Une éthique de l'impatience
Auteur : Charles Melman 27/09/2010
Seul donc désormais, vous ouvrez la main et trouvez pour viatique ses questions, dont une devient première de vous arrêter et faire hésiter sur l’opportunité de poursuivre le chemin.[1]
“À quoi donc, en effet, sert la psychanalyse ?” avez-vous entendu de Lacan même et avez-vous pu vous l’être avec lui demandé quand, à l’évidence, sa finalité trébuche si volontiers sur un compromis : celui du sujet avec ses symptômes, comme avec le désordre du monde, ou bien s’accommode d’un renoncement qui interprète l’Œdipe, comme une invitation à calmer son désir et à se débrouiller avec ce qu’on a, ne laissant plus dès lors qu’à répéter : merci beaucoup, Monsieur Madame, qu’est-ce que je vous dois ?
Les esprits un peu libres ont pointé depuis longtemps cette inconvenance qui réduit l’instrument le plus radical d’une mise en cause des aliénations dont nous nous sustentons à l’alibi d’une thérapeutique, (guérir d’abord certes ; mais de quoi, si le symptôme est un fait de structure et comment dès lors, si ce n’est à la façon des morales les plus traditionnelles en invitant à tempérer son désir ?) à celui d’une psychologie qui prendrait assez de profondeur pour regonfler les manuels d’enseignement ou bien la veine romanesque, à la prétention d’un pseudo-scientisme d’autant plus à l’aise avec les paradoxes de l’analyse qu’il n’en tire pas conséquence pour lui-même.
La psychanalyse ne serait-elle destinée qu’à invigorer les discours fatigués qui nous mènent, par la vertu qu’elle fait soudain valoir de leurs certitudes et de leur confort face au risque d’une rupture sans précédent ? Son échec ne témoigne-t-il pas que nous restons cloués par les figures consacrées de la souffrance, et la plainte et la révolte ne seront-elles jamais entendues qu’à condition de ne pas contrarier son éternel retour ?
Lacan dans son école s’était dévoué avec la dernière énergie pour, après Freud, interroger la fin de l’analyse (est-elle finie ou infinie ?) et proposer les formules d’une possible terminaison, en n’y produisant hélas qu’une exacerbation, une véritable folie de la vanité sociale, attachée à l’indice, délivré par un jury, d’une telle issue.
Alors, à quoi sert la psychanalyse ?
Lacan répondait de sa propre voix : “à vous faire patienter, mes petits amis …”
Ceux qui font crédit à son enseignement ne peuvent refouler ce propos, pas plus qu’une dénonciation de sa solitude faite au soir d’un Congrès sur la Transmission. Un peu ou beaucoup de sympathie ne saurait davantage faire réponse. La seule envisageable est celle d’une reprise active de l’œuvre de Freud, et aussi de l’enseignement de Lacan, à partir d’une position éthique juste, celle de l’impatience. À défaut, il serait légitime que l’instrument le plus radical à ce jour d’une possible désaliénation résiste mal de chercher à se dissimuler et à se confondre avec Le transfert, encore massif à l’échelle sociale, opéré sur la psychanalyse par des inventeurs de génie, et dont la stase aliénante, forcément occasionnelle et transitoire n’aura pour guérison naturelle que d’aller se reporter et redoubler ailleurs.
On s’étonne de voir répéter avec allégresse cette formule lacanienne : “l’inconscient est structuré comme un langage” ; un tel bonheur ne peut s’apprécier qu’à en méconnaître les conséquences. L’une est donc la dénaturation d’un organisme biologique, humain, par un ordre dont les lois lui imposent de vivre en égaré : sans jamais rejoindre la souche de son appartenance autrement que dans la mort, son monde autrement que dans la facticité, lui-même autrement qu’à l’image d’un semblable, une femme autrement que dans l’illusion. Si cependant un tel pathétisme de l’abandon était encore capable d’entretenir quelque animation, le renvoi ultime de l’ordre du signifiant à celui totalement insignifiant d’une topologie brise net la posture tragique : personne pour s’émouvoir dans ce pur jeu de symboles.
