Insidieux ou ainsi... Dieux ? Questions sur « Des Hommes et des Dieux »
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Auteur : Dominique Désveaux 11/01/2011
=> Ce texte est commenté par l'article de M. Dokhan " Répons insidieux ", sur Des hommes et des dieux, de X. Beauvois.
En première lecture, ce film séduit par l'intelligence du scénario, la beauté et la sobriété des images. Cette oasis de simplicité et d'humble labeur, loin des frasques du pouvoir et de l'ambition frénétique, provoque une sorte de paix intérieure, ... trompeuse.
La qualité de la prise de vues, l'esthétisation des personnages masque un bref instant la réalité de l'horreur en marche.
Il ne s'agit pas d'oser dire quoi que ce soit sur l'histoire des moines de Tibhirine, encore moins sur leur spiritualité, mais d'interroger l'idéologie sous-jacente à ces images.
Quel est le sens de ce discours ?
Premier étonnement : Dans la représentation qu'en donne Xavier Beauvois, nous ne voyons jamais ces moines entamés par l'autre, leur semblable algérien. Il ne semble pas qu'ils soient marqués par cette culture différente, même si elle est appréhendée dans le spectre des séquelles de la décolonisation, et prise dans l'étau du pouvoir militaire et du fanatisme religieux des rebelles.
Deuxième étonnement, qui confine au malaise, c'est l'attitude de maîtrise absolue dans le déroulement de la mission de ces moines, dans l'accomplissement des tâches quotidiennes.
Ils répondent aux besoins de cette population, sans que l'on voie les besoins s'assujettir à la demande, devenir demande de reconnaissance, en passant par le défilé du langage. Où est passée l'adresse ?
Peut-on dire que ce zèle et cette bonne volonté restent simplement au service des besoins de l'Autre ?
Le dialogue entre le chef rebelle islamiste et le frère Christian nous apportent un témoignage : le moine est dans une position de savoir absolu qui exclut toute surprise de ce que le chef rebelle peut énoncer. Il affirme une supériorité sans appel par rapport à la langue de l'autre, ainsi que par rapport à la connaissance du Coran. (Le grand Autre).
Autre perplexité : le dialogue avec les gens du village, où les moines s'énoncent comme étant eux, les oiseaux ,et les villageois les branches sur lesquelles sont posés les oiseaux. Fausse humilité, puisqu'ils ne rétorquent rien à la remarque d'une femme qui inverse la proposition dans une soumission qui sent un peu trop les relents de la colonisation...
Rien ne semble venir faire tiers dans ces dialogues, puisqu'à la fatalité qui pèse sur les villageois, vient répondre l'inconditionnel amour de miséricorde, qui dans son infinitude s'inscrit comme le service de la plus grande gloire de Dieu.
Du « mektoub » (c'est écrit) sans espoir des autochtones à l'esprit de sacrifice intégral prêté aux moines, peut-on parler de rencontre, et d'échange ?
L'abnégation et l'oblativité jusqu'à la mort peuvent-elles faire œuvre de vie ?
Nous rencontrons dans la façon dont la vie de cette communauté monastique est interprétée, quelque chose qui ressemble fort à la quête de l'obsessionnel: un discours de parfaite maîtrise, une complaisance pour les affres de l'orgueil, pour se mettre, en définitive, dans la position d'être inexistant.
« L'existence », nous dit Melman, « ne se supporte que de la coupure introduite dans l'Autre. ».
Comment l'attitude de ces moines pourrait-elle s'ouvrir sur la demande de l'autre, et pas simplement la servir, pour permettre ainsi à ces villageois de verbaliser leurs attentes et espérer un avenir pour leurs enfants ?
Faut-il entendre dans le discours de ce réalisateur un message martyrologique propre à répondre des méfaits de la France coloniale, une France honnie et coupable ?
Comment repérer la nature d'une demande propre à chacune des parties en jeu ?
Cet enjeu, jamais clairement posé dans le film, mais qui est en germe, ne va-t-il pas de pair avec ce qui apparaît dans l'espace public où fleurissent d'autres enjeux sacrificiels. Nous pourrions y voir une forme de complaisance associée à un redoutable retour de bâton, (durcissement des lois pénales, des lois d'asile), et en toile de fond, une fascination pour le suicide.
