Lettres vives

 
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La Buanderie

Auteur : Frédéric Aubain 21/07/2009

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La chose a disparu et le mot qui l'évoque se raréfie doucement.

La buanderie s'efface dans la pénombre qu 'elle héberge, elle s'habille peu à peu de l'obscurité qu'elle nourrit.

Cette pièce secrète s'engloutit dans les mémoires en partance.

Les immeubles dans ces villes blanches sont couronnés de terrasses. Aucun luxe en ces espaces qui s'ouvrent sur des azurs crus, souvent sur la mer.

On y étend le linge qui en été sèche en quelques instants sous le souffle des vents du désert.

Les carrelages, ocres ou blancs présentent fissures et craquelures, bombements incertains, amorces d'écritures, alphabets en gésine, prophéties en attente.

C'est là dans un recoin de ces surfaces abreuvées de lumière que se nichent les buanderies. Hauts lieux de recels mystérieux où les enfants découvrent l'interdit.

De grandes marmites y règnent entourées de vapeur. Les linges souillés y sont dissimulés dans des eaux toujours bouillantes et une odeur singulière s'élève dans le clair-obscur de ces cuisines mouillées.

Un gynécée y officie qui brasse ces effluves de savon imprégnées de senteurs légères d'ammoniac. Parfums sensuels venant perturber la salubrité de cette messe féminine. Et cette carnalité s'amplifie de l'étuve assombrie, comme aux bains maures, et que les murs retiennent.

De grands éviers de pierre ou de ciment sont sur leurs bords pourvus de larges plans rainurés où les femmes s'emploient à torturer les masses mousseuses des draps et des vêtements.

Tout est immense ici pour les enfants, ces lavoirs gris biens sûr dont ils ne peuvent atteindre le bord sans le secours d'une « grande-personne » ou de quelque billot, cageot ou escabeau. Juchés sur leurs prothèses ils découvrent des eaux noircies et glacées dont la profondeur leur semble redoutable.

Mais la maîtresse des lieux est  un grand cône de fer martelé qui trône bouillonnant, irascible au milieu de la pièce : la lessiveuse.

Indisposée, colérique elle jette sans cesse de chauds nuages  et des borborygmes insipides.

C'est en son sein marécageux que naissent les effluves désordonnées qui captent les narines curieuses. Curieuses des mystères de l'adulte dont ces senteurs troublantes sont les émissaires insaisissables.

Buanderie, lieu d'initiation et de repos troublé dans les écrins d'été d'enfances révolues.

Notes

Note :

"La Buanderie" est un extrait de Clercs obscurs, inédit.

Bibliographie