Les lettres perdues
Auteur : Michel Arrivé 10/04/2007
Jacques Lécrivain venait, dans les apparences de la joie, de fêter son 75ème anniversaire. Oh ! ce n'était pas seulement le plaisir d'avoir ajouté une unité de plus au nombre des années gagnées sur la mort, ni celui d'avoir réussi à réunir autour de lui et de son épouse la plupart de ses nombreux descendants, jusqu'à deux arrière-petits-enfants : un nourrisson hurleur et un gamin de, déjà, trois ans, entre tous dévastateur. Ils étaient à peu près contemporains de deux de leurs nombreux "oncles" ou "tantes". "Oncles", "tantes" ? L'étaient-ils vraiment par rapport à ces bambins, les enfants des frères ou soeurs de leurs grands-parents ? Les mots précis nous manquent, en français, se disait Jacques Lécrivain : leur absence est mal palliée par le couple de cousin et cousine, vraiment trop extensif. Il avait, en son jeune temps, tâté, sans répugnance, de la linguistique. Et il se promit de faire une petite enquête sur les noms spécifiques qui, peut-être, dans certaines langues, s'attachent précisément à cette relation de parenté.
En dépit de sa nombreuse descendance, Jacques Lécrivain n'avait pas un amour immodéré des enfants. Et les grandes réunions de famille commençaient à le fatiguer. Ce qui le comblait d'allégresse, en ce jour d'anniversaire, c'est qu'il savait désormais avec certitude que son roman allait enfin s'achever. Il y travaillait depuis tant d'années qu'il en était devenu inapte à en compter le nombre. Une vingtaine, peut-être ? Non, c'était sans doute excessif. Il lui manquait, pour en dater avec précision le début, nécessairement progressif et, de ce fait, peu spectaculaire, l'un de ces repères précis - changement de voiture, incident professionnel notable, décès d'un proche ou d'un ami- qui lui permettaient de jalonner tant bien que mal le cours de sa déjà très longue vie. Quinze ans, bien tassés ? Sans doute. Ce qu'il savait très bien, c'était qu'il en était à son sixième essai, et qu'aucun des cinq premiers livres ne s'était terminé. Pour toutes sortes de raisons. Avec Les sourires de Bertrand, Jacques avait mené tout près de son terme ce que, dans sa taxinomie personnelle, il appelait un "vrai roman". Mais il avait décidé de ne point tout à fait l'achever : il y trouvait trop d'allusions, et trop précises, à des événements de sa vie. Il en avait soigneusement détruit le manuscrit, veillant à ce qu'il n'en restât aucune trace dans aucun tiroir. Un roman, ça s'écrit en un rien de temps ? Oui, ce texte-là avait bien trouvé son achèvement. Mais le titre le laissait soupçonner : c'était tout de même beaucoup trop bref pour recevoir le nom de roman. Une nouvelle, alors ? Mais c'était un peu trop long. Jacques Lécrivain était affecté d'un nominalisme très scrupuleux, qui lui faisait rejeter dans le néant tout ce à quoi il ne pouvait pas donner de nom. Même, et surtout, si ce nom était parfaitement arbitraire. C'est ce qu'il avait fait pour Un roman, ça s'écrit en un rien de temps.
Les trois autres textes avaient avorté à des degrés divers de leur élaboration. Toutefois Jacques Lécrivain en avait conservé dans des dossiers de récupération certains manuscrits brouillonnesques : ensembles mal classés de fiches cartonnées, de factures griffonnées, de faire-part réutilisés ; parfois une brève suite de pages dactylographiées ornées de ratures et d'ajouts qui les rendaient à peu près illisibles. Il ne s'était pas interdit d'exhumer parfois de cette réserve quelques lambeaux épars pour écrire, sur l'ordinateur qui lui avait été offert pour son soixante-dixième anniversaire, certains éléments du livre qu'il écrivait - ce serait en somme, à 75 ans, son "premier roman". Que lui manquait-il encore, à ce tardif premier roman ? En proportion, peu de chose, à peu près dix pour cent. Mais dans l'absolu ces dix pour cent ne seraient point négligeables : pas bien loin, sans doute, d'une cinquantaine de pages, au sens que Lécrivain donnait à ce mot. 100 000 signes, à peu près. Les événements, certes, étaient à peu près entièrement et exactement programmés. Restait toutefois à les écrire. Ce serait tout de même l'affaire d'au moins trente jours de travail. Car tel était le rythme, plutôt lent, sur lequel Lécrivain écrivait.
