Le Serpent (12ème épisode)
Humanités, Nora et les étranges cartes du Tendre, une table de dissection.
Auteur : Joseph Anabase 20/03/2011
1 - Heurtebise
2 - Jeux d'enfants
3 - Heurtebise libéré, disparition de Qrinquedu
6 - (-16 ans) Où une généreuse initiation sexuelle aboutit à la découverte de Qrinquedu
8 - Le blocus de Jérusalem. La mort du Phénicien. La circoncision de Qrinquedu
10 - Sur les quais. Beersheba. Le départ.
11 - De Marseille à Heurtebise. L'on retrouve le Rifain et Bélial après un voyage mouvementé.
12- Humanités, Nora et les étranges cartes du Tendre, une table de dissection.
Notre escapade prenait fin avec la rentrée scolaire et les premiers cours de philo. Nous avions la chance d’avoir pour professeur une vieille fille d’orientation thomiste, qui se faisait l’avocate d’un rationalisme si prude que ce dernier laissait nos rêves intacts. Grâce à elle, la ronde des philosophes prenait l’allure d’une grande tarte aux pommes dont nous pouvions avec tempérance savourer chaque part de nouveaux concepts pour les resservir victorieusement à l’épreuve du baccalauréat. Et comme elle était, bien qu’un peu sèche, encore jeune et assez jolie, nous en apprenions bien plus dans l’espoir de troubler son regard d’une citation bien choisie ou d’un soupir dont nous mimions l’augustinienne dérision. Mais nous étions encore plus impressionnés qu’elle, lorsqu’une flèche bien placée la faisait rougir un instant avant que vite la raison crayeuse ne triomphe de cet écart.
Lorsque nous rentrions à Heurtebise pour les week-ends, nous éprouvions quelques difficultés d’accommodation, ces deux mondes si différents affectaient nos esprits de diplopie. Qrinquedu ne manifestait pas plus d’intérêt pour la contemplation des idées qu’Amélie, du haut de son néoplatonisme, n’en témoignait pour l’histoire d’Israël. La guerre lui faisant horreur, la circoncision tout autant. Les quelques essais timides de notre part concernant les camps d’extermination nazis n’obtenaient aucun écho ; ce sujet était écarté comme frappé de l’ancienne loi interdisant aux démocrates grecs de rappeler les malheurs après la chute de la tyrannie des Trente.
Qrinquedu s’était remis à couper du bois et à trafiquer de mille petits je ne sais quoi avec Itsmi et le Maure. Tout semblait dans l’ici et maintenant jusqu’au jour où nous trouvâmes Matrone assise sur le seuil de la maison en train de tricoter. Nous étions très contents de la revoir et heureux pour notre ami, mais une légère inquiétude nous vint lorsqu’un bruissement de feuilles nous fit découvrir Bélial qui passait sa tête par un trou du grillage.
Au lycée, Amélie nous parut plus maigre que d’habitude, mais nous étions si accaparés par la digestion des monades participant au calcul de l’harmonie générale qu’aucune autre pensée n’avait place dans nos esprits. Tout se tenait et se résumait en ex-monade, petite monade, grosse monade, longue monade, courte monade, pour finir en monade de monades de jour comme de nuit.
La date des épreuves du baccalauréat se rapprochant, cette fixation monadologique aurait pu avoir des conséquences fâcheuses si providentiellement Leibniz n’était tombé à l’écrit.
Nous passâmes néanmoins une semaine d’angoisse à préparer l’oral à Heurtebise. Comme les attentions dont nous étions l’objet nous étouffaient un peu, c’est réfugiés dans la cache que nous sous-collions la plupart du temps. C’était frais et personne, sauf Bélial, toujours Bélial, ne venait nous importuner. Enfin, comme il était encore là, attendant je ne sais quoi, nous l’utilisâmes pour illustrer une question de cour sur l’homothétie en jouant sur sa longueur. C’est probablement ce qui nous valut de bafouiller lamentablement lorsque nous fûmes interrogés sur ce point par une jeune et séduisante examinatrice.
L’année suivante, en faculté, Pierre–Marie cherchait désespérément à distinguer les ganglions cérébraux de la sangsue qui gisait devant lui, fendue en deux d’un bout à l’autre d’un grand coup de scalpel, lorsque la voix stridente du préparateur qui s’était aperçu du massacre le fit sursauter. Il rentra sa tête dans ses épaules sous les invectives d’où il ressortait que tel foutriquet était un véritable Attila pour la science et que jamais, au grand jamais on ne lui confierait plus pour rattraper son erreur un autre hirudiné dont on devait résolument écarter les cancres égarés dans ces lieux. Malheureusement pour Pierre-Marie, aucun souvenir de la monadologie ne lui permit de s’exempter d’avoir participé à la ruine de la Nation par l’abominable bévue qui lui avait fait confondre la face ventrale et la face dorsale du répugnant tuyau et fendre d’un coup qui s’avérait fatal l’organe cognitif de cette créature de Dieu.
Il fut heureusement distrait de ses réflexions par un camarade qui s’écriait à genoux devant un examinateur, non Monsieur, pas l’oursin, je vous en supplie, pas l’oursin ! Vous n’aurez rien d’autre, lui fut-il répondu avec un sourire de squale.
C’était encore un de ces souvenirs qui surgissait, un peu comme la sangsue, en tête à queue de ce qu’il pouvait évoquer de sa jeunesse qui doucement, inexorablement, s’était égarée sur les sentiers de guerre dans un éblouissement solaire qui le rapprochait de Qrinquedu, mais l’éloignait aussi de moi devenu témoin de plus en plus lointain de notre enfance partagée, comme on retrouve une borne longtemps enfouie sous les broussailles d’un domaine déserté.
