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Que sont la Psychiatrie et la Psychologie devenues ? Sont-elles prises dans une corruption ontique ?

Auteur : Michel Forné 13/05/2010

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Quand Lacan éclaira son enseignement, d'un retour à Freud en 1955, il redonna à la psychanalyse quelque peu adynamique au lendemain de la disparition de son inventeur, une formidable ré-impulsion qui consista en une véritable pollinisation intellectuelle au sein de cette époque si riche en productions de l'esprit.

Il en dépoussiéra les concepts fondamentaux en les éclairant des lumières des sciences affines.

De l'anthropologie de Claude Lévi-Strauss à la linguistique de Roman Jakobson et de De Saussure. Du structuralisme d'Althusser à celui de Roland Barthes. Des mathématiques de Frege et de Cantor, à l'économie Marxiste. De la topologie Moebienne et Borroméenne, aux paradoxes de Russell, en passant par la logique de Gödel. Enfin d'une relecture critique des philosophes à un regard nouveau sur la psychose, il fit éclater les topiques Freudiennes en un feu d'artifice dont le sujet parlant resta le départ et l'arrivée.

Or que se passe-t-il donc depuis sa disparition à lui, Jacques Lacan et à ses contemporains aussi novateurs dans le champ analytique ? Face à ce que la psychiatrie moderne aurait pu soutenir du lien entre l'humain et le sens de ses symptômes, elle s'est tirée une balle dans le pied, se laissant inféoder par le marketing médicamenteux, par les étiquettes nosologiques teintées de modernisme américain et par les sirènes du comportementalisme.

Cet oubli d'elle-même, répétition de la réfutation ontologique des philosophes à l'égard de la provenance de l'être, a conduit à laisser la place à une psychiatrie déshumanisante et scientiste.

La psychologie semble engagée dans cette même voie.

La mythologie nous permet d'en illustrer ce "trou de mémoire".

Psyché, mortelle princesse incarnant un cognitivisme ardent, séduit Éros (visage de la psychiatrie-psychologie moderne). Aphrodite (psychanalyse née de l'écume des vagues ...à l'âme), mère de ce dernier, le somme de détourner cette créature de la tentation des hommes.

Éros cédant aux charmes de Psyché, commet un acte manqué en décochant sa flèche dans son propre pied, le laissant hypnotisé d'amour (cela se dit addict actuellement...) envers Psyché...

L'enseignement per- et post-universitaire, tant psychiatrique que psychologique, a appris à parler cette novlangue de la Psyché moderne, qui condense la pensée en une série de mots-clefs (évaluation, rendement, comparaison, statistique, cognition, comportement, reconditionnement, etc ...) capables d'apporter des réponses toutes faites aux questions que se posent des individus en souffrance.

Maurice Blanchot disait que "la réponse était le malheur de la question"...

De nos jours, c'est le malheur lui-même ainsi que la question, que nous promettent de faire disparaître les chantres de la santé psychique contemporaine. "Managés" comme des produits, les patients sont bercés d'illusions quasi publicitaires sans apercevoir que de "managés" à "mangés" il n'y a qu'un petit tas, qu'ils viendront grossir en tant que restes de digestion.

Ces anthropophages de l'âme humaine établissent sans cesse de nouvelles grilles d'évaluations.

Ces grilles derrière lesquelles on nous propose de nous observer, évoquent celles de l'enfermement carcéral. Pris dans ces rets de savoir, l'individu en sortira confondu. Confondu avec l'idéal des valeurs normales et confondu comme on le dirait d'un malfaiteur déviant en fin de compte démasqué.

Où sont donc les mots d'antan (tristesse, désirs, conversion, névrose...) qui soutenaient des diagnostics autour desquels s'articulait l'individu souffrant ? Où est donc passée la notion d'inconscient ?

On ne les retrouve plus cités dans aucun article, tant médical que psychiatrique ou psychologique...

Certains états d'âme de l'être humain, permettaient d'ouvrir la porte d'entrée du sens pour l'individu malade de ses pensées. La toute puissance de la nosographie du DSM IV (Diagnostic and Statistical Manuel of mental disorders, 4ème édition ) dont la 5ème version est prévue en 2012, leur à coupé la parole.

Les conflits intrapsychiques et leur cortège de symptômes (qui pourtant étymologiquement "tombaient à propos") sont de plus en plus découpés et rangés dans des tiroirs nosographiques d'où disparaît le sujet. C'est bien d'une schize du "Phrên" à quoi nous convie cette démarche.

