Lettres vives

 
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Le Serpent (7ème épisode)

7- Où l'on apprend comment Qrinquedu se retrouva finalement en Palestine. Histoire du bateau. Le Kibboutz. Premier bombardement. Moustafa.

Auteur : Joseph Anabase 14/06/2010

Bibliographies Notes

1 - Heurtebise

2 - Jeux d'enfants

3 - Heurtebise libéré, disparition de Qrinquedu

4 - La mort de Marguerite ; à deux doigts d'une erreur judiciaire. Le cirque Orphée. On retrouve la mère de Bélial que l'on croyait disparue à tout jamais

5 - Où l'empoisonnement de Marguerite se révèle de plus en plus étrange. Questions sur les origines du Maure. Sigilmassa. Bélial mystérieux. Un signe.

6 - (-16 ans) Où une généreuse initiation sexuelle aboutit à la découverte de Qrinquedu

7 - Où l'on apprend comment Qrinquedu se retrouva finalement en Palestine. Histoire du bateau. Le Kibboutz. Premier bombardement. Moustafa.

8 - Le blocus de Jérusalem. La mort du Phénicien. La circoncision de Qrinquedu.

9 - La bataille pour Jérusalem. La route de "Birmanie". Grande rénovation des appartements du rabbin et de son épouse. Le commando français. Bataille navale.

10 - Sur les quais. Beersheba. Le départ

11 - De Marseille à Heurtebise. L'on retrouve le Rifain et Bélial après un voyage mouvementé.

12- Humanités, Nora et les étranges cartes du Tendre, une table de dissection.


Maintenant il faut se mettre au travail, vous allez m’aider sacrés galopins, nous dit Qrinquedu. Et joignant le geste à la parole, il nous tendit deux lames pour gratter la coque du rafiot des moules et des algues qui y étaient incrustées. Pendant ce temps nous l’entendions jurer à l’intérieur où il se débattait avec le presse-étoupe dont il balançait par-dessus bord les restes nauséabonds et noirs d’un innommable vieux naphte puant le suint.

Nous avions à peine fini d’engloutir la traditionnelle autant qu’ignoble  boite de pilchards de notre déjeuner qu’un grommellement nous enjoignit de poncer la coque à la toile émeri jusqu’à ce qu’elle soit totalement débarrassée des traces de peinture.

Il fallut besogner jusqu’au coucher du soleil. Nos retrouvailles avec Qrinquedu nous parurent plutôt éprouvantes.

Nous avions hâte que celui que nous avions cru mort nous raconte ses aventures. Il fallut presque le tirer jusqu’au bouge le plus proche pour dîner après cette dure journée et qu’enfin il se mette à table.

Lors de la contre-attaque allemande, il se trouvait à Arcès-Dilo et avait réussi à s’échapper. Alors qu’il se cachait à la lisière d’un champ, il vit un Lysander en difficulté avec une roue faussée que le pilote s’efforçait de réparer. Il l’aida, tant et si bien que l’appareil fut à même de décoller. L’Anglais l’invita à monter à bord et ils arrivèrent sans encombre près de Plymouth. Comme il demandait à rencontrer des Français, il lui fut rétorqué qu’une brigade juive où l’on parlait sa langue était stationnée non loin, en attente de son départ pour le continent. Il y fut accueilli par les officiers du général Ernest Benjamin et subit un entraînement intensif jusqu’à l’embarquement de l’unité pour l’Italie, en septembre 1945, où elle combattit contre les Allemands. Après la capitulation, il prit contact avec la Haganah et s’occupa de faire parvenir des armes en Palestine. C’était, nous dit-il, le véritable but de son expédition. Tout ce qu’il avait appris sur ce qui s’était passé en Europe sous le joug nazi le poussait vers la Palestine. Ce n’était en rien rancune contre la France, pourtant bien compromise par le régime de Vichy, car il aimait ce pays qu’il considérait toujours comme le sien. Il était guidé par tout autre chose, sa propre trace dans un passé lointain ; celle dont il avait fait la découverte tardive en discutant un jour avec le Rifain. Il en avait d’abord été complètement surpris, et puis cela s’était imposé comme une évidence dont le sens lui était longtemps resté caché sous la forme d’un petit médaillon que lui avait donné son père, peu avant sa mort, sans aucune explication.

