Le Serpent (2ème épisode)
2 - Jeux d'enfants
Auteur : Joseph Anabase 24/10/2009
1 - Heurtebise
2 - Jeux d'enfants
Où l'on fait connaissance de Qrinquedu, de Marguerite, de l'aviateur Itsmi et du Maure. Naissance de Bélial.Premiers contacts avec les Allemands, la Résitance. Disparition de la mère de Bélial.
C'était au temps où Heurtebise n'avait pas encore connu l'essor démographique qui fut le sien dans les années cinquante, lesquelles virent rapidement passer sa population, des neuf âmes qu'elle abritait, aux dix-neuf qu'elle compte encore aujourd'hui, les naissances ayant bon an mal an à peu près comblé les trépas. La forêt entourait de toutes parts le hameau ; quelques chemins de traverse s'égaraient dans les futaies. Qrinquedu vivait là avec Marguerite, son épouse qu'il avait ramassée à la foire aux poulets d'Esbignelle, après boire et sous le manteau de profondes ténèbres. Celles-ci dissipées, ils se découvrirent, lui, le bûcheron hirsute et si poudré de charbon de bois qu'il faisait penser à un arbre noirci par la foudre, elle, jeune serpillière au teint comme au reste déjà mâché par les humidités de son enfance dans les tourbières.
En septembre 39, le jeune marié partit avec les trois autres garçons encore mobilisables dans le coin. Il revint au printemps suivant par des chemins détournés. Son unité s'était si bien dissoute dans la débandade que son matricule, comme pas mal d'autres choses, s'était volatilisé dans la nature. Si par hasard l'administration en venait un jour à le compter disparu, il ne s'en offusquerait pas, loin de là.
Marguerite ne l'espérait pas particulièrement lorsqu'elle le trouva assis sous le cerisier. Elle parut cependant contente de le revoir et lui sortit de vieux habits propres. C'est qu'elle avait beaucoup lavé durant la "drôle de guerre", jusqu'à ce que l'odeur tenace de son époux s'en réfugiât dessous les plinthes.
Quelque temps avant le retour de Qrinquedu, le hameau s'était enrichi d'un hôte inattendu sous ces latitudes. La mère de Bélial avait profité des circonstances pour quitter Vincennes où elle avait été retenue contre son gré. De fossés en ruisseaux elle avait serpenté le long des routes de l'exode sans perdre un seul centimètre sous les bombardements. C'est ainsi que s'éloignant peu à peu de la cohue, elle avait abouti à Heurtebise où elle se cacha dans un trou à une vingtaine de coudées du cerisier, pas plus. Dans cet aménagement de fortune, enfin rassurée, elle pondit. Après avoir gobé quatre-vingt-dix-neuf oeufs décrétés surnuméraires, sur une centaine qui encombraient son nid, elle finit par se réjouir de l'éclosion d'un robuste serpenteau.
C'est la même année que je fis connaissance de Pierre-Marie. Il était hébergé par les Maudu, la maison qui est juste en face de la croix. Ma mère, originaire d'Esbignelle connaissait bien les Maudu, surtout Alphonsine qui tricotait. J'ai longtemps porté un chandail avec des bandes vertes qu'elle lui avait donné contre quatre lapins (dont un mâle). Quand je venais voir Pierre-Marie, je rendais aussi visite aux lapins. Nous aurions bien voulu organiser une course comme avec les chevaux à Longchamp, mais les lapins se seraient échappés. Alors on a pensé les chronométrer l'un après l'autre. Chacun choisissait son favori que l'on introduisait dans un long tuyau de ciment qui avait dû servir pour l'irrigation, un panier fixé à la sortie. Le lapin filait dans le tuyau, on comptait jusqu'à ce qu'il tombe dans le panier, et hop, retour au clapier. Le Gros Noir mettait habituellement une ou deux secondes dans le nez des autres, mais pas toujours. J'ai gagné comme ça, en misant sur un outsider, une pièce de vingt centimes, en nickel, à dix contre un.
