À braguette et à tombeau ouvert
Auteur : Charles Melman 24/02/2009
La Cité des sciences et de l'industrie de la Villette connaît un succès d'affluence et d'estime avec une exposition sur le zizi ; c'est le nom qu'elle a choisi pour expliquer aux enfants et aux jeunes les fonctionnements du sexe. On s'étonne que les associations féministes n'aient pas aussitôt protesté contre le machisme de conservateurs qui continuent d'ignorer ou de censurer la foufoune. Foufoune et zizi, voilà au moins un titre éclairé, hardi et porteur à la fois : le succès en eût été au moins double. Mais ne lésinons pas sur le mâle courage d'organisateurs qui n'hésitent pas aujourd'hui à aborder franchement et démonstrativement les problèmes majeurs de la société.
Il est vrai que le chemin leur a été ouvert, il y a déjà plus d'un siècle par la psychanalyse. Et que, depuis des décennies, l'éducation sexuelle fait partie de l'enseignement des sciences naturelles dites aujourd'hui de la terre et de la vie. Il est exact aussi que le thème est devenu un must des journaux féminins et qu'il n'est plus de livraison hebdomadaire qui ne fournisse une documentation et des conseils propres à faire rougir les concepteurs du Kamasoutra. Bref le sexe aujourd'hui a pour première vertu de faire vendre et on appréciera que la science des conservateurs de la Cité n'en néglige pas non plus les applications industrieuses.
Dans ce contexte, le choix du titre est bon. La familiarité du nom donné à l'animal lève d'emblée les dimensions de crainte et de respect, voire de dignité, qu'il peut encore inspirer. On en parle comme avec maman, dans la cuisine ou dans la baignoire, le rêve.
Certes la documentation anatomique et physiologique n'apprend rien sur la façon dont on peut devenir un homme ou une femme, c'est-à-dire finalement sur une pratique de l'instrument qui crée ou invente son mode d'emploi. Jamais une quelconque connaissance sur le sexe n'a favorisé son usage. Celui-ci relève d'un savoir et d'un abord inconscients qui doivent beaucoup plus à la poétique qu'aux transmissions neuronales ou aux coupes anatomiques. De sorte que des esprits chagrins pourraient voir dans cette exhibition du sexe, et ce à un moment où les bonnes âmes sont échauffées contre les pédophiles, une opération douteuse et sournoise de séduction.
Mais, dans un esprit de confiance, nous récusons cette suspicion de perversité, même pas renforcée par le projet - semble-t-il - de la même Cité d'exhiber ensuite des... cadavres. J'admirai que notre pays ait jusqu'ici écarté une exhibition de corps humains plastifiés que le célèbre Von Hagen promène dans le monde entier en provoquant des affluences considérables. Dans un article de Art Press consacré à l'horreur j'ai raconté il y a plusieurs années comment cet anatomiste formé en RDA avait inventé une méthode d'injection de plastique dans les vaisseaux et les tissus des morts afin de les conserver après les avoir figés dans des poses inspirées par la statuaire grecque mais localement incisés pour que le spectateur profite aussi d'une vue de leur intimité.
C'est ainsi qu'on peut admirer un éphèbe dépiauté et portant comme un imperméable sur son bras sa peau ; une femme enceinte le ventre ouvert, l'utérus ouvert sur le foetus lui-même plastifié ; un autre le crâne ouvert pour qu'on admire son cerveau etc.
Car, comme l'explique le lourd catalogue de trois livres destiné à justifier le spectacle il s'agit d'enseigner au public l'anatomie et la physiologie de l'organisme. Et il faut croire que celui-ci a une grande soif de savoir puisqu'il se presse en masse, un ticket cher payé à la main.
Aux dernières nouvelles, Von Hagen pratiquait à Londres des dissections publiques de cadavres dont il faisait circuler les viscères parmi les assistants frissonnant d'extase.
Quelques ennuis seraient venus contrarier cette affaire, provoqués par le fait que les corps étaient chinois (ça ne s'invente pas) et la plastification délocalisée.
Rien semble-t-il en tout cas qui gêne une éventuelle arrivée en France du sinistre cirque Von Hagen.
Un esprit malicieux verrait une autre continuité que temporelle entre les deux exhibitions dont nous parlons. Il s'agit en effet de la même manifestation d'irrespect à l'égard de deux instances qui ne sont pas quelconques : la vie et la mort. Certes, grâce à la science, nous ne savons plus où l'une commence (est-ce avec l'embryon ?) et où l'autre finit (quand arrêter les appareils de réanimation ?). Mais science sans éthique n'est que ruine de l'âme. Il n'est pas bon que la justification esthétique autorise la profanation des cadavres. Rappelons-nous qu'elle était déjà inscrite dans l'argumentaire nazi.
Aussi espérons que de nombreux visiteurs viendront pour pisser dans les couloirs de l'expo de Von Hagen si par une faute inexcusable elle avait lieu dans notre pays, ne serait-ce que pour souligner que l'irrespect et la profanation sont une provocation à la réciproque.
Notes
- Texte paru dans la Revue Passages, n°153, déc. 2007-fév.2008, que nous reproduisons aujourd'hui, alors que l'exposition Our body / À corps ouvert se tient à Paris, du 12 février au 10 mai 2009, après avoir effectivement voyagé par les Etats-Unis, le Japon, l'Australie et plusieurs pays d'Europe, fascinant plus de 30 millions de visiteurs. NdR
- = > Cet article a été publié également dans le journal grec Kathimerini récemment (le 15 février 2009) : vous pouvez le consulter directement sur la page du journal kathimerini.gr ou bien sur notre site.