Une tempête pluvieuse les maintenait tremblants au fond de la cache. Les Allemands n’étaient pas loin. Pour se rassurer ou prier, le Rifain avait sorti de sa poche une agate semblable à celle que lui-même conservait sous sa chemise en souvenir de son père. On y lisait le même signe,ע. Très surpris, Qrinquedu lui montra la sienne, ce qui ne sembla pas tellement étonner son compagnon qui lui dit de sa voix sourde : la tribu de Dan.

- Quoi ?

- C’est la marque de la tribu de Dan. Le serpent d’Israël…

C’est comme ça que Qrinquedu avait appris ce que son père lui avait légué, montré et caché d’un même geste. Animé d’une obscure inspiration, il grava l’âyin sur un caillou qu’il laissa, comme le Petit Poucet, dans la cache où nous l’avions trouvé.

Le voyage de Qrinquedu fut encore plus long que celui que nous avions imaginé par le détroit de Messine. Il nous raconta comment, après avoir quitté la Brigade en douce, il avait traversé toute l’Italie jusqu’à parvenir à Brindisi. Après des jours d’errance et beaucoup de whisky et de grappa, il avait fini par se lier à un équipage de vieux pirates à la retraite. Ces derniers lui avaient proposé un rafiot, qui avait tout d’une passoire, et répondait pompeusement au nom de Dante. Les restes de sa solde britannique lui permirent d’en faire l’acquisition. Un des pirates, surnommé le Phénicien, plus aventureux encore que ses camarades, se proposa de l’accompagner jusqu’en Palestine. Le départ eut lieu après réarmement du navire et embarquement de bonnes provisions de bouche.

Aucune tempête ne troubla la traversée. Plusieurs escales, dont l’une en Crête, leur permirent de ne pas devenir complètement fous, salés qu’ils étaient comme des anchois. Les vents avaient été favorables, deux mois suffirent pour atteindre la terre promise.

Quelques bicoques entourant une anse, mal défendue par des brises lames où clapotaient une douzaine de barques de pêche en compagnie d’un caboteur hors d’âge, tel se présentait l’ancien sanctuaire des Philistins. Le Dante pouvait s’y sentir à son aise avec son air de demi épave que la traversée n’avait pas vraiment rafraîchie. Il fut accueilli par deux hommes qui portaient un fusil sur le dos. L’hilarité de ces derniers explosa lorsqu’ils apprirent que nous venions de Brindisi et l’un d’eux, un Français, nous invita à fêter notre arrivée au kibboutz comme il convenait autour d’une bouteille de vin maison.

Le baraquement où ils nous conduisirent, le Phénicien et moi, poursuivit Qrinquedu, était une sorte de grange sans autre ouverture qu’une large porte. L’aménagement ressemblait à celui d’une chambrée de caserne avec lits superposés. Des types plus ou moins hirsutes s’y reposaient ou dormaient déjà. A l’autre bout de la pièce un groupe de femmes s’agitait autour d’une grande table faite de planches sur des tréteaux sur laquelle elles disposaient le repas du soir que l’on apportait de l’extérieur dans des chaudrons ainsi qu’une brouettée de légumes et de fruits.

Dès le lendemain, Qrinquedu et le Phénicien se retrouvèrent au travail. Rudement sortis de leur couchette, ils reçurent mission de sarcler autour des jeunes oliviers dont deux hectares avaient été plantés sur la terre rocailleuse du kibboutz.

Au loin s’entendaient les sonnailles des brebis et des chèvres qui circulaient nonchalamment entre les tentes des Bédouins.

Du haut de la colline on dominait le village arabe d’Isdūd, peuplé de paysans et de quelques pêcheurs. Ces derniers fournissaient les kibboutzim en poisson, autant qu’ils le pouvaient, mais de manière souvent insuffisante vu leurs pauvres moyens.

C’est en parlant à l’un de ces marins, qui entendait un peu le français parce qu’il avait servi un moment sur un cargo, que Qrinquedu eut l’idée de mettre le Dante et son équipage au service du kibboutz. Le soir même, il en fit la proposition. La première réaction ne lui fut pas très favorable et il eut même l’impression qu’on le prenait pour un flemmard ou pire un déserteur, mais des voix s’élevèrent quand même pour le soutenir jusqu’à ce qu’une des cuisinières emportât l’adhésion du public par un vigoureux plaidoyer en faveur du poisson.