La semaine suivante, c'est Pierre-Marie qui gagnait avec Tachette, une nullité pourtant. Le Gros Noir avait de nouveau traîné la patte. Nous finîmes par comprendre qu'il trichait. Dès que celle qu'il avait laissé gagner revenait au clapier, hop, il la sautait. Il nous fallait donc parier après estimation de ce qui l'emporterait chez lui : libido ou narcissisme.
Nous étions habituellement beaux joueurs et nous nous fâchions rarement. Mais la pièce de nickel faillit bien nous brouiller. En effet, lorsque Tachette l'emporta, je rendis les vingt centimes à Pierre-Marie. Mais c'était une pièce Travail Famille Patrie du nouvel État français en alu, pas le nickel Liberté Égalité Fraternité de la République défunte. Grosse différence. Pierre-Marie prétendit que le nickel valait le double. Comme de toute façon il fallait planquer les nickels pour que Patrietravailfamille ne les refile pas aux Allemands qui les réquisitionnaient pour faire des obus, nous tombâmes d'accord.
Qrinquedu, lui non plus, n'aimait pas beaucoup Patrainfam, comme nous appelions le maréchal Pétain. Mais nous n'étions mêmes pas censés savoir qu'il était de retour au pays. Pierre-Marie qui grappillait des bribes de radio Londres chez les Maudu disait qu'il fallait faire black-out. Le noir. Bellelurette aurait été bien utile pour nous y retrouver car il y avait noir et noir autour de Qrinquedu, ou noir dans le noir. Et malgré nos efforts aucune obscure clarté ne tombait des étoiles. Ça bougeait dans l'ombre des bois, surtout la nuit.
Le jeune Bélial, profitant d'un abondant régime de mulots et de cerises, avait rapidement pris de la longueur. L'été suivant son éclosion, il mesurait bien deux mètres et déjà manifestait une certaine indépendance envers sa mère. Le trou, bruissant de fréquents froissements de feuilles, devenait de plus en plus exigu.
Qrinquedu disparaissait dès potron-minet, on ne savait trop où, pour ne revenir qu'à la nuit tombée. Ses absences ne passaient pas inaperçues de tout le monde, notamment pas des habitants du trou. C'est sans doute ce qui encouragea Bélial à faire incursion dans la chaumière, puis carrément dans le lit de Marguerite qui dans son sommeil matinal l'accueillit très courtoisement. Dans ces circonstances, nous le vîmes plus d'une fois sortir sous le coup de dix heures en sifflotant.
Quelques lunaisons passèrent ainsi. Marguerite, qu'au cours de nos escapades nous entrevoyions assise devant sa porte, devenait plus amène. Elle ne nous menaçait plus de son balai et allait même jusqu'à nous adresser de petits signes presque amicaux. De temps à autre on entendait glisser et contre glisser à la lisière des bosquets derrière le cerisier. Cette sérénité ne fut rompue, le mot est un peu fort, que lorsque levant les yeux au ciel nous fûmes intrigués par l'aspect inhabituel d'une branche. La mère de Bélial s'y était lovée ; son regard immobilisait un merle. Nous convînmes qu'il serait désormais plus prudent de s'assurer, avant les courses, de la vacuité du tuyau des lapins.
Un peu plus tard, nous aurions à nous inquiéter de bien d'autres choses. Jusqu'en 1942, l'occupation allemande avait paru assez lointaine. L'unique poste de TSF appartenait aux Maudu qui renseignaient aussi les habitants d'Esbignelle. Et comme les Maudu écoutaient surtout Radio Londres, le pays tout entier s'identifiait à une sorte de petite Angleterre attendant l'ennemi de pied ferme de l'autre côté de l'Yonne, son "channel", comme si les Allemands ne contrôlaient pas tout le département. On prenait seulement soin de ne plus entretenir les routes qui, de toute façon, portaient depuis longtemps de l'herbe sur le dos. La première patrouille de la Wehrmacht qui traversa le village ne parut pas très redoutable, les soldats avaient chaud et ils cherchaient surtout à boire. Nous observions les Mausers et les grenades à manche qui leur battaient les flancs, ainsi que le fusil-mitrailleur porté par un gros type transpirant. Ce n'était qu'un petit détachement. Madame Maudu me demanda tout de même de passer la nuit chez elle avec Pierre-Marie.