Un roman, pour mériter ce nom dans la taxinomie de Jacques Lécrivain, ça devait comporter au moins 500 000 signes. Au moins 300 pages, et bien serrées. Dans un bel élan, il rejetait ainsi dans le néant non seulement une très large part de tout ce qui s'était écrit avant lui mais encore l'un des deux textes qu'il avait lui-même à peu près achevés avant de les détruire. Il comptait en signes depuis qu'il avait commencé, plus de soixante ans avant, à essayer d'écrire. Il parlait alors de lettres, mais cela revenait au même. Ses comptes, au début, avaient été assez approximatifs. Dans son adolescence, il utilisait les pages restées vierges de ses vieux cahiers d'écolier : c'était la guerre, le papier était rare, autant que l'encre, et il fallait l'économiser. Chaque page comportait vingt-trois lignes, et il avait calculé qu'il écrivait en moyenne 48 lettres par ligne, en tenant compte des intervalles : ils tiennent autant de place que les lettres, ce sont des lettres comme les autres, mais en creux. En soustrayant, à titre forfaitaire, un pourcentage de trois pour cent, qui tenait compte des alinéas comme des lignes non achevées, il arrivait pour chaque page à un total de 1104, qu'il s'était autorisé à arrondir à 1100.
Plus tard, Jacques Lécrivain était venu à la machine à écrire. D'abord un antique modèle dégingandé, qui exigeait une force herculéenne pour que s'en enfoncent sous des doigts nécessairement musculeux les petites touches rondes. Puis une minuscule machine portative dont il n'avait pas réussi à venir à bout après une vingtaine d'années d'usage. Il la conservait dans un tiroir, et s'amusait, une ou deux fois l'an, à taper quelques caractères, non sans regretter que le ruban bicolore ne se desséchât irrémédiablement : "Mais non, voyons, Monsieur, vous ne trouverez plus cela nulle part : ça ne se fabrique plus depuis au moins cinq ans" : c'était ce qu'il s'était fait dire quand il avait essayé de le remplacer. L'inusable machine portative avait cependant fait place à un magnifique engin électrique, dont il suffisait d'effleurer les touches du bout des doigts : une sollicitation un peu trop énergique ou prolongée provoquait la répétition de la lettre. Il fallait alors recourir à la touche d'effacement pour faire disparaître la lettre en surnombre, au risque d'en effacer une ou deux autres. L'engin comportait plusieurs "boules" qui permettaient à Lécrivain, au prix d'une manipulation rapide qui le distrayait agréablement, de changer le type des caractères. Les trois machines rendaient le compte des signes plus aisé que l'écriture manuscrite : Lécrivain avait été amené à passer de 23 à 32 lignes par page ; quant au nombre des lettres par ligne, il ne variait autour de 60 que dans des limites étroitement fixées. L'approche du blocage complet était signalé à l'avance par une sonnerie, qui ne permettait plus de frapper que sept caractères. Sous ces contraintes, le concept fondamental de page s'était modifié : la page comportait désormais non plus 1100 signes, mais 1920.