Le Dante reprit la mer équipé de palangrottes et de nasses. À la fin de la journée son équipage rapportait fièrement deux cageots de poissons aux cuisines. Ils allaient repartir contents d’eux-mêmes lorsqu’ils furent alpagués par une furie qui, avec véhémence, leur montra des girelles qu’elle jeta à la poubelle d’un geste rageur. Interloqués Qrinquedu et son compagnon cherchèrent un interprète qui leur expliqua que les girelles étaient sans écailles, donc non consommables selon la Halaka. On mettrait dorénavant de plus gros hameçons aux palangrottes pour éviter ce genre de prise, et s’il arrivait d’en ferrer malgré cette précaution, de leur coller des écailles sur le dos. Grâce à cette astuce, quelques girelles finirent sans plus d’histoire dans la soupe.

Mais on ne se débarrasse pas si facilement des questions soulevées par une ligne de fond. Il fut à nouveau parlé des girelles, cette fois-ci par un ancien biologiste de la faculté de médecine de Vienne qui en avait étudié les mécanismes de reproduction au cours d’un stage à Trieste. Ce dernier nous apprit que les girelles sont femelles dans la première moitié de leur vie pour ensuite devenir mâles jusqu’à la fin de leurs jours. Avec ou sans écailles, la girelle donnait l’exemple d’un transsexualisme d’autant plus remarquable qu’il inversait l’idée si répandue, reposant sur une interprétation réductrice de la genèse, que la femme aurait été fabriquée à partir d’une côte d’Adam. On devait donc avoir pour la girelle un grand respect, ish, l’homme, prolongeant en sa vie celle d’isha, la femme. Dès lors, les girelles furent systématiquement délivrées et rendues à la mer. Évidemment, si Bélial avait été présent lors de cette discussion, il n’aurait pas manqué de faire valoir qu’un machisme irréductible s’y portait au secours d’un humanisme piscicole, et vice et versa.

Du jour au lendemain l’atmosphère changea. Les Arabes du village manifestèrent des signes d’hostilité inhabituels après la visite d’un mufti dont on avait entendu de loin la harangue criarde. Le kibboutz se referma sur lui-même.

Qrinquedu et le Phénicien devaient porter une arme pour aller jusqu’au port, et même là ils rencontraient des regards hostiles de la part de gens qui les avaient plutôt bien accueillis. Une grande tristesse voilait la transparence de la mer et la douceur des vents.

Les jours qui suivirent, Qrinquedu éprouva à chaque fois qu’il embarquait à bord du Dante une impression d’étrangeté. Ce nom qui évoquait les amours infernales ciselées dans la beauté d’une langue naissante lui paraissait de plus en plus étranger. Un soir, alors qu’il regagnait le rivage sur l’or du couchant, Qrinquedu pensa à Joseph qui avait sauvé ses frères menacés par le pharaon dont il était devenu le conseiller ; à Joseph qui sut dénouer le rêve mortifère de la domination.

C’est ainsi que Le Dante devint Le Vieux-Joseph.

La madone des sleepings venait juste de relever sa jambe droite qu’elle balançait langoureusement au-dessus de la couchette de Qrinquedu, appelé par un profond soupir à aller voir au-dessus, lorsque le bruit accentué d’un train express frôlant le toit du hangar le réveilla tout à fait.

L’obus qui avait raté sa cible tomba deux cents mètres plus loin au milieu de l’oliveraie dont le sol se couvrit de fruits verts.