La nuit était chaude. Tout excités par le passage des Allemands, nous ne parvenions pas à dormir dans les touffeurs du foin. Nous sommes sortis par la porte qui donnait sur la grange. À cent mètres de là, l'enclos de la bicoque des Qrinquedu nous attirait comme un aimant. Caché dans les herbes du fossé on pouvait observer sans le moindre risque d'être vu. La nuit était claire ; parfois un petit nuage passait devant la pleine lune et balayait le sol de son ombre. Les grillons impressionnés se taisaient alors brusquement pour reprendre tous ensemble leurs stridulations dès la fin de la petite éclipse.
Quelque chose bougea. Ce n'était ni Bélial ni sa mère dont les têtes curieuses se balançaient au-dessus du trou. Ce qui bougea se trouvait un peu plus sur la droite, côté taillis. Le petit nuage venait de jeter son manteau, on ne vit rien, l'instant d'après, une silhouette noire se faufila vers la maison. Plus grande, plus mince, plus souple, elle ne ressemblait pas du tout à celle du bûcheron. Et nous entendîmes appeler : It's me, open please. À nos oreilles, Itsmi ne pouvait être que le nom du visiteur, de ce jour il lui resta.
À notre surprise, ce fut Qrinquedu qui ouvrit la porte et tira vivement l'étranger à l'intérieur.
Les Allemands commençaient à gigoter de plus en plus dans la région. Par beau temps, du haut de la colline, on pouvait même voir des colonnes blindées sur la grand-route. Deux ou trois avions à croix gammées survolèrent le village à basse altitude. Mais il n'y avait pas qu'eux. On vit arriver une traction avant noire, dépourvue du gros gazogène (1) qui équipait les rares véhicules civils, avec des types en imper, ceinturons et chapeaux mous (2) qui en descendirent. Ils notèrent les noms des maisons qui en avaient, frappèrent aux portes, et finirent par coller des affiches où il était question de fusiller toute personne qui n'aurait pas dénoncé les terroristes.
Le lendemain Pierre-Marie fut sommé d'assister au catéchisme et Alphonsine lui donna des cours de rattrapage pour apprendre des prières. Moi, j'étais autorisé à sécher, sauf la messe le dimanche. Dans l'église, nous découvrîmes un portrait de Bélial assez ressemblant qui nous amusa beaucoup. Ève était bien plus jolie que Marguerite. Nous ne crûmes pourtant pas une seconde que Bélial apportait une pomme à cette dernière pour son petit-déjeuner.
Soit dit en passant, l'iconographie de la Genèse ne nous donnait aucun renseignement sur les questions que nous commencions à nous poser concernant le serpent. Qui était son père, et pourquoi sa mère se réfugiait-elle dans l'incognito ? Quarante ans plus tard, ces questions demeuraient sans réponse, si l'on excepte, ce qui n'en était pas vraiment une, un vague grognement de Bellelurette dans la direction de la sacristie.
À l'école d'Esbignelle où Pierre-Marie et moi étions dans la même classe c'est-à-dire dans la rangée des moyens, près de la fenêtre- il fallait maintenant chanter "Maréchal nous voilà". La cérémonie se déroulait tous les soirs dans la cour. Comme Pierre-Marie restait bouche close, ce qui le faisait un peu trop remarquer, je lui avais proposé une sorte de compromis : chante avec moi "Maréchal nous poila", ça passait comme ça. Sauf qu'un jour où nous étions arrivés en retard l'instituteur nous accueillit par un "Ah, vous vous poilâtes bien, vous deux" !
