Artaud et la Paule éthique
Auteur : Éric Samama 10/09/2007
Lorsque la petite fille de Paule Thévenin m'a proposé d'intervenir à Science Po. sur Antonin Artaud, la première image qui s'est présentée, sans comprendre encore pourquoi, est celle d'une scènette de Jerry Lewis où il mime en riant une secrétaire survoltée.
Le plus drôle, le plus surprenant c'est qu'avec le son de la clochette signant la fin de chaque ligne et la frappe du marteau sur le rouleau, sur le papier, cela produit une musique assez agréable, jazzy, voire rock and roll comme un autre Lewis qui lui aussi dans sa folie, savait frapper ses notes, les frapper au marteau sur un piano.
J'ai pensé à Artaud, solidaire de la révolte et du détournement de cet instrument voué à la musique classique par un jeune "rock and roller", j'ai pensé à Artaud riant aux éclats dans le corps de Paule Thévenin, sa fidèle secrétaire qui s'est employée à marquer par la frappe de cette machine à écrire la parole d'Artaud. Riant tous les deux de faire de la littérature une petite scènette. Riant tous les deux de se voir présentés dans une école de science politique. Une école de science, et qu'en pensent-ils tous de la science ? Une école de la science du pot. Et le pot, Artaud s'occupe beaucoup de ce qu'il contient, de ce qu'il reçoit.
La frappe de la parole d'Artaud, Paule s'y est employée toute sa vie dans les textes qu'elles nous a transmis, transmis et non légués comme un bien marchand ou marchandable, mais comme un don jusqu'à en gésir dans des souffrances physiques assez proches de celles endurées par Artaud.
Arto, Orta, Momo, moma, Artuaud le momo, qui se joue des lettres A et O comme le soulignait Derrida, mais qui exige qu'elle soient frappées fixées, contenues ces lettres, contenues, retenues sur le rouleau d'une machine à écrire. A et O lettres qui se mêlent, s'échangent au gré des caprices des vocalises et qui marquent le féminin et le masculin.
En quoi, Jerry Lewis est ici convoqué par Artaud le Momo ? En quoi Jerry Lewis a quelque chose à voir avec lui et sceince Po. Qu'est ce qui se noue ici comme diraient les analystes ?
La position décalée, la provocation, la bouffonnerie de la secrétaire qui en signale une autre de bouffonnerie, celle de l'organisation sociale, de l'organisation du travail de l'époque, l'industrialisation du secrétariat, la mise en place d'un système à la "John Ford", "à la Taylor" pour l'écriture, pour la frappe, la dactylographie ; une invention toute américaine, efficace, un véritable gadget de management, un gadget qui permet de liquider l'individu secrétaire, et avec la beauté ambiguë de ce mot, de la noyer dans ce qu'ils ont nommés un "pool" de secrétaire, et avec l'eau de la piscine, l'écrit.
50 secrétaires dans une salle, écouteur sur l'oreille, ou regard rivé aux notes d'un patron virtuel, qui frappent toutes ensembles, toutes seules des milliers de lettres, à longueur de journée. Une véritable ruche, une industrie de l'écrit.
Un Pool, et pour jouer des voyelles comme Artaud l'aurait fait, une poule comme celle mise en scène par Jerry Lewis et non pas une Paule.
Jerry Lewis, qui n'ignorait pas les faits sociaux qu'il n'a de cesse de mettre en scéne dans ses sketchs, fait la poule devant sa machine imaginaire pour témoigner de l'industrialisation de l'écriture. Il n'ignorait pas cet enfer des "pool" maintes fois fixé sur la pellicule.
Artaud, lui fait Paule, dans la même révolte vis à vis des éditeurs marchands, en l'introduisant personnellement dans le corps de son texte.
Artaud fait de l'écrit, dans cet échange, de l'humain et non plus un produit, une production.
Une machine, comme celle de Lewis, mais qui va lui permettre de tout dire, jusqu'à cesser d'écrire du fait d'avoir tout dit.
Il dira, "J'ai fait Paule Thévenin", mais dans ce faire que faut-il entendre dans la bouche d'Artaud ? Il a fait Paule tant il sait qu' elle lui restera fidèle, fidèle à tout écrire de ce qu'il dit, fidèle comme une sentinelle. Une sentinelle ou un sentinelle, A ou O féminin ou masculin ?