Tout le monde se retrouva sur pied en jurant dans différentes langues et le chef, que l’on surnommait toujours « Gadol » (grand) par plaisanterie car il était plutôt petit de taille, nous envoya dare-dare dans la première tranchée. Il demanda quatre volontaires pour repérer la position du canon. Qrinquedu en fut. Parvenus en haut des pentes de Hadar, ils purent distinguer près de l’ancienne voie ferrée, la silhouette de l’obusier autour duquel une dizaine d’hommes s’activaient. Progressant entre rochers et vignes, Qrinquedu et ses compagnons arrivèrent tout près des artilleurs qui pestaient contre leur engin en un sabir d’allemand et d’arabe. Il s’agissait vraisemblablement d’un groupe de l’armée d’Al-Kawukji qui rassemblait Syriens, Irakiens, anciens phalangistes et nazis sur le retour, dans le but de jeter les Juifs à la mer. En attendant, pour montrer leur force, ils terrifiaient les populations. L’affaire fut vite réglée. On pense que ceux qui ne réussirent pas à s’enfuir restèrent sous les débris du Howitzer récalcitrant.

Le kibboutz était en alerte depuis cet incident. Il n’était plus possible de revoir les amis d’Isdūd qui craignaient les représailles. C’était une raison de plus pour ne pas laisser tomber la pêche. Le Vieux-Joseph sortait tôt le matin et rentrait au coucher du soleil. Sur le port, dans les coins discrets à l’abri des bateaux tirés à terre, on se parlait encore entre marins. Depuis longtemps déjà Qrinquedu et Moustafa étaient en sympathie. Pourquoi, c’était difficile à dire, un même attrait pour l’aventure, peut-être, ou un passé presque commun puisque Moustafa avait fait partie du bataillon arabe du régiment palestinien, comprenant des unités juives, que les Anglais avaient utilisé contre les Allemands en Égypte et en Afrique du Nord. Toujours est-il qu’ils aimaient bien vider une bouteille de temps à autre. Depuis l’attaque, ils devaient toutefois faire attention à ce qu’on ne les voie pas ensemble. Ils échangeaient avec de prudentes réserves pour ne pas rompre leur amitié. Mais comme il devenait évident que des combats d’une beaucoup plus grande ampleur se préparaient, tous deux décidèrent d’une soirée d’adieu.

Un soir Qrinquedu rejoignit Moustafa sur le bateau de ce dernier qui était amarré bord à bord avec le Vieux-Joseph. À la fin du dîner, où ils parlèrent de choses et d’autres, comme ils allaient se séparer, Moustafa retint Qrinquedu. Avec un grand et triste sourire, il lui déposa un petit objet dans la main. Devant la surprise de son ami qui soupesait et retournait dans tous les sens le minuscule coffret en bois d’acacia, Moustafa lui expliqua qu’il s’agissait de la reproduction en miniature de l’arche d’Alliance que ses ancêtres philistins avaient volée aux Juifs, la gardant prisonnière en ces lieux mêmes, dans le temple de leur dieu Dagon, jusqu’à ce que décision fût prise de la leur rendre pour sceller la paix avec le roi David[1].

Arrivé à ce point de son récit, Qrinquedu que la fatigue avait délié autant que le vin réchauffé, nous tint des propos étranges. Il semblait tout habité par un autre temps. Nous avions du mal à le suivre lorsqu’il nous rappela que Dan, fils aîné de Jacob avait été sauvé par Joseph, le cadet, qui chassé des terres familiales, était devenu le conseiller de Pharaon et l’interprète de ses rêves. C’était pour rendre hommage à ce dernier qu’il avait donné son nom au bateau sur les rives des Philistins qui avaient repoussé la tribu de Dan au nord de la Palestine. Mais quelques siècles plus tard, ces mêmes Satrapes, chassés à leur tour par les Assyriens, et déportés comme de nombreux Juifs de Samarie, se retrouvèrent exilés en Syrie, non loin de Laïsh devenue Dan, cité éponyme de leurs vainqueurs exilés. Enfin ils s’étaient donc retrouvés lui, fils de Dan, et Moustafa lointain descendant des « Peuples de la mer ». C’était peut-être cette reconnaissance-là qu’il était venu chercher, accompagné par le hasard qui l’avait fait amerrir non loin des ruines du temple du petit dieu maritime, pour y reprendre encore et encore les armes, les mêmes armes brisées, défaites et toujours renaissantes de la lettre portée par un souffle sans âge, sans avenir et sans passé comme l’alphabet du monde.

 

Notes

[1] -On raconte aussi que les Philistins n’avaient plus confiance en Dagon dont la statue était par trois fois tombée sur la face devant l’Arche.

Bibliographie