Il n'y eut guère qu'un petit blondinet, dénommé Rirette, Dieu sait pourquoi, qui releva l'interpellation en nous faisant la nique. C'était lui qui chantait le plus fort en se raidissant dans un garde-à-vous qui nous faisait craindre qu'un jour il ne tendît aussi le bras. Le père de Rirette prospérait en volailles, les trois quarts pour l'occupant et le reste au noir, c'est-à-dire à prix d'or. La veuve Lessourd, qui avait été sa maîtresse, obtenait de lui une cuisse, deux crêtes et un gésier par semaine. Ceux qui, à l'école étaient bien avec Rirette, avaient aussi droit à un onéreux régime de faveur. Nous n'étions donc pas soutenus ouvertement dans nos subversions vocales de l'hymne au vainqueur de Verdun, bien que quelques-uns s'en poilassent sous cape.
Le mélange du Maréchal, du poulet et de l'occupant s'avéra toutefois beaucoup plus détonnant qu'on ne pouvait s'y attendre dans l'affaire dite du saucisson dont nous parlerons plus tard.
Les incursions allemandes se multipliaient et la milice fouillait les maisons à la recherche des Juifs, des résistants, ou des deux à la fois.
Pierre-Marie Schwarz - dont les Maudu n'avaient aucune nouvelle des parents, qui leur avaient confié leur fils lors de la promulgation des lois antisémites de Vichy - s'appelait maintenant Hautefeuille, du nom d'une lointaine cousine à eux. Il était également pourvu d'un très joli certificat de baptême orné de deux angelots pyrénéens. Comme il ne fallait omettre aucune précaution, il était réputé avoir été opéré d'un phimosis par le bon docteur Dufour, décédé depuis. Avec tout ça, Pierre-Marie Hautefeuille (une particule avait peut-être été abandonnée) ainsi nommé et circoncis pour la bonne cause - mens sana in corpore sano - aurait pu prétendre à une belle carrière ecclésiastique. Malheureusement pour lui, malgré son jeune âge, il était résolument athée et rouge de surcroît. Ces deux qualités auraient pu le rapprocher dangereusement de Qrinquedu si ce dernier n'avait eu la couleur politique de sa profession, noir, totalement noir depuis ses ancêtres communards, bagnards et gibiers de toutes chasses des tenants de tout ordre.
Un soir, Qrinquedu nous surprit en train de regarder Itsmi, que nous n'étions pas censés connaître, auquel il venait d'apporter à manger. Il ne savait trop quoi faire pour s'assurer de notre silence et prit le parti de faire de nous des alliés et des complices. C'est ainsi que le pilote hindou de la Royal Air Force nous fit entrer dans la Résistance. Lorsque le temps devenait un peu trop vert de gris, c'est nous qui allions lui porter de la nourriture et parfois des billets cachés dans une pomme évidée quand ce n'était une noix.
Tout à fait incidemment, nous apprîmes qu'Itsmi relevait provisoirement de l'autorité du BOA (Bureau des opérations aériennes), ce qui manqua nous faire crever de rire et provoqua la stupéfaction de Bélial émergeant de son trou quand nous le saluâmes militairement.
Il y eut bientôt un nouvel hôte du Bois des Sièges à protéger. C'était un tabor qui était parvenu à s'échapper de Dixmont où étaient internés les survivants des troupes coloniales. Lorsque Istmi partit, en sa qualité d'aviateur, accompagner Qrinquedu, pour baliser des zones de parachutage d'armes du côté de Nailly, celui que l'on appelait déjà le Maure, faute de pouvoir lui donner un autre nom, resta aux Sièges.