Quand Jacques Lécrivain avait commencé à utiliser l'ordinateur qui lui était offert, il avait d'abord continué à compter de la même façon. Il était assez peu curieux pour n'avoir pas découvert de lui-même qu'on peut à tout instant prendre connaissance du compte, à l'unité près, des signes qui viennent de s'écrire. Il avait fallu qu'un de ses gendres, informaticien de son état, le lui révélât. Sa vie en avait été changée. À tout instant il ouvrait le menu qui lui révélait où il en était dans son projet, en chiffrant la quantité précise de texte qu'il venait d'écrire depuis sa dernière consultation, rarement plus éloignée d'une demi-heure. Il pouvait alors, de façon autorisée, supputer à la fois le nombre de signes qu'il faudrait encore écrire pour atteindre l'achèvement du texte ou du segment en cours, et le temps que cela prendrait.
Pour son sixième essai de roman, Jacques Lécrivain avait vu grand. Il ne s'était pas contenté d'une historiette unique. Non : c'était une multiplicité d'histoires qui se croisaient et s'entremêlaient. Comme se croisaient dans l'escalier de l'immeuble qu'elles habitaient les familles des locataires dont étaient relatés les modestes faits et gestes. L'immeuble avait six étages, et chaque étage comportait deux appartements. Il fallait leur ajouter l'unique appartement du rez-de-chaussée, qui faisait pendant, de l'autre côté du vaste portail, à la loge de la concierge. Il n'y avait cependant que douze familles de locataires : le treizième appartement était occupé par le couple des propriétaires. Jacques Lécrivain, d'une façon qu'il revendiquait comme parfaitement arbitraire, avait décidé de les laisser à la porte de son roman, où ils n'apparaîtraient, très abstraitement, que comme les créanciers des loyers que, à l'échéance trimestrielle de chaque terme, les locataires venaient respectueusement déposer, en liquide, entre les mains de la concierge. Mais la concierge elle-même, ainsi que sa famille, avait été autorisée à pénétrer dans le roman. En sorte que c'étaient bien treize familles - autour d'une petite quarantaine de personnages, selon les hasards de l'évolution de chacune d'elle - qui peuplaient le désormais très gros "manuscrit" de Jacques Lécrivain.
Il pensait que la pluralité des récits à raconter l'entraînerait plus aisément que l'unique histoire qu'il s'était donnée dans ces trois dernières tentatives. C'était peut-être l'unicité, et la simplicité de l'anecdote contée qui en avait bloqué l'achèvement. Maintenant, c'était la prolifération qui guettait l'ouvrage en gestation, avec pour seul frein la complexité des relations qui s'établissaient entre les familles : ainsi la femme de M. Lejeune, au deuxième étage sur la gauche, prenait parti pour le mari, dans l'horrible querelle qui opposait, depuis la nuit des temps, les vieux époux Gandillot, du cinquième étage sur la droite. Elle essayait, maladroitement, de porter assistance à l'époux maltraité : elle lui apportait secrètement les modestes reliefs des repas familiaux, et envisageait même de recoudre les boutons de son unique veston. Mais la redoutable Madame Gandillot ripostait en dénonçant, par des propos "à tenir secrets, n'est-ce pas, je compte sur votre discrétion" confiés, sur le palier du 4ème étage, à cette commère de Madame Pinaudier, les relations suspectes qu'entretenait le fils Cherbonnier avec la jolie Nicole Lejeune, fille des locataires du deuxième : "Eh oui, ma toute bonne, je vous assure qu'ils rient beaucoup, mais vraiment beaucoup trop, pendant les leçons de latin qu'il est censé lui donner. Elle est pourtant bien jeunette, n'est-ce pas ? Où allons-nous ? ma toute bonne, avec cette jeunesse mal éduquée, je vous le demande". Et ainsi de suite : mais il ne fallait pas perdre le fil de la suite.
