Lettres vives

 
  • Imprimer
  • Envoyer

Le Serpent

Auteur : Joseph Anabase 18/09/2009

Bibliographies Notes

1 - Heurtebise

2 - Jeux d'enfants

3 - Heurtebise libéré, disparition de Qrinquedu

4 - La mort de Marguerite ; à deux doigts d'une erreur judiciaire. Le cirque Orphée. On retrouve la mère de Bélial que l'on croyait disparue à tout jamais

5 - Où l'empoisonnement de Marguerite se révèle de plus en plus étrange. Questions sur les origines du Maure. Sigilmassa. Bélial mystérieux. Un signe.

6 - (-16 ans) Où une généreuse initiation sexuelle aboutit à la découverte de Qrinquedu

7 - Où l'on apprend comment Qrinquedu se retrouva finalement en Palestine. Histoire du bateau. Le Kibboutz. Premier bombardement. Moustafa.

8 - Le blocus de Jérusalem. La mort du Phénicien. La circoncision de Qrinquedu.

9 - La bataille pour Jérusalem. La route de "Birmanie". Grande rénovation des appartements du rabbin et de son épouse. Le commando français. Bataille navale.

10 - Sur les quais. Beersheba. Le départ

11 - De Marseille à Heurtebise. L'on retrouve le Rifain et Bélial après un voyage mouvementé.

12- Humanités, Nora et les étranges cartes du Tendre, une table de dissection.

 

Fidèles à l'intérêt que Freud et Lacan portaient aux belles-lettres, nous publions, sous la forme d'un feuilleton en parution mensuelle, le roman d'un de nos collègues qui le signe d'un pseudonyme évocateur. Le Serpent, récit d'enfance et de jeunesse peut surprendre par l'étrangeté de ses personnages aussi bien que par ses aspects fantasmagoriques. Ce roman s'inspire pourtant de faits historiques, souvenirs et fictions frappées d'un coin de réel s'y entremêlent en mémoire d'une époque.

Le temps nous surprit, Bellelurette et moi. Nous mangions un clafoutis, juchés sur les bords d'un aride parapet. Je l'avais acheté à l'étal du marchand ambulant disposé juste au pied du crucifix qui marque le centre d'Heurtebise, à la jonction des deux rues qui traversent le hameau. En fait nous attendions le passage de l'éléphant qu'un petit cirque logeait dans un enclos tout proche en compagnie de trois autruches, d'un couple de lamas, d'un vieux lion et d'un serpent python dénommé Bélial. Ce dernier avait le chic de disparaître avant chaque départ en tournée dans un des pneus hors d'usage qui bordaient ces lieux. Il faisait crier son employeur et nous nous demandions quel plaisir il pouvait y prendre, les serpents ayant la réputation d'être sourds. Question futile dont le seul mérite était de nous distraire d'une autre préoccupation qui se glissait à notre insu entre les cerises du clafoutis et s'insinuait dans la pâte molle que je partageais avec Bellelurette, ma petite chienne rousse, jusqu'à ce qu'un noyau oublié vienne nous rappeler la dure consistance du monde où nous vivions. On pouvait aussi tenter de se débarrasser de cette inquiétude. C'est ce que nous faisions avec application en expulsant les noyaux d'un grand souffle, langue en gouttière, avec pour cible une marguerite solitaire qui poussait, à ses risques et périls, à quelques coudées du parapet. À ce jeu, comme à quelques autres, je me montrais plus habile que Bellelurette. Ce n'était pas vraiment de sa faute parce qu'elle était myope et que sa gueule ne lui permettait pas de disposer sa langue comme il convenait pour mener à bien cet exercice. Aussi laissait-elle le plus souvent tomber le noyau au pied du muret en accompagnant sa chute d'un chuintement lubrifié d'un filet de salive qui s'achevait par une sorte de grommellement roulé lorsqu'elle reprenait souffle.

La vie était assez calme à Heurtebise, dix-neuf habitants au dernier recensement, sans compter les quadrupèdes, les emplumés divers, et celui qui n'avait ni pattes ni plumes mais une paresse aussi longue que lui (1). Nous y étions, Pierre-Marie et moi-même, devenus propriétaires d'une masure ayant jadis appartenu à la veuve Qrinquedu qui nous fut adjugée pour la somme modique dont nous disposions après la vente miraculeuse d'un rafiot au radoub. Les pensionnaires de l'enclos dont nous n'étions séparés que par un chemin de terre étaient nos plus proches voisins. Un joli ex-jardin, sur lequel régnait un grand cerisier, entourait la demeure où des volatiles têtus maintenaient leurs nids dans les combles envers et contre toutes tentatives de dissuasion. Il est vrai qu'un inexplicable respect de la propriété privée les garantissait des intrusions de Bélial qui restait de l'autre côté du chemin.