Pendant les quinze jours d'absence de Qrinquedu et de son compagnon, le Maure commit deux fautes. La première fut de vouloir dresser Bélial, comme il l'avait vu faire à Marrakech, ce qui fut très mal pris par l'intéressé qui se trouvait en pleine mue. La seconde, de remplacer le jeune molure dans le lit de Marguerite qui, semble-t-il, l'accepta sans faire d'histoire.
On ne peut pas savoir exactement ce qui par la suite a pu s'échanger sur ce sujet entre la mère de Bélial et Itsmi qui étaient un peu pays - tous deux n'avaient-ils vu le jour aux Indes - et entretenaient probablement de ce fait des relations privilégiées. Mais des choses furent communiquées, certainement.
Le premier parachutage d'armes fut un succès. Les participants de l'opération "Racine" se dispersèrent après avoir réussi à planquer sept containers à la ferme du Glacier. Qrinquedu et Itsmi, pourvus chacun d'une Sten toute neuve, regagnèrent non sans difficulté Heurtebise. Ils durent notamment se faufiler entre les convois de la Wehrmacht pour traverser la nationale Sens-Troyes, qui était incontournable. Quand ils arrivèrent enfin à la cache du Bois des Sièges, ce fut pour y trouver le Maure dans un état bizarre et plus mutique qu'il n'avait jamais été.
Les mois qui suivirent furent assez mornes parce que le BCRA (Organisme chargé des relations avec la Résistance depuis Londres par le général de Gaulle), avait donné comme consigne aux Résistants de l'Armée secrète de n'entreprendre aucune action avant le jour J. Les groupes de Francs-Tireurs et Partisans, d'obédience communiste, se trouvaient donc relativement isolés, ce qui ne les empêchait pas d'agir comme à Migennes où dix-sept locomotives furent mises hors d'usage. Cette inertie relative était tout à fait contraire au tempérament de Qrinquedu qui ne parvenait même pas à permettre à Itsmi de regagner l'Angleterre. En effet, depuis le succès de l'opération "Racine", le ciel était devenu si surveillé qu'il ne pouvait être question de faire atterrir même un petit Lysander pour rapatrier l'Hindou. Deux parachutages avaient déjà été annulés pour cette raison, les réceptionnistes ayant au dernier moment renoncé à faire les signes lumineux convenus parce qu'ils avaient vu un avion allemand passer, sans le voir, au-dessus de l'Anglais, qui les recherchait. De tout cela, nous entendions parler ou plutôt grommeler - crédouille je me rouille - lors de nos missions quotidiennes de ravitaillement. Qrinquedu, maquisard indépendant, n'avait pas tort. Arrêté par la Gestapo, le chef du BOA parla. Les fermiers de la Glacière furent déportés, les armes saisies. La même tragédie se renouvela un peu plus loin et pour la même raison à Arces-Dilo.
Pierre-Marie apprenait aussi l'arrestation des Juifs dans tout le département et l'acharnement de la milice et de la police aux ordres de Vichy à les rechercher. Il n'avait reçu aucune nouvelle de ses parents et comme pour mieux le protéger, personne n'y faisait même allusion. Lui, jamais n'en parlait. Mais je l'avais surpris plus d'une fois regardant la mitraillette de Qrinquedu avec un air étrange.
Nous ne nous intéressions plus au Gros Noir, à son harem et aux nombreux lapereaux, conçus pour nombre d'entre eux à l'issue des courses. C'est seulement en apprenant qu'une patrouille se dirigeait vers Heurtebise qu'il nous parut évident de cacher les hôtes du clapier. Le tuyau servit cette fois à protéger les lapins d'une triste fin. Les Maudu furent impressionnés en apprenant cet exploit, et faute de pouvoir nous décorer de la croix de guerre, ils nous donnèrent toute une tablette de chocolat sortie du très secret placard aux réserves.