Un précédent de cet état d'esprit se trouvait déjà dans la notion de risques sans limites venant prendre le pas sur toute autre position subjective, il s'agit du film « le Grand Bleu », où se profile cette complaisance pour le suicide en tant qu'exaltation de la fusion avec le grand Tout. Il existe, au bord de la mer Rouge, près de Dahab, un site de plongée nommé le « Blue Hole ». Innombrables y sont les stèles commémorant la mort tragique de jeunes gens ayant voulu inconsidérément emprunter le dangereux couloir menant au « Blue Hole ».
Pour revenir à l'une des scènes majeures de ce film, comment ne pas lire comme une parodie celle qui veut représenter la « dernière Cène ». Le lac des cygnes de Tchaïkovski nous indique clairement le caractère de sacrifice collectif qui s'annonce, alors que « la dernière Cène » en tant que telle évoque au contraire une articulation très précise des personnages en présence: Nous sommes là devant une véritable représentation de la scène Du langage, où chaque personnage obéit aux lois du langage.
N'oublions pas que dans un espace encore strictement judaïque, le Christ, même s'il représente là « le verbe s'est fait chair », n'en est pas moins l'essence de la lettre, qu'exprime le Livre comme texte fondateur sacré de l'humaine condition, laissant place à une éthique de l'interprétation des textes, exégèse renouvelée à chaque inauguration de l'origine.
Or, cette lettre, elle est de n'être pas, nous disait Lacan, elle est là pour trouer le signifiant et garantir le pas de sens.
D'où cet avènement, célébration de cette lettre incarnée par le Christ, qui va chuter: le tombeau est vide.
L'équivoque est représentée par Pierre, « tu es Pierre et sur cette pierre je fonderai mon église », Judas est le traître, c'est à dire la tromperie inhérente au fait que je parle, les quatre évangélistes représentent la transmission de la parole dans une pluralité soulignée par les symboles qui les caractérisent, comme quoi il ne s'agit pas de La bonne parole, mais du « bien dire » ensemencé dans des terreaux divers.
On pourrait continuer la liste des apôtres dans leur « représentance ». C'est un travail qui nécessiterait l'aide précieuse d'un exégète.
L'incarnation du Christ viendra se réduire à de simples traits, vidés de leur substance charnelle, ce sera la Transfiguration. Ces simples traits équivalent à la signifiance, et même à la fuite de la signifiance, comme le souligne V. Nusinovici dans son article « L'être de la signifiance ». Ils viennent matérialiser le travail de la lettre, pour permettre le jeu signifiant.
Si l'on peut penser que « la Cène » est l'allégorie des conditions d'émergence de la parole, nous en sommes loin dans cette représentation.
Dans ce film, « des Hommes et des Dieux», nous assistons à une scène figée, sans équivoque, dans une emphase sans coupure entre l'homme et Dieu, qui ne laisse plus grand place au Saint Esprit, élément pourtant indispensable de la ternarité mise en place par le Christianisme.
N'oublions pas que l'Esprit souffle où il veut... Ce que nous ne retrouvons pas dans cette apologie de la maîtrise, où la division du sujet se voit obérée d'une suture qui ne peut conduire qu'à trouver ses limites dans le réel, donc la mort, et non de s'appuyer sur un impossible qui ferait Heim pour le sujet.
Quel type de jouissance est ici incriminé ? Il semble que nous voyions un glissement s'opérer entre l'imaginaire et le réel, où l'altérité se dissout, et où l'objet n'est plus l'objet perdu, sans cesse à métaphoriser, mais un anéantissement programmé dans un grand Autre qui viendrait ainsi, substituer la perte du sujet à la perte de l'objet.
Nous ne sommes plus dans la jouissance phallique, mais dans la jouissance Autre, où l'impossible est appréhendé comme un au-delà. L'indicible chez le mystique, est au-delà des lois du langage.
Cette parodie de la « dernière Cène », sans correspondance avec le message christique, ne ressemble-t-elle pas finalement à un consensus mou, où l'on voit ces moines abdiquer devant la conviction des deux personnalités les plus marquantes : moi idéal plus qu'Idéal du moi ?