Au moment où, progressivement, le projet de ce livre s'était fait jour, Lécrivain n'avait pas pensé à ses prédécesseurs. Non qu'il fût inculte : ses occupations de concessionnaire d'une marque de voitures de sport ne l'avaient pas empêché de beaucoup lire, quoique de façon un peu désordonnée. La retraite, qu'il avait prise le jour de ses soixante ans, avait accéléré le rythme et augmenté le nombre de ses lectures. C'est au moment où le livre commença à prendre forme que l'auteur s'avisa qu'il avait fait l'objet d'au moins trois scandaleux plagiats par anticipation. D'autant plus graves, nécessairement, qu'ils étaient plus anciens et que, de ce fait, le nombre des textes ignoblement pillés augmentait avec le temps. Le plus criminel était sans conteste l'abominable Alain-René Lesage (1668-1747). Car son Diable boiteux - sans doute, à vrai dire, déjà plagié auparavant par le malfaisant castillan Velez de Guevara - feignait, certes, par une hypocrite précaution, d'étendre à une ville entière, impudemment baptisée Madrid, l'inventaire des appartements visités. Mais finalement le nombre des aventures racontées n'était qu'assez peu supérieur à celui qu'envisageait Lécrivain pour son 26 bis rue Pougens - oui, c'était le titre minimal auquel il s'était arrêté. Émile Zola était aussi cynique, mais moins hypocrite : c'était bien d'un seul immeuble qu'il racontait, dans Pot-bouille, l'histoire - non, plutôt, les histoires - allant, sur le modèle de Lécrivain, jusqu'à en indiquer l'adresse : rue Choiseul. Et l'on ne pouvait même pas retenir à son crédit le fait que le numéro n'était pas indiqué : c'est qu'il n'existait pas encore pour cette maison construite depuis peu ! Mais l'auteur n'hésitait pas à la situer précisément par le fait qu'elle "se trouvait la seconde" quand on venait de la rue Neuve-Saint-Augustin. Enfin Lécrivain avait une ombre d'indulgence pour le dernier-né de ses plagiaires : Georges Perec, dans ses "romans" La vie mode d'emploi, avait à tout le moins l'excuse de n'avoir copié qu'un seul texte : celui de Lécrivain. Et il avait eu la pudeur de n'avoir pas fait apparaître l'adresse de son immeuble - 11 rue Simon-Crubellier - comme titre de "ses romans".
Après la bien compréhensible irritation qu'avait déterminée la découverte successive des trois plagiats dont il était l'innocente victime, Jacques Lécrivain était revenu à la sérénité, se disant qu'après tout écrire, ce n'est jamais que copier et être copié. Il avait continué.
Le lendemain de son anniversaire - la fête s'était tenue un samedi - il se remit au travail. Il fit avancer son roman de 822 396 jusqu'à 824 294 signes : moisson un peu faible, peut-être due aux légers excès de Champagne auxquels il s'était laissé aller la veille. Avant d'éteindre son ordinateur pour la nuit, il inscrivit le nouveau nombre de signes sur le carnet qu'il utilisait pour marquer de jour en jour la progression de son texte.
Le lundi matin Lécrivain s'installa devant son ordinateur à l'heure habituelle : 9 heures et demie. Après avoir fait apparaître sur l'écran le texte complet de son roman, il déroula le "menu" des "outils". Le nombre que fit apparaître la consultation des "statistiques" était précisément 824 293. Lécrivain avait en mains son carnet de comptes. Il remarqua la différence d'une unité avec le nombre qu'il y avait inscrit la veille. Mais il ne s'en étonna pas. Il avait dû supprimer une virgule, corriger une coquille, voire tout simplement rapprocher deux mots trop éloignés, après avoir procédé au compte des signes. Il se contenta de corriger le nombre inscrit sur son carnet. Et il se mit au travail.
La journée fut plus féconde que n'avait été la veille : le manuscrit progressa de 824 293 jusqu'à 827 105 signes.
Jacques Lécrivain passa deux jours sans travailler à son roman. Du moins sans y ajouter la moindre ligne. Mais les réseaux complexes des relations entre les différentes intrigues qui se croisaient continuaient à se nouer. Les confidences de Madame Gandillot à Madame Pinaudier venaient, par celle-ci, d'être révélées à l'une des demoiselles Borniche, qui occupaient, avec leur neveu aux moeurs si étranges, l'unique appartement du rez-de-chaussée. La charité chrétienne qu'elle professait aux enfants du catéchisme aurait sans doute pour effet de la faire résister plusieurs jours à la tentation de les communiquer à sa voisine : la concierge. Mais le retard n'avait pas d'importance : la certitude de la divulgation était absolue. Lécrivain n'avait pas besoin de noter ces événements d'importance capitale, tant il était certain de se les rappeler avec la précision nécessaire.
