Etranger, étrangeté chez Albert Camus
Extrait de l'intervention au colloque de Fès : Étranger, étrangeté, civilisations
Auteur : Marie Jejcic 04/12/2008
Si Meursault est étranger, le roman est cependant écrit à la première personne du singulier, et non à la troisième par un narrateur extérieur. Le personnage revendique sa parole. Pourtant, si l'étranger parle Je, il ne semble pas savoir ce que ce Je doit assumer. Quand je dis je, de quoi ai-je à répondre ? Auprès de qui ? Est-ce alors un Journal, un roman, une autobiographie philosophique ? Qui parle ? Camus, Meursault, le narrateur ? Difficile de trancher. Cependant, le recours très original au passé composé fait par Camus, plutôt qu'à l'imparfait comme le veut la tradition romanesque, apporte une indication précieuse.
Du passé composé, Benveniste dit qu'il est le temps du discours qui relate les faits en témoin. Cela me semble situer avec précision la position de l'étranger. L'étranger est fondamentalement témoin. Témoin dans sa vie, plus que responsable, témoin dans la société, plus qu'engagé. Ainsi, Meursault sera témoin des exactions de Sintès, et cela qui le conduira au meurtre, cela le condamnera à mort. Etre témoin organise l'exclusion. Etre témoin rend étranger.
Témoin de la lâcheté morale de Sintès, Meursault l'autorise, la sert, dans une absence d'engagement subjectif. Cela le condamne. Il s'étrange donc lui-même par son refus de s'engager. Il se délie du discours. Se tenir à l'extérieur du discours condamne autant que de s'y couler. L'absurde alors se précise. L'absurde regarderait la position du sujet dans la société. L'absurde, c'est le rapport de Caligula au pouvoir, la soumission de Sisyphe à l'habitude, la position de témoin de l'étranger.
Nous l'avons dit. Camus ne fut jamais témoin. Envers et contre tous les obstacles que rencontreront sa vie, il s'engagera. Par sa plume, il résistera. Finement, discrètement, Camus distingue la morale de l'éthique. Etre sans morale dans une société amorale n'est pas condamnable, et Sintès ne sera pas condamné malgré son abjection, mais être sans éthique, que la société soit morale ou non, condamne le sujet, et Meursault le sera. Ainsi on serait étranger faute d'éthique, en restant témoin exilé de toute responsabilité dans le lien social.