La solitude le glaçait dans les amphithéâtres bondés. Pierre-Marie suivait péniblement la description du cycle de Krebs que le professeur aveugle dictait avec brio. C’était un petit homme impressionnant d’autorité et de science, qui avait perdu la vue et l’usage des jambes dans une explosion survenue dans son laboratoire. Il avait tout du mage, avec son écharpe blanche débordant en jabot de son costume noir, lorsque, obéissant à un coup de baguette, sa secrétaire dévouée illuminait l'écran de la formule développée d'une molécule. Et tous ces longs serpents carboniques semblaient répéter à l’infini des chaînes de leur combustion intime : poussière tu es, à la poussière tu retourneras, tout cela pour un peu de vie.
Il y en avait au moins une qui ne supportait pas plus que Pierre-Marie la silencieuse respiration des mitochondries du cycle de Krebs, et encore bien moins, en salle d'anatomie, la dissection de la région axillaire de la clocharde aux longs cheveux blancs qui baignait dans son jus formolé.
Dans l’intervalle de ses malaises, Nora était une personne réservée que sa beauté sévère rendait plutôt intimidante. Pierre-Marie n’aurait probablement jamais osé lui parler si elle n’avait eu ces vertiges, qui la faisaient vaciller sur son banc et la rapprochaient de lui au point de lui faire oublier ses propres troubles. C’est ainsi qu’ils se connurent sur le fil d’un abîme partagé, mais d’un abîme tout de même où les chiens hurlaient chacun de leur côté.
Il ne savait plus très bien — lorsqu'il tentait de les retrouver aujourd'hui devant moi — les chemins de sa vie marqués d’encoches qui pouvaient être aussi bien la cache du bois des Sièges, que Nora détournant de sa vue les restes de la vieille gisant sur la table de dissection.
Chaque fois que Pierre-Marie évoquait ce souvenir, et il y revenait souvent comme ayant oublié qu’il en avait parlé la veille, la même ombre l’arrêtait et il se taisait aussi brusquement avec la même expression de rage mêlée de détresse qui, jadis, lui avait fait claquer la porte du pavillon d’anatomie si violemment qu’un gros bocal de formol — au milieu duquel deux encéphales s’entretenaient pour l’éternité (croyaient-ils !) — chut de son étagère et se fracassa sur le carrelage.
C’est qu’elle avait un air si familier, cette vieille femme, qu’il ne pouvait se détacher du regard éteint de ses yeux dont le voile se refusait à masquer la vie qui semblait le reconnaître derrière l’abri de la mort.
Aussi le mettait-elle en rage de ne pas lui parler, ni même geindre quand son aisselle ouverte mit en évidence deux gros ganglions blancs et durs comme des perles. Il avait peut-être eu la tentation de les offrir à Nora, sa jolie compagne de travail, mais cela, il l'enfouissait dans le bris d’une mémoire qui lui fermait la bouche comme l’atteinte qu’il aurait portée au souvenir de sa propre mère disparue.
Pierre-Marie n’avait jamais pu savoir exactement ce qui s’était passé à Théresienstadt. Seule une ex-concertiste, sauvée in extremis par l’arrivée de l’armée Rouge, lui avait dit avoir connu sa mère et même joué quelquefois avec elle sur ordre des Allemands. Mais cette femme était tombée malade durant l’automne 43 et elle n’avait plus revu la mère du jeune homme à sa sortie de l’infirmerie. Elle avait interrogé ses compagnes mais personne ne savait où Judith était passée. En tout cas, elle était encore là après cette nuit où les S.S. avaient mis sans dessus dessous le baraquement et tué la pauvre Myriam qui avait tenté de se cacher sous sa couchette, avant d’expédier la moitié de la chambrée à Auschwitz.
Comme le prosecteur tannait Pierre-Marie et Nora pour qu’ils finissent leur travail, ces derniers furent obligés de retourner voir la vieille. Entre-temps d’autres étudiants lui avaient ouvert le bras dont les aponévroses étaient épinglées de part et d’autre sur la planche de manière à mettre bien en évidence l’artère humérale et le nerf médian. Occupés plus haut, ils ne remarquèrent pas tout de suite la tache bleuâtre, une bande discontinue de quelques centimètres, qui transparaissait à travers le morceau de peau tendu sur la table de dissection. Je n’ai jamais pu obtenir de mon ami plus ample précision. Il avait pris la fuite en vomissant.
Le numéro à peine visible au bras du cadavre de la vieille femme s’était désormais imposé à Pierre-Marie et à Nora en surimpression de leur rencontre qu’il devait marquer de façon indélébile. Ce qui les unissait depuis ce temps, comme le chiffre de leur destin, s’épuisait dans cet abîme où, l’un pour l’autre et l’un contre l’autre, ils se débattaient comme des nageurs aspirés par les gouffres.
Il fallut bien des années à Pierre-Marie pour comprendre que le chiffre de la mort qui l’avait uni à Nora ne faisait que représenter le lieu délétère où chacun d’eux payait de sa vie le meurtre qui l’avait laissé en solitude et détresse comme pour mieux en retrouver l’objet disparu, sans sépulture, les yeux ouverts à jamais sur son existence. Aussi s’étaient-ils unis au creux du vide de ce regard de cendre, communiant dans l’insu de cet abîme où l’un et l’autre se poursuivaient, tel Orphée cherchant Eurydice aux Enfers.