De son enfance si lointaine, Jacques Lécrivain conservait le souvenir du jeudi comme du jour spécialement consacré à l'écriture. C'était en effet, dans sa lointaine enfance, le jour du congé. Ses devoirs terminés, il écrivait, en secret, ses premières historiettes. Aucune de celles qu'il avait calligraphiées sur ses cahiers de classe non terminés n'avait été conservée : elles avaient été jetées un jour de grand rangement par sa grand-mère, quand il avait été reçu au BEPC. "Tu ne veux pas garder ces enfantillages, n'est-ce pas?". Il avait protesté, mais les cahiers étaient déjà depecés au moment où se proférait in extremis cette hypocrite proposition de sauvegarde.
Il ne gardait que des souvenirs très incertains de ces premiers essais. Mais il avait conservé l'habitude de consacrer une partie au moins de tous les jeudis à écrire.
Il s'installa devant son ordinateur. Après cinq ans d'usage, il commençait à donner de temps en temps quelques signes de fatigue : il se livrait à des facéties parfois légèrement inquiétantes. Mais Lécrivain avait fini par acquérir les premiers éléments de compétence nécessaires pour remédier aux fantaisies de l'engin et en prolonger l'existence. La rubrique statistiques de son menu "outils" lui révéla 827 103 signes : deux de moins que lors de la dernière consultation. Lécrivain était trop méticuleusement attentif pour ne pas le remarquer. Mais déjà trop au fait des fantaisies de l'ordinateur pour s'en étonner. Il attribua le déficit à une intervention tardive du correcteur orthographique, qu'il haïssait. Il ne l'utilisait jamais volontairement. Mais les stupides linguistes - il avait horreur de ces gens, qui se croient autorisés à parler des langues -, et les informaticiens débiles - il méprisait ces personnages, qui se targuent de construire une "intelligence artificielle" - qui avaient mis au point ce ridicule engin ne l'avaient pas empêché d'intervenir spontanément pour corriger des "fautes". Mais les fautes impudemment corrigées n'étaient fautives que selon les vues imbéciles des coupables créateurs du logiciel.
Poussé par les progrès effectués, sans qu'il y eût clairement songé, pendant les deux jours de repos qu'il s'était offerts, il n'écrivit pas moins de quatre pages, près de 8000 signes, précisément 7688. Il approchait son record du 25 mai 1997, où il avait dépassé, avec 8074 signes, une limite qu'il jugeait jusqu'alors inaccessible.
Le lendemain, la fenêtre "statistiques" faisait apparaître un déficit de quatre signes. Cette fois Lécrivain fut pris d'un début de perplexité. Il consulta le nombre des mots. Non, il était resté intact C'était donc de nouveau le correcteur orthographique qui était coupable : il avait sans doute éliminé des marques d'accord volontairement insolite : un féminin pluriel pour un adjectif attribut d'un on, un pluriel pour un verbe au sujet singulier, mais collectif. Deux stupides interventions de ce type avaient suffi pour expliquer la suppression de quatre signes. À moins que des tirets - Lécrivain en était un usager considérable - n'aient été visés par les intentions malveillantes de l'ignoble correcteur. Lécrivain se laissa un moment tenter par l'idée de rechercher celles des lettres - ou, comment le savoir ? des signes de ponctuation - qui étaient passées à la trappe. Mais c'était vraiment chercher quelques aiguilles, d'ailleurs inexistantes, dans une botte de foin. Il décida de ne plus penser à ces incidents ridicules : il prit la résolution de passer plusieurs jours sans consulter le logiciel délirant.
