Sur « La Sainte Anne, l'ultime chef d'œuvre de Léonard de Vinci », exposition qui se tient actuellement au Louvre
Auteur : Virginia Hasenbalg 06/05/2012
Entre 1485 et 1510, le culte de Sainte Anne a été promu dans la chrétienté comme un degré d’élévation lié à toute la critique dogmatique autour de l’Immaculée Conception de la Vierge. Cette représentation figurait dans les indulgences qui étaient vendues à cette époque, celles qui assuraient à chacun et à sa descendance 20.000 ans de pardon...
Après Freud , Jacques Lacan commente ce tableau dans son séminaire sur la relation d’objet.
Il y distribue les places de ces trois personnages dans le schéma L. Sainte Anne est au lieu de l’Autre, et la ligne imaginaire a-a’ relie la mère phallique au moi en fonction de fétiche. L’enfant est donc isolé dans une confrontation duelle avec sa mère, et le laisse « confronté au phallus comme manque chez la femme ».
La duplication, le dédoublement de la figure maternelle est perceptible dans le tableau dans la confusion des corps de la Vierge et de Sainte Anne, jusqu’au point de représenter, dans les deux versions existantes du tableau, les jambes de l’une à la place de celles de l’autre.
On peut résumer le commentaire de Lacan en disant que si la grand-mère de l’enfant occupe le lieu de l’Autre, en tant que l’Autre de l’Autre, elle empêche la mise en place de l’Autre absolu, l’Autre radical. Une sculpture dans l’exposition du Louvre représente en effet Jésus dans les bras de sa mère, qui est à son tour dans les bras de la grand-mère. Autrement dit, le sujet demeure dans une logique où prédomine l’infini potentiel, au détriment de l’infini actuel requis pour que le lieu de l’Autre constitue l’inconscient du sujet. Ainsi, nous dit Lacan, le rapport de Léonard à la nature et à sa mathématisation ne pouvait que rester inachevée, et pour cause. Le franchissement ne se fera que grâce à la formalisation mathématique du réel chez Galilée, quelque cent ans plus tard, nous dit Lacan.
Pour Léonard, la nature est un vaste champ d’observation qui est sommé de répondre. Chez Galilée, qui questionne aussi le monde physique, le maniement des concepts amènera à une combinatoire de lettres comme condition de sa démarche le réel en étant la conséquence.
La forte capacité de sublimation, propre à Léonard, l’artiste, lui permet d’enlever sa libido à son rapport à l’objet, permettant ainsi qu’il se livre à sa « compulsion à fouiner, à sa soif de savoir… » ayant comme objet la nature elle-même. On voit chez lui la marque « d’un reste de tradition aristotélicienne, c’est-à-dire de tradition fondée sur certaines évidences de l’expérience ».
« Sa position vis-à-vis de la nature est celle du rapport avec cet autre qui n’est pas sujet, cet autre dont il s’agit pourtant de détecter l’histoire, le signe, l’articulation et la parole, dont il s’agit de saisir la puissance créatrice. Bref, cet autre est quelque chose qui transforme le radical de l’altérité de cet Autre absolu, en quelque chose d’accessible par une certaine identification imaginaire ».
Il se trouve de fait dans un rapport de soumission à celle dont il faut déchiffrer les signes. Et ceci le maintient en-deçà d’une formalisation mathématique pure. « Le domaine de l’expérience sensible, celui des corps réels et existants, a encombré l’esprit humain par son évidencee.
Il a fallu du temps pour arriver à formuler les phénomènes autrement, parce qu’il faut pour cela dépasser une certaine limite pour que les mathématiques puissent faire « une entrée vivante dans l’analyse des phénomènes du réel ». Il est nécessaire que le point de départ se fasse ailleurs, nous dit Lacan, en renonçant aux évidences et en tenant compte de l’impossible : il faut « mettre l’expérience à l’épreuve des termes du problème, termes qui partent de l’impossible ».
Il est en effet impossible, à partir de l’expérience sensible ou de l’intuition, de savoir qu’il n’est pas vrai qu’un corps plus lourd tombe plus vite. En effet, pour le savoir, il faut poser ladite expérience, dans l’absolu, c’est-à-dire dans le vide. L’expérience est donc trompeuse. Seule la formalisation symbolique pure permet d’instaurer une physique d’une façon correcte.
On voit alors que le sujet ne peut être envisagé qu’à partir de la coupure avec le monde naturel des objets, monde qui sera dès lors abordé avec une méthode « purifiée » qui prend son départ du concept, du signifiant.
« Des siècles entiers ont fait des efforts pour y parvenir et n’y sont jamais parvenus avant cette séparation du symbolique et du réel ».
C’est un franchissement daté dans l’histoire de la science et qui ne manifeste pas moins une torsion structurale, celle qui a donné naissance au sujet.
Il s’agit du processus « en vertu duquel l’homme a perdu sa place dans le monde, ou plus exactement peut-être, a perdu le monde-même qui formait le cadre de son existence et l’objet de son savoir », il « a dû transformer et remplacer non seulement ses conceptions fondamentales mais jusqu’aux structures-mêmes de sa pensée » .