Ca n'est pas au hasard qu'Antonin désigne Paule de sentinelle, ni masculin ni féminin, mot dérivé de sentire , entendre. Etre celle ou celui qui entend, qui garde, qui protège, mais aussi celle qui est posée en sentinelle. Je vais vous choquer, mais poser une sentinelle, cela veut dire, et je ne doute pas qu'Artaud le savait, c'est déposer un excrément, faire un caca. Faire un caca dans un pot, mais avec science.
Mais l'excrément pour Artaud c'est l'essence de l'humain, et de Dieu, "Dieu c'est de la merde". Ne vous y tromper pas, c'est dans les latrines que, dans les camps, la résistance s'est organisée.
Accepter cette place, voilà l'éthique de Paule, et de savoir se situer à cette place de déchet, il se trouve que c'est aussi l'éthique du psychanalyste, voire du médecin à toujours décevoir au regard de la demande qu'on lui adresse.
Ce couple, je devrais dire ce trio, qui va se former qui va se former entre Artaud, la machine et Paule est un acte politique, poétique, éthique.
Quel acte pose Paule lorsqu'elle garantit à Antonin, après s'être démenée pour arracher Artaud à l'enfer de l'asile de Rodez, et pour lui trouver un autre asile, un vrai cette fois, sans électricité, sans électrochoc.
Cette fois elle lui laissera tout dire « Tout ce que je veux dire, exactement comme je veux le dire ? Mais si je dis phrase comme ceci : Ce que j'aime dans les fraises, ce n'est pas le goût des fraises mais le goût des fraises dans les fraises, ce que j'aime dans les baisers, ce ne sont pas les baisers, mais le goût des baisers dans les baisers, ce que j'aime dans les culs, ce ne sont pas les culs mais le goût des culs dans les culs, me laisserez dire cela ?"
Oui, répond Paule.
"Savez-vous taper à la machine ? . Pensait-il au marteau qu'il tapait sur son billot de bois pour calmer le flux incessant de sa pensée, des années auparavant ?
Oui, répond Paule qui ne savait pas, mais qui va apprendre. Ces 2 "oui" sont des actes politiques.
A cette époque Paule est une jeune interne en psychiatre, brillante et destinée à une grande carrière, mais elle ne supporte pas les conditions d'existence, pour ne pas dire de survie, et les traitements imposés aux malades mentaux. Elle se révolte contre le système contre ce système pseudo-scientifique. Lorsqu'elle rencontre Antonin Artaud, elle est déjà au bord de la rupture, cette rencontre lui fait abandonner sa pratique de médecin hospitalier, ceux de la trempe de Ferdière, pour poser en sentinelle, écouter, poser, entendre, et frapper sur la machine à écrire la parole d'Artaud. De cette place, eh bien, au delà de toutes les prétentions de la médecine scientifique, elle se fait le médecin d'Antonin. Le seul.
Elle se fait secrétaire, elle fait Artaud, Artaud qui ne devient Artaud qu'après la dictée de son Van Gogh.
Elle indique une orientation à la psychiatrie, qui n'est toujours pas acquise, ni entendue aujourd'hui, orientation qui a été pointée par Jacques Lacan, lorsqu'il nous conseillait de nous faire le secrétaire de l'aliéné.
Cette prise de position face à l'hégémonie, à la tyrannie de la science, cette position de contestation, elle la partage avec Antonin qui en a fait l'expérience électrifiante dans son propre corps. Une position centrale, une axe de repère dans son discours, sur la science, la biologie, la reproduction assistée, la sexualité, la marchandalisation du corps. C'est pour y échapper qu'il invente un Corps Sans Organe, un corps qui serait autre chose qu'un assemblage de petites fonctionnalités organisées hiérarchisées comme un système social, un corps unifié. La santé c'est le silence des organes, la santé c'est un corps sans organe, et il ne s'agit pas seulement du pénis.
Voilà comment Antonin Artaud, protégé à Ivry par sa fidèle sentinelle s'adresse aux médecins et à leur ignorance en 1946 : " extrait de : les malades et leurs médecins CD 4, piste 4, 1 min.55"
Enfin libéré de l'asile, il structure son discours jusqu'à produire sa radio émission, "pour en finir avec le jugement de Dieu, qui sera interdite de diffusion jusqu'en 75.
Extrait du jugement de Dieu 2 min 30. CD 1, piste 5.
Ce texte est politique, c'est la raison de sa censure ; politique et prémonitoire parce qu'il pose des questions d'une grande actualité sur l'éthique scientifique et tout ce qu'il y aura à légiférer dans les années, pour ne pas dire les semestres qui viennent, sur la procréation médicalement assistée, le clonage, la pose de prothèse, toutes ses nouvelles techniques médicales qui transforment le corps humain en objet d'expérimentation, en objet de consommation qui n'a pas le droit à la défaillance, à la perturbation, à la différence. Version édulcorée du "Marche ou crève".
