Le Serpent (6ème épisode)
6- (déconseillé aux moins de 16 ans) Où une généreuse initiation sexuelle aboutit à la découverte de Qrinquedu.
Auteur : Joseph Anabase 28/04/2010
1 - Heurtebise
2 - Jeux d'enfants
3 - Heurtebise libéré, disparition de Qrinquedu
6 - (-16 ans) Où une généreuse initiation sexuelle aboutit à la découverte de Qrinquedu
8 - Le blocus de Jérusalem. La mort du Phénicien. La circoncision de Qrinquedu.
10 - Sur les quais. Beersheba. Le départ
11 - De Marseille à Heurtebise. L'on retrouve le Rifain et Bélial après un voyage mouvementé.
12- Humanités, Nora et les étranges cartes du Tendre, une table de dissection.
Les grandes vacances approchaient. Nous avions décidé de les mettre à profit pour aller à la recherche de Qrinquedu. L'âyin nous indiquait la direction à prendre. Marseille serait la première étape ; mais nous étions sans argent. Madame Maudu, apprenant notre projet d'aller en Palestine, nous avait traités de fous et avait rangé sa bourse dans le placard fermé à double tour. La mère de Léon avait réagi de la même façon, avec quelques pleurs en plus, puis elle s'était mise à tricoter deux chandails, un signe qui ne trompe pas, surtout au mois de juillet. Du côté d'Itsmi, ce fut un éclat de rire suivi d'un juron et d'un bras d'honneur. En désespoir de cause, nous allâmes solliciter le Rifain. Il nous écouta avec son air abruti et, toujours muet, souleva le "tableau" de la paroi, ce qui révéla une petite cache de laquelle il extirpa des billets de banque. Toujours sans mot dire, il nous donna de quoi nous payer le train jusqu'à Marseille et plus encore. Nous étions tellement émus et étonnés que nous restâmes un long moment les billets dans les mains, muets à notre tour. C'est alors qu'une chose encore plus extraordinaire se produisit : il nous embrassa tous les deux.
La semaine suivante nous prîmes le train à la gare de Sens. Notre correspondance pour Marseille, gare de Lyon, réduisit Paris que nous ne connaissions pas, à une grande verrière enfumée. La nuit fut un peu rude, allongés comme nous étions sur la banquette de bois du wagon de troisième classe, la tête sur nos sacs. Comme il faisait chaud, des escarbilles noires entraient par les fenêtres ouvertes du compartiment qui sentait le charbon. Lorsque le train prenait une courbe et nous faisait un peu glisser sur nos banquettes, on entendait le souffle de la locomotive se mêler au staccato des bogies au passage des rails. C'était formidable.
Nous avions à peine eu le temps de nous réveiller, les yeux écarquillés sur le bleu de la garrigue, que le train grinçant de tous ses freins arriva gare Saint Charles.
Après avoir fait la connaissance du pan-bagnat à la buvette, nous sommes descendus vers la Cannebière, puis directement au port. Sur le premier embarcadère venu, nous avons demandé si un bateau partait pour la Palestine. Tè vé pitchouns ! Le marin éclata de rire, puis plus sérieux, nous prenant familièrement par les épaules : f'rez mieux de boire un pastis que d'aller vous noyer. Il nous raconta alors que quatre mille cinq cents survivants, dont un bon nombre des camps nazis, s'étaient embarqués de Sète, voici deux ans, le dix juillet, sur l'Exodus, pour la même destination. Mais les Anglais les avaient empêchés de mettre pied à terre à Haïfa, puis conduits à Toulon à bord de bateaux-prisons où les gens du port s'opposèrent à leur débarquement. Ces bateaux reprirent alors la mer pour Hambourg, zone d'occupation britannique, où les émigrants furent internés, ou plutôt re-internés, dans des enclos appelés camps de "personnes déplacées".
Rien de plus déplacé, en effet, pour un survivant de la Shoah, que de songer à s'établir sur des terres si évidemment peu juives qu'elles portent le nom de Judée Samarie ou de Galilée, voire de prétendre gratter la caillasse du Néguev au lieu de se contenter d'occuper tranquillement un six pièces avenue Foch à défaut d'une maison de campagne du côté de Buchenwald ou autres lieux traditionnellement accueillants.
Enfin, c'était plutôt mal parti. On pouvait imaginer de passer en Corse, personne ne nous en empêcherait, puis de trouver là un hypothétique bateau pour Messine, et de Messine franchir les quelque dix-neuf cents kilomètres restants pour parvenir à s'échouer en Palestine (1).