Du coté de la thérapeutique psychique, c'est la réadaptation en cure courte (car time is money) qui, avec les psychotropes, se taille la part du lion. Ces approches curatives univoques s'effectuent comme des remplissages ciblés de l'individu aux endroits des vides de son existence, ces mêmes vides qui assuraient jadis le mouvement du désir dans le jeu de taquin de la pensée humaine.

Le système du soin mental qui s'installe tend à attribuer des codes-barres aux humains, permettant la quantification statistique des foules qui ne cessent pourtant de dire leur mal-être, tant individuel que collectif. Dans ce même temps de l'uniformisation numérique ou le sujet n'est plus que chiffré, la pression sociétale le pousse à suivre la voie de la revendication procédurière d'un dû égoïste qui lui laisse croire à l'inverse, qu'il est sujet-roi tout puissant d'une monarchie d'opérette.

Le temps n'est-il pas venu de stopper cette folie de la dissolution humaine dans la plus-value de l'homme par l'homme ?

Tout comme pour l'équilibre de notre écosystème, l'équilibre psychique des humains impose un retour à ce qui constitue sa trame la plus intime : ses motions pulsionnelles (pour la plupart inconscientes) qui le font penser, souffrir, espérer, s'attrister, réussir parfois et renoncer souvent.

Le respect de la singularité d'autrui en ce qu'elle est toujours animée par un désir sous-jacent, passe par la reconnaissance des messages que s'échangent les humains au travers de toutes leurs productions métaphoriques créatrices, artistiques, langagières et symptomatiques.

La psychanalyse soutient que ce n'est pas le sujet qui fonde sa vérité, mais bien sa vérité insue qui fonde le sujet. Ce savoir inconscient peut parfois l'aliéner, jusqu'aux confins d'une insoutenable lourdeur de l'être. C'est dans l'alcôve d'un lieu d'écoute, que pourra se dire ce que l'humain ne sait pas encore savoir de lui-même et de ce qui le meut dans la souffrance de ses répétitions.

Un retour aux interrogations fondatrices que permet l'expérience psychanalytique nous semble une alternative nécessaire au difficile choix d'Héraclès qu'est la vie de tout homme.

L'éthique de la psychanalyse et la quête de la vérité humaine qui l'anime, pourra peut-être faire entendre autre chose dans le discours ambiant actuel dont le décor de carton-pâte qui partout nous est proposé, n'est que l'avatar de ce qui réside encore en dessous, à savoir l'effondrement de cette merveille de technologie qu'est la pensée.

Rien n'est jamais acquis à l'homme et les vexations Coperniciennes, Darwiniennes et Freudiennes imposées par ces génies à l'humanité sont toujours aussi difficiles à avaler pour le parlêtre divisé que nous sommes.

Ne nous y trompons pas. Ce ne sont pas les avancées scientifiques au service de l'être humain en ce qu'elles ont pu en élever la condition qui sont à repenser. La psychiatrie et la psychologie, si tels sont leurs désirs en tant que sciences, continueront à frayer leurs chemins en éclairant la clinique par des comparaisons statistiques, l'appui d'imageries médicalement assistées et l'emploi de drogues parfois incontournables.

Ce qui est à questionner c'est le discours de la science quant il se fait dogmatique et normativant, celui de la politique et de l'économie quant il se fait pensée unique totalitaire et consumériste, et enfin celui de la société toute entière quant il se fait pervers réifiant l'individu, assujettissant l'autre et soi-même sur l'autel de ce qui n'est autre chose qu'un des visages de la pulsion de mort en tout un chacun : la jouissance à tout prix.

La psychiatrie et la psychologie sont prises dans ces discours comme dans des filets dérivants.

Si elles oublient ce qui a constitué leurs fondements (Freud : Esquisse d'une psychologie scientifique, 1895), elles s'oublieront elles-mêmes. Elles altèreront définitivement leurs essences, ce qui étymologiquement revient à les corrompre.

Il est temps de se remettre à penser pour se panser les plaies de l'âme. Se mettre à table non pas pour consommer mais pour se dire. Prendre le risque de la parole, ailleurs que devant l'oeil de "l'audi-mate", afin que des oreilles tierces puissent en entendre quelque chose et restituer ce qui, métaphoro-métonymiquent, ne cesse de chercher à être reconnu.

Alors peut-être les humains se remettront-ils à nouveau, à désirer cultiver leurs jardins ?

Notes
Bibliographie