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Répons insidieux

billets : culture

Auteur : Michèle Dokhan 12/01/2011

Bibliographies Notes

 

 

=> Ce texte prolonge l'article de D. Désveaux "Insidieux ou ainsi... Dieux ?", questions sur Des hommes et des dieux, de X. Beauvois.

 


 

Au terme de cette chronique inspirée de la vie des moines de Tibhirine telle que l'a imaginée le réalisateur, j'ai été traversée par cette question. S'agit-il de la présentation d‘une idéologie sous-jacente comme tu le penses ou de la lecture d'un événement, marquée par l'air (dépressif) du temps que le réalisateur traduit peut-être à son insu ? [1]

Ici, il ne s'agit pas bien sûr de montrer des personnages voués à passer d'un objet l'autre.... mais, à l'exception de Frère Christian et de Frère Luc médecin, je ne vois pas en quoi ce film ferait appel à une représentation idéalisée de l'action de ces hommes.

A quoi avons-nous droit sinon à une vie occupée à l'entretien d'un potager et aux menues tâches du quotidien, vie coupée de temps de bénédicités portés par des chants extatiques ?

Les jours se déroulent quasi mécaniquement... Peu d'échanges, les moines n'y abordent ni les textes, ni l‘œuvre d‘évangélisation (Le Autre) ni le souci de l'autre... (l'autre) - le villageois, l'étranger, ni même le frère, quelles que soient les bonnes œuvres répandues -. Cette impression - dérangeante compte tenu du propos affiché par le réalisateur - ne peut manquer de surgir quand affleure ce qu'il en serait d'un défaut d'entame par l'autre.

Nous entendons... non! Nous voyons que les moines vivent dans un temps et un lieu où la terreur s'est imposée... Elle approche du couvent, des hommes sont tués, une gorge est tranchée... Nous entrons alors de plein pied dans un autre univers, comme si dans le monde représenté jusque là par le réalisateur faisait défaut l'idée même que ces hommes pussent être concernés, inter essé(s) par cette affaire. De même, nous sommes en réalité modérément concernés par ces horreurs dont chaque jour les informations nous abreuvent, émoussant la sensibilité et gelant les affects.

Le Réel - cet impossible – apparaît dans un premier temps comme extérieur, alors que les événements dépeints remontent à un passé déjà lointain.

Lorsque le danger se rapproche et que la question se pose de partir, Frère Christian dit à l'un des Frères : "Ta vie tu l'as déjà donnée"... Et là, un léger discord semble s‘esquisser pour celui qui l'entend, démontrant qu‘"Il ne s'agit pas de réduire la fonction de signifiant au signifié pour que cela fonctionne symboliquement"[2]... Ainsi affleure la traduction de ce qui serait l'enjeu essentiel pour la plupart de ces moines : faut-il ou non quitter ce lieu... devenu no man's land. Rien ni personne ne les appelle ailleurs, pas même l'idée d‘une autre mission - jamais évoquée - d'où il peut ressortir que Servir l'Eglise n‘est pas tant le propos dans ce film, ne serait-ce dans la quête obsessionnelle du sacrifice.

Ce lieu monastique dont on pourrait penser que jusqu'alors il avait dispensé ses occupants d'avoir à eksister... nous amène à reprendre cet énoncé : "Ce n'est qu'au niveau du désir de l'Autre que l'homme peut reconnaître son désir, en tant que désir de l'Autre"[3]... Ce n'est pas forcément cet état qui ressort de la scène où sont attablés les moines : Frère Christian est remis à sa place par l'un d‘eux lorsqu'il prétend prendre pour tous la décision de rester[4]. Partant, le Symbolique semble bien peu consister puisque "l'amour infini" ne règle pas les dialogues que le réalisateur prête aux personnages... Où est la Passion dans ce tour de table censé rappeler la Cène ?

Si bien que la question insidieuse devient celle de savoir si le refus de s'inscrire ira jusqu'à consentir à la mort en gloire du Christ, celle que Frère Christian appelle, se faisant, lui, l'instrument d'une téléologie... relayée par Frère Luc qui "théâtralise" ce qui serait de l'ordre d‘une communion en jouant des attributs de la Cène. 