Mais on retiendra surtout l’essai fait par Lacan de rendre à la psychanalyse le service de ce qui se produisit dans l’histoire des sciences quand la physique, passant du verbe au nombre, devint scientifique. Comment en effet ne pas le tenter s’il est vrai que Le sujet de la science tel que l’inaugure Descartes est le même que celui découvert par l’analyse dans l’inconscient, point fixe d’un Réel offert au même jeu de symboles ?
Mot d’une jeune fille à propos de sa mère : elle est absolument adorible. Qu’en concluez-vous en effet sur la structure du dit inconscient ?
À l’occasion d’une visite dans des universités nord-américaines dans les années 75, Lacan dit cependant l’échec de la tentative qu’il soutenait depuis le stade du miroir (1936) et que la psychanalyse ne saurait être scientifique. La nouvelle n’émut guère le milieu de ses élèves plutôt enclins à ne retenir que ce qui les conforte et dont aucun ne demanda pourquoi.
Faut-il incriminer le défaut d’une universalisation possible de la psychanalyse s’il est vrai que les écritures non-alphabétiques, idéographiques par exemple, ne permettent pas ce jeu de la lettre propre à l’inconscient freudien ? Quoiqu’il en soit l’effort de Lacan allait dès lors se diviser de façon apparemment contradictoire : d’une part en mettant l’accent sur les mathèmes propres à l’analyse comme “seuls à pouvoir s’y transmettre intégralement”, en postulant d’autre part l’exigence d’un “signifiant nouveau” en même temps qu’il développait la théorie, qu’on pourrait dire physico-mathématique, du nœud borroméen sans que ses auditeurs toutefois puissent bien apprécier s’ils étaient introduits par là à un discours inédit. On sait qu’à l’occasion de ces nœuds la parole de Lacan devait progressivement se restreindre jusqu’à finalement laisser sans commentaires les dessins isolés faits au tableau.
Dans ces conditions, d’où partons-nous nous-mêmes ? Nous faisons le pari de partir d’un point antécédent que Lacan estimait “avoir la charge d’établir” soit le discours psychanalytique.
S’il est exact en effet que le signifiant a pour propriété de n’offrir au parlêtre captif de son intérêt pour l’Autre qu’un set réduit d’accès à la jouissance et que ces accès s’imposent dès lors à tout sujet en tant qu’effets du discours obligé par la relation à l’autre, faisant ainsi lien social, après ceux du maître, de l’universitaire et de l’hystérique, le discours psychanalytique trouve son statut.
La psychanalyse cesse dès lors de pouvoir être supposée l’accident d’une époque et d’un milieu, voire d’une ethnie pour Jung, favorisée un temps grâce au transfert porté sur ses fondateurs, pour se situer de droit ; de devoir aussi puisqu’elle fait obligation à ceux qui se réclament de ce discours d’avoir à le produire en acte.
La communauté de leur expérience n’est jamais parvenue à donner logique commune aux analystes, chacun, fait de structure, étant enclin de se faire valoir d’une conceptualisation neuve qui voudrait lever les antinomies des précédents. La référence au discours psychanalytique ne leur en donne pas seulement la raison ; elle les invite aussi à se réclamer des mêmes mathèmes, propres à alimenter non plus les métaphores d’un espoir vain, mais des re-créations authentiques, jeux obligés du symbolique. Elle s’offre du même coup à éventuellement valider l’invention possible de chacun et son progrès avec les règles de notre exercice. Elle résout l’antinomie fallacieuse et qu’on pourrait croire dépassée depuis R. Jakobson et C. Lévi-Strauss entre la “liberté de l’auteur” et le “terrorisme des règles”. Certes le signifiant est terroriste, jusqu’à ce qu’une analyse parvienne ou pas à faire choir ce rien dont il se sustentait ; dès lors pour apparaître au sujet qu’il n’est lui, l’auteur supposé, qu’un effet de son dit et que son dire lui ex-siste sans qu’il puisse savoir qui parle.