Quand on revient de loin, on se pose. C'est ce que Pierre-Marie tentait de faire à Heurtebise pour écrire ses mémoires. La mémoire, ça l'a toujours travaillé. Comme un devoir diraient les mauvaises langues. Mais est-ce qu'on a un devoir de mémoire envers soi-même ? Lorsque moi, Léon, son meilleur ami, je lisais ses petits carnets, marqués par des chiures d'insectes et qui sentaient les herbes marque-page, je pensais à Noé. Le vieil analphabète aurait-il pu avoir un devoir de mémoire oublié ?

Tu ne peux pas savoir comme ça vrille, me disait-il en me pinçant le bras. Et sa voix m'écorchait lorsque la mémoire le prenait ainsi. Mais écris donc, lui avais-je dit un jour, pour me débarrasser des griffes de ce fauve qu'il me jetait à la tête. Victime de mon bon conseil, c'est moi qui me retrouvai bientôt la plume à la main, notant comme un double ses souvenirs et délires, tout comme les miens. Et Bellelurette grognait. C'était comme ça depuis toujours. Elle avait horreur des doubles, des doubles autres qu'elle-même en tout cas. Et lorsqu'elle me proposait ses offices, c'était toujours dans ce sens-là, celui de la doublure en poil de chien. La sale bête faisait toujours le coup du double fond de la mémoire, tantôt proche, tantôt lointaine, lorsque ce sac à puces se les grattait, mine de rien, sur les rives invisibles d'antan.

La décision fut prise un soir pluvieux. Nous cherchions un peu de chaleur devant la cheminée. Je m'étais lové au mieux des ressorts du fauteuil de la veuve Qrinquedu ; Bellelurette se tenait droite sur une caisse de livres. Me souvenant d'un ouvrage qui devait se trouver par là, je tendis la main, provoquant un grondement suivi d'un jappement ulcéré quand je tirai de dessous son arrière-train "Les chemins qui ne mènent nulle part". Ce serait, nous en convînmes illico, notre adresse postale à Heurtebise, 89. La tranquillité n'a pas de prix.

Mes rares tentatives épistolaires confirmèrent, depuis, l'efficacité de cette disposition. Toutes les lettres que je tentais par la suite de faire parvenir à Pierre-Marie m'étaient retournées, portant une mention rouge acariâtre de la poste : précisez l'adresse. J'en éprouvais une impression de malaise diffus. Non, il ne fallait surtout pas que je cède aux injonctions de ces inconnus. Enfant, on m'avait déjà posé la question, d'abord d'un ton doucereux, bonbon dans la main, puis plus menaçant. Moi, je savais bien dans le creux de quel grand chêne celui que la milice recherchait se cachait au fond des bois.

Il ne suffisait pas de cracher des noyaux de cerises de clafoutis tous les jeudis sur une marguerite pour abolir le souvenir de cette garce, son homophone à l'innocence douteuse. Pas plus que d'adresser un sourire entendu au marchand ambulant, tout à fait comme si on subodorait parfaitement les motivations secrètes de sa halte dans ce bled. Il avait beau paraître un peu arabe et très muet, ce n'était pas une raison. D'ailleurs on n'en tirait rien d'autre que son "comme ti veux", même lorsque Bellelurette lui reniflait le mollet avec insistance, en collant de surcroît sa truffe sur ses chevilles pour le provoquer un peu plus.

Itsmi, le patron du cirque avait bien laissé entendre que le Maure- oui, c'est ainsi qu'il l'appelait - tenait la recette du clafoutis de la veuve Qrinquedu, qui avait gardé par-devers elle le maniement du dénoyauteur. Comme ça. Il ne lui avait jamais rien acheté, même pas une olive pour Bélial, mais il avait peut-être d'autres raisons.



Notes

(1) - Pour être tout à fait exact, Bélial était pourvu de deux petites pattes abortives, quasiment invisibles, comme tous les mâles de son espèce (Molurus).

Bibliographie