier-Weil, ou Daniel Sibony, dont les travaux sont pourtant cités, et qui auraient pu donner un éventail à prétention plus universelle de ces réflexions.

Il reste qu'André Wenin et Jean-Pierre Lebrun, en raison, ou en dépit de leur insistance sur l'origine, et sur la nécessité fondatrice, de structure, de ce qui échappe radicalement à la vérité, nous ramènent malgré eux, et à leur insu, (mais est ce vraiment à leur insu, il faut lire la magnifique conclusion où Jean-Pierre Lebrun cite la conférence du carême à Notre-Dame-de Paris de l'écrivain Valère Novarina) au grand mystère de la foi et de la croyance, et à sa nécessité afin de soutenir le monde tel qu'il est.

Notes :

(1) Des lois pour être humain, de Jean-Pierre Lebrun et André Wenin, Coll. Humus Entretiens, 2008.

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