C'était simple, à condition de ne pas avoir trop le mal de mer. Et puis, c'était à nos yeux évident, une fois arrivé à Tel-Aviv - de préférence à Haïfa , nous en étions bien avertis - Qrinquedu ne manquerait pas de nous attendre sur le quai. Nous irions à lui en le saluant d'un sonore Yodhévavhé, seul mot que nous ayons appris de Bélial, histoire de paraître dans le coup.
Nous étions encore en pleine rêverie, assis devant une mouette qui rigolait perchée sur une bitte d'amarrage, quand la sirène toute proche se mit à mugir de façon assourdissante. Un vieux réflexe nous précipita sous une arcade pour nous mettre à l'abri. Midi le juste, que l'on sonnait ainsi, ne fut pour autant la cible d'aucune bombe.
Le reste de la journée se passa en errance d'embarcadères en débarcadères, ce qui nous conduisit jusqu'au quai des Anglais où des navires de haute mer restaient accostés.
La nuit venue, après nous être restaurés d'un sandwich à la sardine particulièrement bon marché, il fallut bien trouver un gîte. En remontant un peu dans les ruelles, nous trouvâmes un hôtel suffisamment borgne pour nos bourses. La chambre n'y était pas totalement inconfortable et nous nous habituâmes assez rapidement à son odeur d'urine. Mais notre sommeil naissant fut bientôt troublé par les gémissements provenant de l'autre côté de la cloison. L'hôtel de passe entamait sa nuit laborieuse.
Nous étions tout à nos excitations acoustiques lorsque la porte s'ouvrit sur une gigantesque matrone à demi vêtue d'une sorte de paréo à fleurs. Elle fit d'abord semblant de s'être trompée de chambre, puis, souriante, vint s'asseoir sur le bord du lit (il n'y en avait qu'un) qui accusa cet honneur d'un grincement pathétique. Après quelques politesses et mignardises, elle nous demanda si nous avions ne serait-ce qu'une dizaine de francs à lui donner car elle était toute prête à accorder ses faveurs à de si gentils garçons. Nous nous déclarâmes totalement fauchés ce qui n'eut pour effet que de sentir sa large main se poser sur le sexe de l'un, puis sur celui de l'autre , lesquels à vrai dire, ne demandait pas mieux. Alors, elle passa à cinq francs, et s'installa finalement au milieu du lit, à crédit.
Je ne sais plus lequel commença en premier l'escalade, mais il le fit, l'autre suivit. Ce fut notre première expérience en terra incognita, perdus entre d'énormes cuisses. Mais pourquoi donc faisait-elle couic chaque fois que nous éjaculions ?
Le petit matin fut moins blême que nos personnes. La matrone s'en émut et nous apporta un somptueux petit-déjeuner au lit pour nous requinquer des fatigues de cette nuit initiatique. Elle était vraiment très gentille et nous prenions plaisir à bavarder en sa compagnie.
De fil en aiguille nous apprîmes qu'elle avait rencontré, peu avant, un homme qui venait de notre village. Le portrait qu'elle nous en fit confirma qu'il ne pouvait s'agir que de Qrinquedu.
Un beau matin, Qrinquedu, qui se faisait appeler Dan, disparut. Il avait laissé sur la table de nuit un petit mot tendre pour la ménade en s'excusant de lui demander de payer ses deux dernières nuitées, et en l'assurant qu'il reviendrait un jour pour la rembourser de cette avance.
La trace de Qrinquedu se perdait là. Seul le hasard de nouvelles rencontres pourrait nous guider. Pour en saisir le grain, nous déambulions sur le port et dans les ruelles adjacentes en remontant jusqu'au quartier Saint Charles. Nous étions devenus des habitués du buffet de la gare, installés de longues heures à une table dans l'espoir d'y surprendre quelque indice.
Et puis, un jour où nous flânions en nous dirigeant vers une barcasse tirée à terre dont on grattait la coque, nous vîmes que nous avions été précédés par un homme qui mangeait un sandwich à l'ombre du bateau. Sa silhouette nous évoquait un je-ne-sais-quoi d'étrangement familier, avec ses épaules larges et cette manière de se mettre en tas, les jambes repliées sous lui comme un socle, mais nous ne pouvions discerner son visage recouvert d'une barbe de prophète qui lui descendait jusqu'au torse.
Nous tournicotions autour du bateau, sans oser trop nous rapprocher, quand le personnage nous fit signe de venir à lui. Il nous lança gaiement, "Tiens, vous ici !". C'était Qrinquedu.
Notes
(1) - Le détroit de Messine est célèbre pour son mirage, "Fata Morgana", qui donne au voyageur l'illusion que quelques brasses seulement le séparent d'une cité merveilleuse.