Il tint bon dix jours. D'autant plus facilement que le travail auquel il se livra pendant cette période consistait surtout à éliminer des développements qui avaient cessé de lui paraître indispensables : des descriptions de l'immeuble - l'escalier, son tapis, ses fenêtres, la pente de sa rampe ; la cour, son pavage, l'appentis réservé aux voitures d'enfants ; la cave, ses couloirs obscurs, les cadenas des portes. Quel intérêt, autre que celui d'un inutile pittoresque ? Il élimina ainsi à peu près quinze pages : il ne jugea pas utile de préciser ce compte négatif.
Le onzième jour - c'était de nouveau un jeudi, car Lécrivain s'était octroyé deux jours complets de congé littéral - il revint enfin à une écriture positive. Il s'agissait d'articuler entre elles les aventures de la famille Gandillot et celles du jeune couple Cherbonnier-Lejeune de façon à donner un dénouement à l'une des histoires qui se tissaient dans le roman. Tâche difficile, qui ne donna lieu qu'à un modeste progrès du texte : après l'élimination de quinze pages, Lécrivain ne s'étonna pas de rester nettement au-dessous du dernier nombre noté : 789 652. Il substitua ce résultat au précédent.
Ce fut le lendemain que l'angoisse saisit Lécrivain. Quand il ouvrit l'ordinateur, la fenêtre afficha 773 268 signes. Cette fois le déficit était énorme. Une simple soustraction permit à Lécrivain de le fixer à 16384 signes. Un coup d'oeil sur le texte lui permit de repérer, en nombre non nul à chaque page, des mots percés de trous, de façon absolument aléatoire. Si stupide qu'il fût, le correcteur orthographique n'aurait pas pu procéder de cette façon : remplacer un conversation par convesation ou un débarras par un dbarras. Il essaya de combler ces trous : tâche facile, mais interminable. Il renonça à la page 54, n'ayant restitué à son texte que 493 des 16384 lettres perdues. Le total s'élevait finalement à 773 561 signes.
Lécrivain passa une nuit à peu près blanche. Dans un état indistinct entre le sommeil et la veille, il se remémora - était-ce vraiment un rêve ? - l'apologue de l'esclave indien et du jeu d'échecs. L'esclave avait rendu à son maître un signalé service : avait-il récupéré un diamant dérobé ? Ou discrètement éliminé une concubine devenue importune ? À moins qu'il n'ait réduit au silence une épouse jalouse à l'excès ? On ne le savait pas trop. Mais le salaire mérité était considérable. L'esclave manifesta une sage modération : il se contenterait d'un grain de blé sur la première case d'un échiquier, suivi de deux sur la seconde case, quatre sur la troisième, huit sur la quatrième, et ainsi de suite, en doublant à chaque nouvelle case le nombre de la précédente, jusqu'à la 64ème. Le maître accepta sans barguigner, et fit apporter un petit sac de blé. Mais il renonça avant d'arriver à la trentième case, affolé d'avoir à fournir, dès la 29ème, plus de 256 millions de grains de blés. Il fit incontinent exécuter l'esclave.
Lécrivain se leva à trois heures du matin. Il consulta le nombre des signes. Il avait été ramené à 740 793. Le nombre des lettres englouties pendant la nuit était de 32768 : le double, à l'unité près, du nombre de celles qui avaient disparu la nuit précédente.
Lécrivain avait compris : l'ordinateur était programmé sur le modèle de l'apologue indien. Il ferait disparaître chaque nuit un nombre de lettres double de celui qui avait disparu la nuit précédente. 32768, c'était précisément le nombre atteint après 16 opérations. La 17ème ferait disparaître 65536 lettres, et la 21ème en avalerait 1 048 576 : plus que le roman n'en aurait jamais atteint.
Un calcul élémentaire montra à Lécrivain qu'il était totalement inutile de songer à terminer le roman : il faudrait écrire chaque jour plus du double du nombre des lettres de la veille. Il fit immédiatement disparaître ce qui subsistait du 26 bis rue Pougens.