1948, date du décès corporel d'Artaud, 2007. Durant toutes ces années que s'est il donc passé ? C'est le travail de Paule jusqu'en 1993 pour le rendre lisible, un travail d'ouvrière qui fera, contre la volonté d'Artaud une oeuvre. Une oeuvre de 31 volumes, encore à paraître et à la NRF, l'ennemi pour Artaud. Voilà ce qui s'est passé, une construction, une reconstruction.
Une appropriation, une invention, disent certains qui voudrait le vendre, alors que de son vivant on lui proposait des ré-aménagements de ses textes, et que sa famille imposait sa censure.
Ca doit lui faire drôle, cette transformation en marchandise de son art.
L'art, c'est de la merde, ça se vend, c'est un vrai produit. C'est un investissement, il suffit de penser aux sommes qu'atteignent aujourd'hui son moindre cahier griffonné. 100 000 Euros dit-on.
Comment peut-on oser le vendre alors qu'Artaud revendique d'être tout entier dans le corps de son texte, des ses dessins, de ses griffonnages.
C'est que Paule a compris, elle a fait Artaud en lui donnant un corps dans son oeuvre, au delà de son existence charnelle, un corps dont il rêvait, un corps sans organe. Un corps de 31 volumes lisibles, accessibles, un corps compact unifié, mais un corps dont personne ne veut, un corps plutôt dont on voudrait hériter, que l'on voudrait s'approprier. Un corps comme une origine dénuée de toute altérité, un corps sans père, ni père, un corps auto-engendré, un corps de lettres.
60 ans, que la publication des oeuvres complètes restent en suspend, 60 ans de retard, de discorde, de petits conflits entre personne , héritiers lointains, qui se prétendent représentant.
Les questions que posent ce retard à la publication qui n'est peut être qu'une cette censure, sont bien celles de la propriété artistique ou intellectuelle.
Que fait on d'une oeuvre, on la lègue en héritage, comme un bien immobilier, on la transmet en demandant qu'elle soit transmise et forcément, interprétée, traduite, trahie ? La lecture même est un acte de traduction, donc de trahison.
Avec les nouveaux moyens de communication et leur rapidité, il va bien falloir trancher.
Qui va toucher quoi ? Combien par connecté, par connexion ? Qui pourra authentifier une publication, un texte, son originalité. Qui pourra vendre une idée, la faire valoir comme propriété ? Vendre un mot ? Pourquoi pas ?
Un auteur a-t-il des droits sur son oeuvre ? Et s'il accepte de la publier, il lui faut bien reconnaître, qu'il accepte de la diffuser, de la distribuer, d'en faire épandage comme on épande le fumier sur le champ, le champ du papier ou le champ virtuel des écrans.
L'épandage, ça fertilise le sol et produit quelque chose d'une autre nature, de comestible souvent.
L'artiste épande, inonde. L'héritier veille à la conservation, à la conservation de son titre et d'un bien qui par nature ne lui appartient pas.
Mais voilà, pour l'instant c'est le juge qui décide, pas l'auteur, ni le lecteur.
Cette question de l'héritage ou de la transmission d'une oeuvre , vous le savez touche de près le monde analytique. Bien sûr, les multiples erreurs de traduction des textes de Freud et les disputes d'école que cela a provoqué, mais aussi la succession de J. Lacan.
Voilà des décennies qu'il est mort, et au prétexte d'un lègue purement commercial, l'ensemble de son oeuvre, elle aussi à prévalence orale, est interdite de publication, au nom de la propriété, d'un texte qui n'en serait pas un sans le travail de multiples petits étudiants, secrétaires de l'analyste J. Lacan.
Il me semble que lorsqu'on hérite, on encaisse et on ne transmet pas, et lorsque l'on transmet, on le paye et on hérite pas. Une oeuvre si elle est à vendre finit toujours dans le coffre d'un banquier, d'un héritier à l'abri du regard, de son exposition publique, de la transmission.
Il me semble que lorsqu'on hérite, on encaisse, on vend et on ne transmet pas, et lorsque l'on transmet, on le paye et on hérite pas.
Paule n'a pas vendu Artaud, elle nous l'a offert. Un vrai cadeau et je vous laisse sur les multiples sens de ce mot. Artaud, un cadeau, ou Artaud, c'est pas un cadeau, ou pas de cadeau pour Artaud ?