Pierre-Christophe Cathelineau rappelait dans son dernier séminaire[5] que Lacan posait cette question à propos de l'amour divin "Que reste-t-il du désir si le désir n'est plus qu'un moyen au service de cette fin ? Dans le nœud du christianisme, où donc le désir a-t-il été poussé ? ".

Dans cette lecture cinématographique, quel est le désir, voire même la demande qui "pousse ces moines" ? Il faudrait rechercher ce qui résulte d'une abnégation ou d'une oblativité... En revanche, en poussant le trait, ce qui émerge se retrouverait plutôt chez bon nombre de patients abouliques ... "A quoi bon, Je ne souhaite rien...", d'ailleurs qu'aurait–il à souhaiter ? Quoi/que désirer ?

Nous pouvons voir les Frères dans la solitude de leur cellule ou de leur affairement se débattre : à quoi bon partir... Puisque rester comme partir n'appelle rien ? Autrement dit, ne se soutient pas d'un représentant du Autre. Or, faute d'un appui symbolique, d'un Heim, comment prendre place de sujet à l'instar de Frère Christian ? Quel serait le point fantasmatique sur lequel le désir pourrait se régler ? Ne s'agit-il pas ici d'un symptôme noué à une dépression du désir[6], cette aphanisis du sujet[7] dont l'issue consisterait à faire du Un avec le groupe, ce malgré le risque vital encouru ?

L'évocation du Grand bleu avait bien attrapé l'avidité morbide de ce Rien dans le refus de tout engagement et ce laisser-tomber pulsionnel dans la mort en se jetant à corps perdu aux confins du risque. Rien à perdre, rien à gagner si ce n'est un temps fugitif, l'extase... Jouissance Autre, celle pour laquelle se rejoignent les moines du film dans le tableau de la Cène.

Reste que le triomphe généralisé de ce film Des hommes et des dieux“cette cristallisation collective" ne mène pas à penser d'emblée qu'il s'agirait d'une exaltation retrouvée du sacrifice propre au masochisme christique. Par la manière dont est traitée cette histoire, une forme de duperie se dégage - le message manifeste étant de faire croire ou de se faire accroire, un instant fugitif, que le nœud du christianisme consisterait toujours comme rempart éternel à la déshérence - en contrechant peut-être du prosélytisme des autres chapelles religieuses, notamment celle de l'Islam intégriste.

L'insu de ce film, cause probable de son succès, est-il de retrouver un peu de l'Autre ? Il s'agirait alors d‘un appel confus au Nom du père. À moins que l'insu de cette scénographie ne démontre tout autant (en creux) qu'à l'intérieur même de l'Eglise, l'amour divin ne fait plus nœud.

Ainsi se propage un discours social qui reproduit sans cesse un Autre sans représentant, ni consistance.

Ainsi, selon le procès contra phobique, à la dépression du désir ferait réponse un unanimisme enchantée. Et l'on pourrait attribuer ce ralliement enthousiaste à la tentative de faire Un selon le mode d'une identification par agglutination[8] propre à la nouvelle économie psychique.

Ainsi, tout est bon pour se raccrocher à une représentation de l‘ordre phallique alors même que cette instance est évidée : le Roi est nu. Et Dieu est (bien) mort.

Notes

 

[1] Faut-il préciser à cet endroit que le conseiller de X. Beauvois est un ancien golden boy ?

[2] Lacan, in Le Transfert Leçon 10/06/64

[3] Lacan, ibid

[4] Rappelons ici que l'obéissance à celui qui détient l'autorité est dans la règle de Saint Benoît, fondamentale et sans discussion contrairement à ce que suppose le dialogue de cette scène.

[5] L'invention en topologie pour la clinique, Séminaire ALI de M. Darmon, J-J. Tyszler et P-C. Cathelineau.

[6] J.C Brunat, "Le cours du phallus" in www.freud-lacan.com, articles 8/12/2010

[7] Charles Melman, in La nouvelle économie psychique, Erés 2009

[8] Charles Melman, in La nouvelle économie psychique, Erés 2009

Bibliographie