On n'a jamais su ce qui s'était passé au Bois des Sièges après le dernier passage des Allemands qui avaient pris cinq poules et trois sacs de pommes de terre. C'est en allant porter des vivres dans la cache que nous avons remarqué une trace en travers du sentier qu'il fallait traverser pour accéder à la forêt. L'empreinte ressemblait à celle d'un pneu particulièrement usé. Elle se perdait dans les taillis. Il n'y avait personne dans la cache et en rentrant nous avons aperçu Qrinquedu qui sortait de chez lui, seul. Il nous demanda si nous avions rencontré le Maure. Ce dernier avait donc disparu. En repartant, nous croisâmes Bélial, très enroulé et gris, qui faisait sa tête des mauvais jours. Bélial, lui aussi était seul.
Le Maure réapparut le lendemain, mais il fut impossible de tirer de lui quoi que ce soit. Quant à la mère de Bélial, nous ne la revîmes plus.
Les soupçons se portèrent vite sur le père de Rirette lorsque ce dernier mit sur le marché du saucisson à l'aspect inhabituel, genre mortadelle en plus foncé, qu'il prétendit être du saucisson d'âne.
À la fête de la Dormition, quelqu'un alluma un cierge au pied de la tentation d'Ève. En fait, il n'y eut jamais aucune certitude concernant la mère de Bélial.
En ce temps, il y avait un tortillard qui parcourait la campagne. Comme nous nous étions mis en tête de contribuer plus activement à la Résistance, et que Qrinquedu nous parlait sans cesse de sabotages des voies de communication, nous nous étions donné cette dernière pour objectif. Nous avions moins d'un kilomètre à marcher pour l'atteindre. Il ne nous fut pas possible de déboulonner avec la clef que nous avions empruntée. En se collant l'oreille contre le rail, selon les règles de l'embuscade ferroviaire, nous entendîmes arriver le train. Il ne nous restait plus qu'à improviser en poussant une grosse pierre sur le ballast et une branche en travers. La locomotive arrivait en soufflant. Nous nous étions aplatis derrière le premier muret venu. On entendit un crac suivi d'un léger tressautement de la locomotive avec jet de vapeur à l'appui, et puis plus rien. Le train passa.
La région resta quelque temps pétrifiée après les rafles qui suivirent la trahison d'Étienne, le chef du BOA. Il y avait eu beaucoup de déportations et les réseaux étaient démantelés. Les résistants qui avaient pu demeurer à l'écart se méfiaient et seuls quelques Francs-tireurs osaient des coups de mains aussi éloignés que possible de leur planque. C'était d'autant plus triste que les nouvelles de la guerre tournaient tout à fait à l'avantage des Alliés. Qrinquedu n'était pas le seul à penser que l'ouverture d'un second front en France, par la multiplication des sabotages et des actions armées, avancerait l'heure de la libération en désorganisant les troupes ennemies qui s'épuisaient en URSS. Mais il fallait attendre encore. L'oreille collée au poste de radio, nous guettions les communiqués de victoire - trouvant El Alamein bien loin, Stalingrad incertaine - tout en cherchant à déchiffrer les messages personnels. Est-ce que "Marinette a rendez-vous avec Robert" annonçait la reprise des parachutages dans la région ? Est-ce que "La micheline sera à l'heure", prévenait de l'arrivée d'un agent anglais par la voie des airs ? Tout cela pendant que Radio Paris - "Radio Paris ment, Radio Paris est allemand" - ne tarissait pas de louanges sur l'invincibilité du mur de l'Atlantique.
Pierre-Marie avait toujours le même regard sur la Sten. Maintenant, on commençait à savoir : Drancy, les convois, les camps crépusculaires...
Il avait neigé la veille, de bons gros flocons qui tenaient bien sur les toits et tombaient lourdement des branches des arbres. Nous avions construit un Spitfire, assez ressemblant par la courbure de ses ailerons, avec cockpit, manche à balai, instruments de bord, sans oublier les quatre canons qui dépassaient des bords d'attaque. Le combat aérien avec un coriace Messerschmitt fut interrompu par Madame Maudu qui sortit furieuse et dispersa notre appareil, trop facilement identifiable, à grands coups de balai.
