Un bel immeuble, de Michel Arrivé
Auteur : Marc Nacht 23/01/2010
Il est encore, pour quelque temps seulement peut-être, une littérature qui ne se tourne pas le dos à elle-même. Roman d'un roman, tel est le sous-titre de ce Bel immeuble (1) dont Michel Arrivé nous livre l'écorché. Bien que ni Cervantès, ni Sade n'y soient nommés, le lecteur ne manquera pas de sentir ces grandes ombres planer au dessus du modeste bâtiment, sis 26 bis rue Pougens à Montrouge, que Joël L'Escrivant prend pour cible d'un roman qui ne se veut surtout pas autobiographique, raison qui lui fit détruire tous ses essais précédents.
Je n'en dirai pas plus sur la très étrange problématique à laquelle se heurte L'Escrivant dans sa volonté d'établir un récit si parfaitement épuré qu'il en supprime tout repentir, comme on dit en peinture, et même au-delà. Haro donc sur les entrechats d'une inspiration de plume qui se confondrait avec le mi-dire d'une vérité si pure qu'elle devrait tout entièrement, et sans reste, tenir dans sa lettre. Et pourquoi pas une seule lettre, fût-elle exclue du texte, comme le voulut en son temps cet "antéplagiaire" de L'Escrivant que fut Perec. Nos chers collègues pourraient certes y reconnaitre une sorte de glossolalie inversée si toutefois un élément, aussi extérieur que muet, ne venait de façon décisive se mêler à l'apparition de ces disparitions littérales. Le monstre n'est autre qu'un ordinateur malicieux qui, implacablement, d'une saisie à l'autre, fait disparaître signes et lettres de la manière la plus aléatoire (2).
Le critique hésitera donc à entrer dans le sujet. Et s'il l'accepte, ce ne sera pas sans crainte devant la vétusté si avérée des mots et des choses qui sont dans ce texte l'histoire de notre Histoire avec un grand H, où l'identité de chacun se puise dans les latrines glacées, les odeurs de fritures, le calva des petits matins blêmes, les perroquets hâtifs d'apéros pris en douce. Mais l'immeuble est bourgeois ou presque, bourgeois par le milieu, son second et son troisième étage, mince tranche de lard autour de laquelle fermentent vieux grigous, jeunes couples noyés dans les courtes intrigues de leur espoir, adolescents poètes, chats peu fréquentables, etc., tout cela en bon ordre, c'est-à-dire dans le respect du devoir de chacun, autant que d'un devoir de respect qui de la cave au grenier suinte de libido.
J'avais sur un petit papier noté le mot de la fin. Je l'ai perdu en traversant le caniveau. Au lecteur de Michel Arrivé de trouver le sien au sortir de ce bel immeuble dont j'ai oublié le code d'accès. Tirez le cordon, Madame la concierge se fera un plaisir de vous ouvrir la porte.
Notes :
(1) Un bel immeuble, Éditions Champ Vallon, Seyssel, 2009.
(2) Cela, vous pouvez le lire plus en détail dans Lettres perdues, in Lettres vives (Avril 2007) qui fut l'ébauche de ce roman.