Puisse notre titre témoigner qu’il y aura, plutôt que des, de l’analyste. Son choix n’a pas été sans provoquer émotion, voire réticence : plus de réserve n’aurait-il pas été de mise, plus d’indépendance également à l’égard d’une tâche qui peut sembler contraignante ?
À dire vrai, peut y sembler plus aiguë une antipathie interne au projet : celle qui de régir le rapport du semblant avec l’objet a risque de rendre très sensible, et à son “auteur ” d’abord, le caractère approché de sa production et de le faire glisser dans le goût plutôt abêtissant de la révélation, style Charlie-Hebdo qu’on connaît en littérature analytique. Mais un style peut-être nous inspirera : tempérance du mi-dire, humour du semblant, prévalence irréductible de la vérité, travail permanent sur les concepts, on aura reconnu celui de Lacan.
Notre titre nous donne ainsi noble origine ; comme pour toute naissance, un peu de fumier convient cependant ? Il ne s’agit pas d’histoire en effet mais juste d’une anecdote : comment un petit groupe de familiers, de formation universitaire, disposés autour de Lacan, a voulu, usant des circonstances, imposer en son nom aux analystes, ses élèves soucieux de le suivre, une organisation faite en forme de goulag (les curieux peuvent consulter les statuts de l’École de la Cause déposés au Bureau des associations à la Préfecture de Police).
C’est l’honneur des analystes d’avoir, dans leur quasi totalité dit non, refusant les “titres” avec lesquels on imaginait pouvoir les intéresser et acceptant la peine qu’on ne cherchait pas à leur ménager. Ils laissèrent ainsi là-bas, champ freudien désormais barbelé, un certain nombre de nouveaux arrivés désireux de se former à l’enseignement de Lacan et qui perçoivent encore assez mal l’abus commis en son nom. Mais peut-être convient-il que ceux-ci fassent aussi leurs expériences.
La façon qui fut imposée à Lacan et à ses élèves de se dire “au revoir” est sûrement la plus douloureuse et peut-être la plus bénéfique. Elle donne à ces derniers en effet une liberté à l’égard de son enseignement qui n’est plus obturée par les effets de “bêtise” disait Lacan, liés à sa présence, par les allégations d’une contrainte due au milieu : bref elle accomplit cet idéal qu’on avait vraiment poursuivi à l’École Freudienne ; il a suffi pour ça qu’elle se dissolve.
Bien plus elle renvoie désormais chaque praticien, pour supporter l’analyse, à son propre désir : il est clair que c’est désormais de lui que dépend son avenir.
À cet égard, le titre de notre journal vaut également interprétation.
De mettre, en effet, en position d’agent du discours, cet objet a susceptible à la fois de commander la folie des passions et, par une simple oscillation, de révéler sa vraie matière et le trou qui fait son prix, il interroge l’analyste sur son désir, sur ce qui, de le faire s’offrir comme représentant d’un tel objet, l’entretient dans un masochisme sans espoir. À moins de concevoir que la psychanalyse est la seule issue à ce jour pour tenter de défaire ces aliénations qui font de la créature, comme Schreber pouvait l’éprouver pleinement, des “ombres d’homme mal torchées” agitées dans le “Menschenspielerei”, autrement dit guignol.
Certes, à faire le bilan de 80 années, la psychanalyse a surtout servi pour l’essentiel à conforter les rôles traditionnels et parmi ceux de notre provinciale actualité, on reconnaîtra aisément ceux, comiques, du pédant, du maître à danser, du tartuffe, du barbier, du sergent recruteur. Mais son éclairage peut aussi révéler et faire s’abattre les tréteaux qui supportent la scène. Combat des lumières, écrivait Lacan dans l’annonce de ses Écrits ; c’est lui encore qui donne la raison de notre projet.
Notes
[1] Ce texte fut l’éditorial du n°1 du Discours psychanalytique, paru en octobre 1981. Il nous a paru intéressant de lui redonner la place qu’il mérite en ce début d’année. D’autres textes des différents numéros duDiscours seront choisis et placés dans les dossiers de notre site. (Bénédicte Metz, Denise Sainte Fare Garnot)