Le lendemain la nouvelle parvint de la capitulation de la sixième armée allemande devant Stalingrad. À minuit, une petite fête fut organisée par les Maudu avec, fait unique et qui le restera, Qrinquedu, Marguerite et Itsmi. Nous avons même porté un oeuf à Bélial pour qu'il ne se sente pas exclu. Le Maure était de nouveau introuvable.
La nouvelle d'un recensement en vue d'envoyer travailler en Allemagne les hommes de dix-huit à vingt-cinq ans avait focalisé l'attention dès le début de l'été. Il nous en manquait six pour être du lot, ce que nous regrettions beaucoup car cela nous aurait donnés de l'importance et justifié notre entrée officielle dans la Résistance pour échapper au STO (3). Nous avions bien tenté de nous pourvoir de quelques pilosités artificielles dont le principal composant était du poil de lapin, mais le résultat s'avérait décevant.
Ces préoccupations faisaient un peu oublier le Maure, qui était d'ailleurs revenu sans donner d'explications. Évidemment son attitude éveillait des soupçons, tant et si bien que Qrinquedu et Itsmi avaient dû se trouver une autre cache. Ils en tenaient l'emplacement secret, même à nous, pour que le Maure ne nous suive pas lors d'une opération de ravitaillement. Quand nécessaire, on leur déposait la bouffe et le courrier dans un coin convenu.
Il a fallu bien du temps pour apprendre de ce pauvre Rifain qu'il avait été complètement sonné par l'explosion d'un obus qui avait tué ses proches compagnons et laissé lui-même pour mort au fond d'une tranchée. Depuis, il se méfiait de tout et avait des hallucinations terrifiantes qui de temps à autre cédaient à des rêveries nostalgiques pleines d'oasis, de jolies femmes et de chameaux. C'était probablement au cours d'une de ces rêveries qu'il avait fait sortir la mère de Bélial de son trou et l'avait emmenée on ne sait où, peut-être du côté de Ouezzane si ce n'était vers Ech Chergui. Loin, en tout cas.
Mais il pouvait aussi faire n'importe quoi et l'on ne peut pas dire que sa fréquentation de Marguerite, en rivalité avec Bélial, l'ait arrangé. Se prenant tantôt pour un pauvre diable, tantôt pour le glorieux Abd el-Krim, il avait laissé pantois un aviateur américain - que l'on cherchait à faire évader par l'Espagne - en lui racontant qu'il était prisonnier des roumis du Maréchal Pétain et qu'il détestait les Espagnols qui avaient tué son oncle. À une petite quinzaine d'années près, le mélange de la guerre du Rif et de sa situation actuelle pouvait quelque peu désorienter ses rares interlocuteurs. Mais, bien entendu, la haine qu'il vouait à Pétain ne pouvait faire de lui un candidat à la collaboration que par accident et méprise sur le rôle des Allemands. Hélas, des confusions, il en faisait souvent, comme le jour où il avait traité Itsmi d'arabe, de suppôt d'envahisseurs et de Calife colonisateur, ce que le pilote ne lui pardonnait pas. Il le lui pardonnait d'autant moins qu'il arrivait au Maure de puiser inconsidérément dans les réserves, ce qui était tout à fait indigne de son appartenance supposée aux "hommes libres", survivants de l'ancien royaume judéo-berbère des Barghwata jusqu'à leur destruction par les Almohades.
(À suivre)
Notes :
(1) - NDLR. Grosse chaudière dans laquelle on brûlait du bois ou du coke pour alimenter les moteurs, l'essence étant réservée à l'occupant et à ses collaborateurs.
(2) - NDLR. Le quasi uniforme des miliciens.
(3) - Le Service du Travait Obligatoire, instauré dès juin 42 pour la France qui devait fournir 350.000 travailleurs pour les usines allemandes. De nombreux réfractaires au STO rejoignirent alors les maquis.
